Dévoilement d’agression sexuelle : sommes-nous outillé·e·s pour y répondre ?

Deux survivantes d’agressions sexuelles sur trois indiquent que leur premier dévoilement n’a pas été aidant.

Par souci de représentation, cet article n’adopte pas dans son entièreté l’écriture inclusive. Puisque, selon les données des CALACS, 80% des victimes d’agressions sexuelles sont des femmes, le mot « survivante » est toujours accordé au féminin dans l’article. Selon les mêmes données, 96% des agresseurs étant des hommes, le mot « agresseur » est toujours accordé au masculin dans l’article.

Un dévoilement d’agression sexuelle est éprouvant, à la fois pour la victime et pour son entourage. Un dévoilement replonge la victime dans les souvenirs de l’agression et dans les émotions que celle-ci a suscitées. La réaction de l’entourage face à un dévoilement joue un rôle important dans le processus de reconstruction de la victime et peut encourager ou décourager la victime à rapporter l’agression aux autorités. La majorité des survivantes d’agressions sexuelles indiquent que leur premier dévoilement n’a pas été aidant. Quelles sont les réactions aidantes et les réactions nuisibles face à un dévoilement ? Sommes-nous outillé·e·s pour répondre adéquatement à un dévoilement d’agression sexuelle ?

Selon l’Institut national de santé publique du Québec (INSP), « on parle de “dévoilement” lorsqu’une victime d’agression sexuelle confie à quiconque la situation qu’elle a vécue, que ce soit à une personne de l’entourage ou à une source formelle de soutien ». Le processus de dévoilement d’une agression sexuelle comporte plusieurs étapes clés : des tentatives de dévoilement, le déni, la rétractation, une réaffirmation et une augmentation des détails de l’agression au fil du temps. Bien que le cheminement de chaque survivante soit différent, l’on remarque que les réactions de l’entourage ont un impact significatif sur le déroulement d’un dévoilement et sur la vitesse à laquelle la victime passe d’une étape clé à une autre dans son processus de dévoilement.

Le rôle de l’entourage

Plus souvent qu’autrement, l’entourage d’une victime n’est pas outillé pour répondre à un dévoilement d’agression sexuelle. En effet, les statistiques compilées au sein des Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) pour l’année 2018–2019 rapportent que 93,6% des survivantes d’agressions sexuelles avaient déjà dévoilé la ou les agression(s) subie(s) avant d’avoir recours aux services des CALACS. Toutefois, seulement le tiers de ces survivantes (34,6%) ont indiqué que leur premier dévoilement avait été aidant.

De plus, la grande majorité (90%) des victimes connaissent leur(s) agresseur(s), ce qui laisse penser que, dans la majorité des cas, l’entourage de la victime connaît aussi l’agresseur. Pour les proches de la victime, il est souvent difficile de concevoir qu’une personne avec qui ils entretiennent une relation exempte de violence ait pu commettre un crime d’une telle violence, ce qui peut expliquer une réaction invalidante de l’entourage lors d’un dévoilement d’agression sexuelle.

Depuis septembre 2015, le Centre d’aide et de prévention des agressions à caractère sexuel (CAPACS) de l’Abitibi-Ouest offre la formation « Formé pour vous épauler ! ». Cette formation est destinée à toute personne intéressée à être mieux outillée pour recevoir et répondre à un dévoilement d’agression sexuelle. La formation dure une heure et demi et vise à démystifier les types d’agressions sexuelles, à rediriger vers des ressources qui viennent en aide aux victimes d’agressions sexuelles et à présenter des réactions aidantes à adopter lors d’un dévoilement.

Dans son guide d’information à l’intention des victimes d’agression sexuelle, le gouvernement du Québec a identifié huit réactions aidantes et dix réactions nuisibles de la part de l’entourage d’une victime lors d’un dévoilement d’agression sexuelle. Dans un premier temps, les huit réactions à privilégier sont écouter, croire, recevoir, faire preuve de soutien, déculpabiliser, favoriser l’autonomie, valider les émotions, encourager les forces de la victime. Dans un second temps, les dix réactions à éviter sont juger, douter, banaliser, minimiser ou dramatiser, ignorer, culpabiliser, surprotéger, tourner la page et souligner les faiblesses de la victime. Ce qu’il faut retenir, c’est que l’entourage joue un rôle primordial dans les processus de dévoilement et de reconstruction d’une victime et que chaque réaction de l’entourage face à un dévoilement rend l’expérience aidante ou nuisible pour la victime. 

En tenant compte des données rapportées par les CALACS à ce jour, au Québec, une femme sur trois sera victime d’une agression sexuelle au cours de sa vie. Cependant, l’on refuse de croire que, si le nombre de victimes est préoccupant, le nombre d’agresseurs est aussi alarmant, sinon plus. On se doit de réformer nos systèmes judiciaire et d’éducation si on souhaite que le nombre de victimes et d’agresseurs décroisse.

La faillibilité du système judiciaire

La faillibilité de notre système judiciaire en matière d’infractions à caractère sexuel est mise en lumière par la nécessité de créer des plateformes de dénonciation qui s’inscrivent en-dehors de ce système. En 2014, l’on a vu apparaître le mouvement #agressionnondénoncée. En 2017, c’était le mouvement #MoiAussi. Au Québec, l’on a vu une augmentation de 61% du nombre d’agressions sexuelles rapportées à la police à la suite de la naissance du mouvement #MoiAussi en 2017, ce qui correspond à l’augmentation la plus significative depuis 1998.

Depuis juillet dernier, une nouvelle vague de dénonciations déferle sur les réseaux sociaux, celle-ci plus dirigée et plus impitoyable que les précédentes. Un mouvement de dénonciations dirigé et impitoyable est une réponse normale à une situation anormale : le nombre d’agressions sexuelles dénoncées a augmenté de manière considérable, à la suite du mouvement #MoiAussi, mais la proportion de personnes inculpées n’a pas changée. Tel que rapporté par Statistiques Canada dans leur plus récente Enquête sociale générale sur la victimisation, seulement trois agressions sexuelles dénoncées sur 1000 se soldent par une condamnation. Lorsque les tribunaux tournent le dos aux victimes, celles-ci demandent justice ailleurs.

D’ores et déjà, il faut concevoir que les délais et les étapes éprouvantes du procès, comme celle de la contre-interrogation de la défense, découragent beaucoup de victimes à porter plainte. Au Québec, dans le cas d’une plainte pour agression sexuelle, c’est le·la procureur·e de la Couronne qui détermine si la preuve recueillie par les policier·ère·s est suffisante pour que le dossier soit porté devant le tribunal. Si la preuve recueillie par la police est jugée insuffisante par le·la procureur·e de la Couronne, le dossier est aussitôt fermé. Ce mécanisme permettant d’avorter prématurément un procès décourage de nombreuses victimes à porter plainte. 

De plus, lorsqu’un procès a lieu, la victime est considérée comme témoin principal de la poursuite. Par définition, un témoin est une personne détenant des informations pertinentes concernant un crime. Qualifier une victime de témoin est une façon de diminuer son expérience puisqu’un témoin est extérieur à la situation et y joue un rôle passif, alors qu’une victime la vit et y joue un rôle actif.

Quand le relationnel fait entrave à la reconstruction

Je viens d’un milieu privilégié. J’ai eu accès à une bonne éducation. Cependant, les cours d’éducation sexuelle que j’ai reçus étaient bien incomplets : l’on n’y a abordé ni la notion de consentement ni le rôle du plaisir dans la sexualité, ni les identités de genre ou les orientations sexuelles. Je viens d’un milieu éduqué par rapport aux enjeux féministes, culturels et sociaux de notre époque. Je viens d’un milieu sensibilisé à la culture du viol et au victim blaming, cette attitude généralisée de culpabilisation de la victime.

Mon premier agresseur était une personne qui faisait partie de mon entourage et avec qui j’entretenais une relation de confiance depuis l’enfance. Lors de mon premier dévoilement, mon entourage a été invalidant, a banalisé l’agression que j’ai vécue et m’a encouragée à me taire. Bien que mes proches ont appris à identifier des comportements problématiques et abusifs, une fois mis devant le fait accompli, ils ont eu des réactions nuisibles qui m’ont découragée de porter plainte. Des proches m’ont dit que j’avais mal interprété la situation, sous-entendant que mon agresseur ne souhaitait pas m’agresser. Il est important de noter qu’en matière d’infractions à caractère sexuel, l’intention est sans importance : le geste et les conséquences du geste seul importent. Tel que mentionné dans le code criminel canadien, « le simple fait pour l’accusé d’affirmer qu’il croyait que la personne avait donné son consentement ne constitue pas une preuve suffisante pour soulever la défense de croyance au consentement ».

La nouvelle vague de dénonciations, du fait que l’on dénonce publiquement et directement, nous force à réfléchir à nos propres comportements et à les remettre en question : « Ai-je eu des comportements abusifs, insistants ou déplacés ? Ai-je contribué à la perpétuation de la culture du viol (slut shaming, victim blaming, etc.)? De quelle façon y ai-je contribué ? Ai-je invalidé le passé violent d’une victime ou ai-je cherché à minimiser ou à banaliser son vécu ? », etc.

Je me suis posée ces questions. Je pense que mes proches se sont posé ces questions. Depuis ma première agression sexuelle et depuis que j’ai décidé de la dévoiler à mes proches et ensuite publiquement via les réseaux sociaux, j’ai fait énormément de recherches. Je me suis outillée pour pouvoir argumenter avec les personnes qui m’invalident. Je me suis armée de statistiques et d’articles de loi. Toutefois, ces faits tangibles n’arrivent toujours pas à convaincre mes proches de la culpabilité de mon premier agresseur. Plusieurs de mes proches se disent « sans pitié » envers les agresseurs dénoncés lors de cette nouvelle vague de dénonciations. Pourtant, ces mêmes proches continuent à m’invalider et à déresponsabiliser mon premier agresseur.

Si nous souhaitons redéfinir les paramètres de notre contrat social et les lois qui nous régissent, nous nous devons d’être radicaux·ales. Si l’on se dit « sans pitié », si l’on décide de bannir certains comportements et que l’on s’entend pour les juger inacceptables, alors chaque manifestation de ces comportements doit être jugée de la sorte, que ces comportements se manifestent dans notre entourage ou non.