Donner un sens aux mots

Réponse au doyen de la Faculté de droit Robert Leckey.

Récemment, en ces pages, on a livré un « Plaidoyer pour un retour aux racines civilistes à McGill ». Si le style de son auteur était plutôt abrasif, ce texte a tout de même eu le mérite de mettre le doigt sur un certain malaise ressenti par de nombreux étudiants de la Faculté de droit de McGill quant à la place réservée à l’étude du droit civil dans leur vie académique.  

Certes, les étudiants en droit de notre institution peuvent compter sur une offre de cours diversifiée et un corps professoral composé d’intellectuels de renom. À ce titre, le doyen Leckey peut bien être fier lorsqu’il vante la faculté qui l’a lui-même vu devenir le juriste militant qu’il est aujourd’hui. En revanche, sa réponse au plaidoyer de Xavier Foccroulle-Ménard, également publiée dans les pages du Délit, a de quoi décevoir.

En effet, plutôt que d’amorcer une véritable remise en question pour donner suite à l’expression de préoccupations légitimes, la réponse offerte par notre doyen se contente de balayer de la main les critiques en superposant, en trois paragraphes, des phrases convenues et des formules rhétoriques discutables, sans vraiment s’attarder au fond du problème exposé. Aussi peut-on y voir un rendez-vous manqué : il y avait là une porte ouverte pour entreprendre une réflexion sur l’adéquation entre le vocabulaire de promotion utilisé par la Faculté lorsqu’elle vante son programme et l’offre académique qui y est réellement mise de l’avant. 

 

Une faculté d’héritage civiliste ?

À l’instar de ceux qui ont pris la parole en ces pages, je suis fière de l’héritage dont notre faculté se réclame. Son historique au carrefour de deux traditions juridiques majeures, le droit civil et la common law, est exceptionnel et unique. Or, un héritage est une richesse qu’il faut savoir cultiver. Il est décevant de voir le doyen de la Faculté vanter les contributions nombreuses de ses collègues et prédécesseurs à la pensée civiliste québécoise sans s’attarder plus longuement aux conditions de possibilité de cet héritage. 

Le retour à une offre de cours civilistes riche et variée est l’une de ces conditions, puisqu’il implique à la fois le recrutement de nouveaux professeurs civilistes, mais aussi l’enrichissement du socle sur lequel la Faculté a bâti sa réputation : celui d’un enseignement d’abord bijuridique, puis pluraliste, permettant à ses étudiants de développer une certaine maîtrise des grandes traditions juridiques canadiennes. Autrement, comment notre faculté pourrait-elle se positionner en acteur incontournable du développement du droit civil au Québec face à des facultés de droit qui en font le cœur de leur cursus ? Comment pourrait-elle assurer son rayonnement scientifique sur le sujet si la large majorité des membres de sa communauté vouent leur vie académique à d’autres sujets d’intérêt ?

La société québécoise faisant une fierté de son héritage civiliste s’évertue à l’entretenir et à le préserver. Si elle tire vraiment la même fierté de cet héritage, la communauté juridique mcgilloise devrait tâcher d’en faire de même. Or, le fait que ses étudiants aient aujourd’hui à se battre pour obtenir des cours de droit civil enrichis prouve plutôt la négligence de la Faculté à l’égard de la préservation de son héritage.

 

Une faculté bilingue ?

Le plaidoyer de mon collègue effleure également une autre inadéquation entre l’image projetée par la Faculté de droit de McGill et la réalité : alors qu’elle est officiellement bilingue, il est parfois impossible d’y recevoir une éducation civiliste enrichie en français. Le bilinguisme de façade constitue, de façon autonome, une critique importante qu’il est possible de faire à l’égard de la Faculté, critique qui devrait être prise en compte à l’occasion du recrutement de nouveaux professeurs.

En effet, qui joint la Faculté de droit de McGill avec l’espoir de fréquenter une institution bilingue restera assez déçu. Non seulement la variété des cours offerts en français est-elle limitée, mais la quantité de places disponibles pour ces cours l’est tout autant. Il est inévitable pour les étudiants francophones inscrits au programme offert par McGill de suivre des cours en anglais pour compléter leur formation, alors que la même exigence n’est jamais formulée à l’égard des étudiants anglophones. Une grande majorité des activités tenues à la Faculté se déroule exclusivement en anglais, tout comme une majeure partie des séances plénières offertes aux étudiants. Pourtant, ceux-ci gagneraient à profiter d’un cursus réellement bilingue : une compréhension féconde du droit canadien et de ses fondements doit se faire dans les deux langues qui l’ont construit. C’est d’ailleurs la promesse qui leur est faite par la faculté au moment de leur inscription.

 

Admettre le sens des mots

À l’heure actuelle, on peut se demander ce qu’il reste des racines québécoises de la Faculté de droit de McGill. En effet, il ne suffit pas de répéter ad nauseam que notre faculté est fièrement enracinée à Montréal et au Québec pour qu’elle le soit. De la réduction de l’offre civiliste de la Faculté à la tentative ratée de bilinguisme institutionnel, la Faculté de droit de McGill tend à ressembler de plus en plus à ses homologues américaines et canadiennes plutôt qu’à préserver, enrichir et approfondir réellement son offre unique au monde et sa contribution à la vie académique civiliste et francophone. Xavier Foccroulle-Ménard le mentionne d’ailleurs avec justesse.

En somme, le passé ne saurait être garant de l’avenir en ce qui concerne la Faculté. Il ne saurait l’être parce que les mots qui forgent et définissent son héritage se sont dans les faits peu à peu vidés de leur sens pour ne devenir que des formules promotionnelles creuses. J’avais rêvé d’une faculté héritière d’une certaine tradition civiliste, bilingue et enracinée dans ma ville natale. J’en fréquente une autre. C’est une réalité que je déplore et à laquelle, je l’espère, le doyen Leckey s’attardera prochainement. La réputation de notre faculté, qui mérite d’être défendue, doit être conservée au moyen d’actions concrètes. Avec égards, le doyen rate cette cible en se contentant de répondre par des phrases convenues au « Plaidoyer pour un retour aux racines civilistes à McGill ».

 

Marie-Laurence Desgagné est étudiante à la Faculté de droit de McGill depuis 2018.