Quelques gouttes d’un sexe sacré – Le Délit
Quelques gouttes d’un sexe sacré
Par · 25 novembre 2019
Courte description phénoménologique d’un hiver à rêver.
Image par John Martin, The Great Day of His Wrath

J’ai jugé des rêves autant qu’il me fût possible d’en jauger l’écart avec l’éveil. Rien n’est plus difficile à admettre que le réel. Du reste, le drame consiste en la manière dont le rêve et l’éveil collaborent tous deux au réel. Encore m’aurait-il été possible, naguère, quelques souvenances au moment de l’éveil, j’étais à présent englouti par des rêves qui en rêvaient d’autres ; parfois, ces autres rêves, non sans être également réels, me narguaient de la parence d’un réveil. Le temps n’est rien dans un rêve ; nous sommes juchés sur un espace en fusion. Le sable est à nos pieds, hors du sablier.

Pendant tout un hiver, j’ai rêvé chacune des nuits — plusieurs fois même. L’état des choses en fut à ce point déstabilisant qu’il me fallut questionner l’éveil, si bien que je m’épris de ne pas savoir. Eu égard à cette période, c’est du chaos dont je m’épris.

Des champs à rêver

La première nuit, peut-être, je vis un lichen naître. Ce n’était pas grand-chose, mais c’était tout. Il s’étendait contre ma fenêtre, aussi surpris que je pouvais l’être. À la surface d’une séparation à peine ancrée dans le réel, il se tenait de l’autre côté du miroir. De vastes contagions s’échelonnaient dans mes tripes, mes bras et mes jambes demeurant soumis aux nécessités de l’action. On oublie souvent le secret des phénomènes, tant bien qu’on ne en reconnaît le nom qu’à leurs allures vêtues. Le phénomène nu — quelle trépidité lui vouons-nous!

Il y eut une courte nuit. Je me réveille en un rêve qui séjourne depuis des jours. Je dirais qu’il s’agissait, il me semble, de la dernière des nuits d’hiver. J’y étais, probablement mort. Pour toujours, peut-être. Cela restera en moi la plus belle atmosphère. Un pays étrange et naïf que celui de ce rêve. Les épines des pins y étaient violettes et l’eau, d’un turquoise sombre, contrastait sous un ciel d’ocre.  Je n’étais rien d’autre qu’une chair étendue auprès de mille autres sur un sable blanc. Personne ne se faisait entendre ; la plupart des bonheurs parlent bas. Une fois en éveil, il n’y a pas la frustration d’un quelconque en-deçà perdu. Rien n’est perdu.

La matérialité de mes contemporains est sulfureuse et âpre de ne prendre part à aucune odyssée. Elle incarne, au fond, la névrose d’une liberté totalisante pour laquelle ils ne savent plus dire en direction de quoi elle devrait se vouer. Libres pour-quoi? Le divin ne touche pas ceux qui n’y prennent point part, nous disait Hölderlin. J’ai des mains pour cueillir mes rêves, mais les autres cueillent des bombes. La communauté est un commerce vaste et difficile de tous les instants. On pourrait vouloir se réfugier quelque part. Le cauchemar est un tourment qui désagrège le recueil des phénomènes, dans une sorte d’abîme où s’égarent l’ordre et l’espoir.

Certains, peut-être afin de se faciliter une tâche pour laquelle ils ne se trouvent ni le talent ou la vocation, voudraient canoniser l’éveil et le sommeil à la manière d’un couple de contraires. Il est évident que ces impotents ne daignent le risque du flux. C’est pour nous l’opposition immédiate. Notre éveil aime le sommeil et le sommeil l’éveil. L’un et l’autre ne sont pas envieux de passer au suivant. Les rêves importent dans mes projets éveillés l’urgence de ne laisser subsister que le plus petit écart entre leur largesse et l’étroitesse de chaque être-éveillé. Le poète grec Pindare chantait dans la IIIe des Pythiques : « Ô mon âme, n’aspire pas à la vie éternelle, mais épuise le champ du possible. » Pour rester fidèle à cela, je me réfugie et m’étale dans mes joies. Je n’y attends pas l’attente. La sérénité de l’attente qui n’attend rien.

Dans un autre temps — quelque part en février — quelques gouttes de sang tombent de colonnes lointaines jusqu’au propylée d’un temple aux allures doriques. À l’intérieur, tout y est obscur, à peine discernable, sinon certaines formes qui se laissent rejoindre. Les colonnes du mont Othrys, entourées de brumes rouges, me consternent ; je prends part au seuil de deux espaces. S’il n’y avait que l’une de ces deux dimensions, mon monde se résorberait jusqu’à se dissiper tout entier. Le sacré, n’est-ce donc pas cette tension? En une cosmographie, la texture des choses demande à ce que nous y appartenons.

Contrairement à l’éveil, le rêve ne dénonce pas le mystère. Il accorde à la spatialité des choses, non plus d’être en surface, mais de creuser des espaces dans sa texture. Scève de poétiser le dormeur : « Comme corps mort, voguant en haute mer — ébat des vents et passe-temps des ondes. »

Si mes rêves osent des secrets où se contractent et se cachent mes seuils pathologiques, le soupçon, néanmoins, opère. Pierre Boutang avait à ce titre des mots précis : « Le soupçon est un regard d’en dessous, se creusant même des retraites ou galeries d’où il peut regarder d’en dessous, sans que le regardé le sente ou le sache […]. » Mes rêves me soupçonnent-ils de trahir leur secret?

Souci des chairs

Me cachent-ils eux-mêmes des choses? La psychanalyse semble le penser. Si je prends mes rêves dans la manière qu’ils ont de se rendre présent à l’éveil, c’est au fond vers le souci de l’autre qu’ils tendent. Mes rêves exercent mon attention, le sacré des choses importantes. J’y redécouvre des amantes, des inconnus.

Une nuit de janvier me prend par surprise. C’est un corps de toutes les formes, pour lequel le jeu du mien lorgne toutes les chorégraphies. J’ai souvent rêvé de cette chevelure aux nombreuses métamorphoses. Une inconnue passait sans effort d’une couleur, d’une texture et d’une ondulation à l’autre. C’était au fond mes propres pathologies qui s’exprimaient dans cette rêverie aux formes gestuelles protéiformes. Sommeil et éveil ne sont pas disjoints en ce qui concerne les quelques égards qui m’enflamment pour l’interdit.

Il y a ces rêves où je tombe amoureux de femmes que je ne connais pas. Je remarque dans l’éveil la désaffection de ce que je porte en moi de naturellement profane. Lorsqu’il est possible de faire l’expérience d’un nouvel amour en rêve et que l’être-éveillé en conserve la trace des semaines durant, je me dis qu’il ne me reste qu’à épuiser le champ des possibles.

Si l’on prend les choses pour ce qu’elles sont, ces sexes qui grouillent contre des vulves écumantes, ces mêmes choses, d’une même nature assemblée, se frottent les uns et les unes contre les autres. Sous un ciel où l’on se galvanise, ces frottements n’entonnent-ils pas silencieusement ou d’une manière à peine audible l’absorption et la pénétration de liens mouillés? Quel rapport subsiste-t-il entre moi et toutes celles qui sont passées? Ne fût-ce que sur le mode de l’addition, je n’ai pas assez de doigts pour celles dont j’aurais pu me passer. À quoi bon une fausse intimité. Quelques-unes seulement sont d’une nature aux liens mouillés. Dominer intimement l’espace, c’est prendre part aux parois glissantes d’une intériorité. Mon souffle est en elle et je la vois qui l’expulse à son tour, les yeux basculants, pareils au ravissement d’un sol sous ses pieds.

Un pantalon qui se baisse suffit à ce que l’on se sente propulsé. Quelques secondes suffisent à remplir des rêveries érotiques. Un pantalon qui se baisse, c’est aussi prendre part à un accueil. Le mystère de l’espèce érotique appartient à un régime de secrets au regard desquels nous ne devrions chercher à nous faire en faire possesseurs. Ce sont des diables qui dévorent des sexes blasés. Le vaste sacré commande des cœurs qui savent plonger à même l’attente intime.

Ce que le vêtement cache du corps physique, la chair en devine les contours lorsqu’elle en rencontre une autre. Peut-être est-il quelque chose tel qu’un triste fatum à connaître le secret d’une femme ou d’un homme au lit, avant même qu’un corps n’eût été consacré. Notons que le savoir de ces chorégraphies — s’agenouiller, se cabrer, se rouler, se disperser, plonger en et sur l’autre — demeure en toute égalité un savoir des regards, en cela qu’eux aussi font ce que le reste du corps physique fait. Derrière le masque des lèvres et des fausses postures, les regards trahissent le corps.

J’eus des sexes qui me restèrent en bouche, pour lesquels j’investissais malgré moi la bohème d’un vin que l’on déguste. Parfois, au contraire d’une douceur, le geste m’évoque quelques impudeurs. Que dire de ces femmes et de ces hommes dont j’ai rêvé sans qu’ils n’aient jamais existés? Peut-on avoir honte de ne point sentir de culpabilité? L’autre sexe est pour moi l’hyperboréen et je languis un pays de froid. Immense comme des plaines écossaises, profond comme un ciel où se glissent des rayons.

L’éclat des phénomènes

Ce qu’il me reste de cet hiver, ce sont quelques gouttes d’un sexe sacré. Du point de vue de la phénoménologie, l’éclat des phénomènes gagne à être médité. Une amie me partagea à propos de mes rêves des accents phénoménologiques. Longeant les frontières du divin, nous pouvons trouver la sensation de traces, en bordure des phénomènes. Elle comprenait ce dont il était secrètement question. Reprenant la célèbre formulation de Virgile prêtée à Énée (sunt lacrimae rerum), il est possible d’affirmer qu’il y a les larmes au creux des choses. Le sacré est pour nous pathos de la stupeur qui après-coup est révérence, ce que les mots de Heidegger rendent par ceci  : « Le Sacré n’est pas sacré parce que divin ; c’est plutôt parce que selon son ordre il est sacré que le divin est divin »

Nous pouvons dire que l’attentivité aux phénomènes se prête à deux mots de Dante que l’on trouve au dix-neuvième chant du Paradis  : corto recettacolo (réceptable trop court). Nous ne pouvons contenir tous les étants en présence, toute cette présence qui nous effrite et nous prolonge ailleurs. La rencontre des phénomènes — et cela est particulièrement vrai des rêves — se veut une submersion à même un lac léthéen. À ceci près que le sacré prend ici l’un de ses sens. Le sacré se différencie du profane. Le sacré, on le retient des forces entropiques de l’oubli. Nous ne voulons pas nous sentir dans le monde comme dans une chambre claire ; ce serait tronquer la plénitude pour la platitude.

Une méthode phénoménologique sérieuse cherche à prendre le phénomène dans sa belle simplicité. Cela n’est pourtant pas si facile, tant certains modes d’accès sont privilégiés, quoique épuisés. Peut-être faut-il condamner le privilège absolu du visible. Le champ de l’expérience nous dit dans l’éclaircie qu’il y a des choses telles que l’inapparent. L’effet qu’une journée grise a sur nous est inapparent, nous le savons tous. En ce sens, il faudrait se concéder à d’autres modalités de l’expérience, si l’on entend concevoir cet inapparent. Certains éléments ne convenaient pas à une pensée visuelle et rationnelle qui ne voulait que trôner haute et seule dans les cieux. « Ce qui en nous est irrationnel, désordonné et violent, les anciens lui donnaient le nom de Titans  », tel que le disait Plutarque. Dans l’histoire de la pensée, c’est au moment où la poésie orphique et le platonisme se rencontrent que l’on fait sortir le genre humain du chaos de l’expérience. C’est à ce moment-là que l’on quitte la terre pour l’Olympe. La fuite du corps vers l’âme. Les orphiques étaient reconnus pour leur souhait éthéré lié à l’abandon du corps, ce qui renvoyait à la libération de l’élément titanique. C’est un ascétisme qui préfigure le christianisme, l’orphicos bios. Nos rêves, n’étaient-ils que cela sur le plan des phénomènes?

 

Un autre sujet nous éclairera peut-être. Heidegger, dans la conférence qu’il tint le 4 avril 1967 à l’Académie des sciences et des arts d’Athènes, avance que l’art est technè puisqu’elle repose sur un savoir, mais non pas une technique. L’artiste est quant à lui technitaï, mais dans un sens profond. Le savoir de l’artiste repose sur un regard préalable de la forme et de la mesure qui demandent à être donné. D’où vient ce regard, demandons-nous? Heidegger nous dit, sans d’abord s’attarder à la provenance de ce regard, qu’il a besoin de l’illumination. Celle-ci, il convient de l’entendre dans sa forme homérique, c’est-à-dire glaûkos, le turquoise scintillant qui caractérise la mer chez Homère, ou encore « cet éclat rayonnant des astres, de la lune, mais aussi le chatoiement de l’olivier ». Bref, le caractère du scintillant qui nous pénètre, auquel nous ne savons demeurer insensible, celui qui nous approprie. Pindare rend compte de ce caractère par la figure de la déesse Athéna dans la septième Olympique. C’est par l’entendement de cette illumination, du reste de son caractère discriminant des choses dans la limite qui est chaque fois la leur et que les Grecs nommaient la physis, celle dont Athéna rend compte, que nous saisissons un peu mieux le savoir de l’artiste à partir de la provenance de son regard. Le glaûkos de l’eau turquoise est ce qui, comme nous le lisons au fragment 64 d’Héraclite, est la foudre qui gouverne l’ordre du monde. Cette foudre est celle qui, en tant que faisceau de dards, comme la pointe de la lance, sépare les choses et les divise dans l’apparence qui se donne pour manifeste à nous.

Avec l’expérience des rêves, nous nous rapprochons de cela. Ce qui est énoncé n’est pas évident, mais n’oublions pas que nous donnons ordinairement crédit à des évidences qui n’ont pour nous guère à donner. Certaines choses s’énoncent patiemment, difficilement. L’Ontologie du secret de Pierre Boutang obéit à cette logique.

Le secret du glaûkos en est un de la liberté. La servitude volontaire ne le connaît pas. Son secret est en pratique notre habitation poétique, celle que l’on nous refuse, celle dont la modernité nous aliène. Heidegger conclut sa conférence de 1967 sur la quatrième Néméenne de Pindare  : « Et la parole vit bien au-delà des actes, si seulement par la faveur des Grâces, la langue va puiser dans l’abîme du cœur.  » Notre description concerne aussi cet abîme du cœur.

Quelque part durant les premières nuits de mars, une nouvelle communauté se présente sur la scène, avance masquée de ses plus beaux apparats. Le masque de peste du médecin prend à présent pour nous des traits étranges et renouvelés d’un tragique. La communauté d’origine est dans le rêve, cela est certain. Dans le rêve, le chaos est à contempler. Le Faust de Fernando Pessoa déroule le tapis pourpre de l’onirique et de l’orphique. Contre l’agonie qui est dans le cœur des foules, l’aberrant défaits les fous totalitaires, dénoue la langue des rêves monstrueux.

Le sacré et le profane se disent avec Bataille sous l’horizon de certains phénomènes : «  Ce qui dans l’existence d’une communauté est tragiquement religieux, en formelle étreinte avec la mort, est devenue la chose la plus étrangère aux hommes. Personne ne pense plus que la réalité d’une vie commune — ce qui revient à dire de l’existence humaine — dépend de la mise en commun des terreurs nocturnes et de cette sorte de crispation extatique que répand la mort. » Au regard de l’extraordinairement troublant, l’Occident n’a pu se satisfaire de la non-résolution. L’un des caractères historiaux de l’Occident est ne pas avoir souscrit au tragique, se débattant pour sa propre mise en sécurité. Peut-être est-ce tragique dans un autre sens. Sexe et sacré, rêve et profane ; tout cela n’est pas étranger. Une autre citation du nietzschéen : « C’est dans la mesure où les existences se dérobent à la présence du tragique qu’elles deviennent mesquines et risibles. Et c’est dans la mesure où elles participent à une horreur sacrée qu’elles sont humaines. Il se peut que ce paradoxe soit trop grand et trop difficile à maintenir : cependant il n’est pas moins la vérité de la vie que le sang. » Dans l’éphéméride se recueillent les extases de grands bouleversements, presque des convulsions, au sein desquelles nous entrevoyons le sourire délirant et fou de la vie qui s’affirme au-devant d’elle-même. La VIIIe des Pythiques de Pindare le confirme en ces mots : « Est-ce quelqu’un? Est-ce personne? Le rêve d’une ombre, voilà l’homme. ».

 
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