« Mythes » et croyances scientifiques dépassées

Thomas Kuhn et l’émergence de la connaissance scientifique.

Héraclite a vu le monde en devenir ; Empédocle a cru les forces de l’Amitié et de la Haine à l’origine des phénomènes naturels ; Aristote a décrit l’étant en termes d’entéléchie ; Descartes a postulé l’éther ; Newton a pratiqué l’alchimie. Ces « mythes », ou croyances scientifiques dépassées, suggèrent-elles que les savants de la philosophie naturelle n’ont plus rien à nous apprendre ? Ou pis encore qu’ils faisaient preuve de superstition ? Sommes-nous désormais plus connaisseurs que les Grecs et les Romains ? Après tout, n’envisageaient-ils pas la sphère étoilée comme étant en rotation autour de la Terre ? Et nous, enfants de la science moderne, ne savons-nous pas désormais que la Terre tourne autour du Soleil ?

La « connaissance » scientifique

En réalité, il n’y a pas grand cas à faire de la « connaissance » scientifique du citoyen moyen. Cette affirmation peut être élaborée par une image succincte : combien d’entre nous sommes capables de démontrer rigoureusement le théorème de Pythagore ? Ou encore que la Terre est ronde ? Et que dire du mouvement héliocentrique ? De l’évolution ? Des atomes ? Le savons-nous autant que nous le croyons ? Au fond, comme le suggère Thomas Kuhn dans La structure des révolutions scientifiques, les manuels de science ne nous en apprennent que très peu sur les connaissances scientifiques et sur la méthode par laquelle celles-ci sont obtenues. Ils reflètent plutôt la normalisation des phénomènes à observer et des instruments à employer propres à l’état de nos croyances scientifiques.

Ce n’est pas pour dire que de tels savoirs et méthodes sont inaccessibles, bien au contraire. Cela ne suggère pas non plus qu’il est impossible de hiérarchiser le savoir, mais plutôt que celui qui croit que la Terre est ronde et celui qui croit qu’elle est plate ont en commun de ne détenir aucune connaissance scientifique à proprement parler. Or, il ne s’agit pas ici de disputer des faits scientifiques, mais plutôt des théories scientifiques et de leur caractère contingent.

De fait, il faut rappeler que les manuels scientifiques ne nous apprennent pas à comprendre l’essence des phénomènes naturels (le « pourquoi »), mais seulement à en déterminer les effets (le « comment »).  Galilée, et l’ensemble de la science moderne avec lui, a définitivement abandonné la recherche des causes aux mouvements d’un corps, tel que le faisait Aristote, pour se concentrer plutôt sur une prédiction rigoureuse et précise — mathématique — de leurs effets. Il a postulé que l’homme peut seulement espérer découvrir l’essence des phénomènes naturels en adoptant une telle démarche : « Une brume profonde et dense le lui dissimule ; cette brume se réduit et s’éclaircit partiellement quand nous nous sommes rendus maîtres de quelques conclusions, solidement démontrées et possédées, dont nous disposons si aisément que nous pouvons passer rapidement de l’une à l’autre. » Pourtant, la réalité s’y dérobe : nous ne pouvons pas découvrir les causes premières du monde qui nous entoure par la science moderne. Elle peut décrire le mouvement du pendule à la perfection, mais jamais le mécanisme qui en est le ressort. Ainsi, cette théorie scientifique moderne diverge donc de la pensée philosophique ancienne en ce qu’elle ne tente pas tout à la fois d’expliquer la cause et les effets des phénomènes naturels.

L’incommensurabilité

La théorie atomiste remonte à Démocrite, Épicure et Lucrèce ; est-elle seulement valable parce qu’elle est conforme avec l’état de nos connaissances scientifiques actuelles ? Kuhn nous enseigne une leçon très importante qui permet d’en douter. Il affirme : « Les méthodes qui ont conduit à ces mythes sont bien semblables à celles qui conduisent aujourd’hui à la connaissance scientifique. » La notion même d’accumulation de la connaissance en un progrès continu s’en voit renversée. L’approche préconisée pour évaluer une conception scientifique n’est plus celle qui examine les « maigres » contributions faites par les croyances scientifiques dépassées par celles  actuelles. Elle s’efforce plutôt de « mettre en lumière l’ensemble historique » qui constituait cette croyance. Cela ne suggère pas que les croyances dépassées soient plus justes que les nouvelles, mais déroge plutôt à l’idée reçue selon laquelle elles seraient aussi facilement comparables. Pour Kuhn, les théories scientifiques sont incommensurables, car elles reflètent certaines conceptions des phénomènes naturels qui sont différentes. Ce que nous appelons des « mythes » n’est rien d’autre que l’incompréhension d’une vision du monde qui n’est pas simplement transférable à la nôtre.

De fait, il suggère qu’une communauté scientifique ne peut œuvrer sans un ensemble d’idées et de méthodes reçues, ce qu’il nomme « les paradigmes scientifiques ». L’émergence de la connaissance scientifique nécessite une certaine adhérence, ou « consensus », à un paradigme scientifique. De fait, ce consensus donne lieu à des recherches qui permettent d’étudier certains phénomènes naturels avec « une précision et une profondeur qui autrement seraient inimaginables » à l’extérieur du paradigme. C’est ce que Kuhn décrit comme la science « normale » : elle est spécialisée, car elle agit sur des prémisses acceptées comme vraies, permettant d’expliquer de plus en plus de faits scientifiques à la lumière du paradigme. Certaines énigmes sont résolues par cette recherche. Mais, nous suggère Kuhn, « aucun paradigme accepté ne résout jamais complètement tous ces problèmes ».

Prenons par exemple la théorie du mouvement des corps de Newton (lois de Newton) : cette théorie visait à expliquer, entre autres, le mouvement des corps célestes. Aujourd’hui, celle-ci fait consensus dans la mesure où elle décrit parfaitement bien certains phénomènes naturels observés à l’échelle humaine. Autrement dit, elle s’impose d’elle-même parce qu’elle « réussit mieux » que les théories concurrentes à décrire le mouvement, en élucidant certains problèmes que ces dernières ne pouvaient résoudre. Or, la théorie du mouvement des corps de Newton, qui décrit adéquatement les phénomènes physiques qui se produisent à l’échelle humaine, ne peut en faire autant pour ceux qui se produisent à toute petite échelle (mécanique quantique) ou à très grande échelle (mécanique céleste). Ces anomalies se sont peu à peu révélées par des découvertes et ont été impossibles à résoudre à l’intérieur du paradigme établi par Newton : ces énigmes deviennent alors des contre-exemples. Lorsque ces contre-exemples deviennent trop importants, le paradigme s’effrite et la science tombe en état de crise : « Si une anomalie doit faire naître une crise, il faut généralement qu’elle soit plus qu’une simple anomalie. »

Les révolutions scientifiques

La connaissance scientifique émerge alors dans le cadre d’une science dite « extraordinaire ». En effet, les scientifiques tentent tout à la fois de déconstruire l’ancien paradigme et d’en établir un nouveau qui serait, lui, en mesure de décrire plus adéquatement l’anomalie découverte. Or, l’apparition de nouvelles théories n’est pas toujours garante de changement de paradigme. Pour qu’un changement s’opère le nouveau paradigme doit créer une adhérence et un consensus, changer la conception du monde de la communauté scientifique et l’objet de ses recherches. C’est la révolution scientifique : des périodes de bouleversement extraordinaires au courant desquelles se « modifient les convictions » des scientifiques.

Ainsi, la théorie du mouvement des corps de Newton a tôt fait d’être renversée par les travaux d’Einstein portant sur la relativité. De même, la théorie héliocentrique de Galilée a remplacé la théorie ptoléméenne du mouvement des planètes en permettant de mieux expliquer le mouvement rétrograde de ces dernières ou les phases de Vénus ; la théorie de la sélection naturelle de Darwin a supplanté celle du transformisme de Lamarck. Toutes ces révolutions scientifiques ont mené à une nouvelle conception du monde qui se trouvait en inadéquation avec celle qui la précédait. L’incommensurabilité de l’espace et du temps avec l’espace-temps, ou encore de l’adaptation avec la transmutation, est indéniable. Les méthodes et instruments préconisés pour permettre l’émergence de la connaissance scientifique s’en voient alors transformés.

Cela semble suggérer que certaines théories peuvent être portées à disparaître, remplacées par de nouvelles qui décrivent mieux certains phénomènes observables. Plus fondamentalement, la pensée de Kuhn peut s’attaquer à l’illusion de l’accumulation de la connaissance dans sa forme absolue. La science n’est pas la « simple somme des faits, théories et méthodes rassemblés dans les ouvrages récents », et le développement scientifique le « processus fragmentaire par lequel ces éléments ont été ajoutés », comme les manuels scientifiques semblent le laisser entendre. Plutôt, la science est-elle la connaissance qui émerge d’un certain paradigme scientifique. Ce paradigme, nécessairement contingent, nous appelle à un certain devoir d’humilité envers les « mythes et croyances scientifiques dépassées ». De façon plus importante, encore, il nous appelle à un devoir philosophique très important : la reconnaissance de nos propres croyances au regard des limites de la connaissance scientifique et de la méthode scientifique moderne. Nos modèles d’aujourd’hui seront peut-être le ridicule de demain.