Hercule à l’université

Plaidoyer pour une pédagogie du bon sens et de l’efficacité.

Julie-Anne Poulin | Le Délit

Commence ces temps-ci un deuxième semestre à distance sous le signe de la COVID-19. Ça adonne bien : il faut qu’on se parle. Il le fallait de toute façon, le virus n’étant que la pointe de l’iceberg. Il faut qu’on se parle d’un sujet auquel bon nombre d’étudiants pensent, mais dont personne ne parle, du moins, en public : la charge que ces derniers portent. Karl Moore, professeur mcgillois lucide de la faculté Desautels, avait soulevé la question dans La Presse en 2019, et je me permets de poursuivre la réflexion. Je précise tout de suite, pour éviter les attaques faciles : non, je ne suis pas de ceux qui sortent en boîte deux fois par semaine, qui lisent à moitié, écrivent à la dernière minute et sont partout sauf en classe pendant les cours. Que ceux-là en assument les conséquences. Ceux qui me connaissent intimement et connaissent mon parcours savent que je ne suis pas du genre à me plaindre à la moindre contrariété et combien je peux travailler aveuglément. C’est ce qui me permet d’oser cet article sans peur de projeter une image déformée. Or, le but ici n’est pas de faire l’éloge de mon assiduité, mais plutôt, au-delà de quelque doléance personnelle, d’agir en porte-voix pour beaucoup qui n’osent s’exprimer tout haut. 

Remontons donc à une certaine semaine d’orientation à McGill il y a plus d’un an. « Il est primordial, pour nous, que malgré le dévouement à vos études, vous conserviez un sain équilibre par rapport aux autres sphères de votre vie », nous disait-on en réunion, en nous présentant la « Roue du bien-être » (Wellness Wheel) du tristement célèbre Pôle bien-être (Wellness Hub) mcgillois. Une fois le semestre entamé, j’ai vite réalisé que la fin de cette phrase creuse aurait dû être : «…mais nous n’avons aucune responsabilité à cet égard ».

Wellness Hub, McGill Wellness Wheel

Double standard

Un employé à temps plein travaille grosso modo quarante heures par semaine, même s’il peut y avoir des aléas normaux. C’est écrit dans son contrat. Sa journée n’est évidemment pas terminée en rentrant chez lui : il doit faire les courses, les corvées, la cuisine, etc. Mais l’étudiant aussi. Or, en ce qui concerne ce dernier, la conception du travail semble différente : ça prendra le temps que ça prendra, il s’arrangera, à minuit ou bien à 5h du matin. On s’en lave les mains. D’ailleurs, en faisant des recherches pour un échange universitaire, je remarquais récemment qu’une certaine institution asiatique, chez laquelle la qualification « plein temps » exige cinq cours par semestre, estime le temps de travail hebdomadaire à dix heures par cours. Faites le calcul. 

C’est quand même curieux que ce qui est jugé « équilibré » pour un travailleur soit différent pour les autres. L’étudiant est un peu à l’institution ce que le consommateur est à un capitalisme bien imparfait : celui à qui on refile immanquablement les coûts additionnels, comme il n’a aucun mot à dire. Combien de collègues avons-nous vus passer des nuits blanches à la bibliothèque en période (étendue) de milieu ou de fin de session ? Évidemment, le régime de lecture ne s’adapte pas le moindrement en période de rédaction ou d’examens. Savez-vous comment on appellerait cela dans un hôpital ? Du temps supplémentaire obligatoire (aligner deux quarts de travail). Quand c’est exceptionnel, c’est une chose, mais quand ça devient fréquent, il y a là, heureusement, un syndicat pour négocier.

Empilages

On entend, de temps à autre, des remarques d’une audace surprenante de la part de certains professeurs, qui travaillent en silos, il faut l’avouer. Je les respecte profondément, mais constate aussi que compétence et jugement sont effectivement deux notions distinctes (sans être par nature contradictoires). Ainsi, une charge de lecture soi-disant « modérée » (tel qu’écrit sur un plan de cours) égalait presque celle de cours précédents réputés comme chargés. Tout en nous y investissant, nous nous serions bien passés du commentaire… Un professeur lançait en boutade que nous n’avions « que ça à faire, de toute façon », comme si son cours était le seul. D’autres parlent de relire certains longs textes préparatoires après le cours, alors que nous sommes déjà en train de préparer ceux de la semaine suivante. Dans d’autres cours encore, il faudrait y ajouter la lecture de l’actualité quotidienne. Ce n’est vraiment pas l’intérêt qui manque, mais nul n’est omnipotent ! Enfin, il ne faut pas oublier, surtout, de rester impliqué à l’extérieur des classes pour garnir son CV…

Pédagogie à remettre en question

Il y a aussi des considérations pédagogiques derrière ces propos. Un enseignant a déjà cru bon de préciser : « Faites vos lectures, car elles couvrent ce que je dis en classe et vont un peu plus loin ! » Bien sûr, je serai au rendez-vous, et pour l’une et pour l’autre. Mais n’est-il pas ironique de constater que nous sommes à l’université pour avoir des cours, mais que quelqu’un pourrait se contenter de lire, et qu’alors, la valeur ajoutée n’est que le diplôme ? L’idée n’est pas de dévaluer les cours, mais plutôt de désacraliser la « lecture-à-tout-prix », ainsi que le mythe américain (au premier cycle du moins) de l’étudiant qui construit lui-même son savoir. La lecture est un outil primordial, mais parfois, nonobstant les capacités de l’étudiant, trop d’information est aussi peu efficace que peu d’information. D’ailleurs, parlant d’efficacité, les textes, qui se voient souvent, au fond, être « vulgarisés » dans les cours, ne devraient-ils pas être lus directement après le cours et non avant, pour en retirer encore plus de substance ?

Je crois sincèrement, sans pourtant me prétendre spécialiste en cette matière, que la pédagogie a partiellement cédé la place à l’ordre établi, et les nouveaux chargés de cours perpétuent la tradition…parce que c’est comme ça, parce que c’est la norme véhiculée par la culture institutionnelle, parce que c’est tout ce qu’ils ont connu au fond, même en en sachant les conséquences, bonnes ou mauvaises. 

Ce n’est pas parce que quelque chose est qu’il n’est pas souhaitable de le remettre en question, comme souvent en société. Nous avons la chance de vivre dans un pays où un enseignement supérieur de qualité est très accessible. Ne nous plaignons pas le ventre plein, mais reconnaissons qu’il y a une ligne fine entre le dévouement et l’excès, et que l’excès n’apporte aucune compétence additionnelle. Nulle solution miracle ici, mais une prise de conscience nécessaire.


Articles en lien