Broyer du noir – Le Délit
Broyer du noir
Par · 19 mars 2019
Témoignage et réflexion libre sur les spécificités de la santé mentale des personnes issues de minorités ethnoculturelles.
Image par Béatrice Malleret | Le Délit

Mise en garde: cet article aborde le sujet du racisme.

Après avoir proposé d’écrire, dans le cadre de cette édition spéciale, un article mêlant santé mentale et considérations ethnoculturelles, je me suis longuement arraché les cheveux. J’ai écrit, effacé, réécrit et réeffacé ; incertain de ma légitimité à aborder ce sujet, car conscient de la diversité des expériences vécues par les personnes issues de minorités ethniques et culturelles. Pourtant, à l’instant où j’écris, loin de moi est la prétention d’être un fin psychanalyste capable de s’exprimer au nom de la totalité des personnes de couleur. Je choisis plutôt, et à la réalisation d’un manque critique de témoignages de personnes issues de ces minorités sur les spécificités ayant trait à leur santé mentale, de ne plus me censurer et de m’exprimer sur ma propre expérience, dans le but premier d’instaurer un dialogue. Je souhaite également souligner que tenter de rapporter en si peu de mots l’entièreté des tourments psychologiques que peuvent vivre des personnes racisées dans un système capitaliste blanc relève d’un travail de condensation ridiculement impossible, mais j’ose espérer pouvoir provoquer une prise de conscience, la plus infinitésimale soit elle, chez les lecteur·rice·s blanc·he·s privilégié·e·s du Délit.

L’expérience de la minorité

Je suis né et j’ai grandi en Martinique, dans une société postcoloniale où le métissage est monnaie courante et où la culture créole tend, de façon plus ou moins discutable, à fédérer la population par-delà les catégorisations ethniques. Même si, dans ce milieu, j’avais conscience que j’étais noir et que tout le monde ne l’était pas, je ne m’étais jamais senti concerné outre mesure par la couleur de ma peau, hormis au détour de quelques remarques coloristes desquelles je n’avais habituellement aucun mal à faire fi. Pour ainsi dire, je vivais jusque-là bien intégré au sein d’une majorité ethnique et culturelle.

Mon arrivée à Montréal a donc été une transition assez brusque vers l’expérience de la minorité, avec des conséquences sur ma santé mentale que j’étais loin de m’imaginer.

Au fil de mes premières interactions sociales dans ce nouveau milieu blanc occidental, j’ai eu vite fait de remarquer qu’aux yeux des autres, ma carnation et ma culture relevaient au mieux du « cool », au pire de l’illégitime, mais altéraient dans tous les cas leur façon d’interagir avec moi. Assez fréquemment, je retrouvais dans la bouche de ces personnes des discours qui me dérangeaient sans que je ne sache expliquer exactement ce qu’ils contenaient d’irritant. C’était des mots ou des phrases jetés au détour d’une conversation qui me faisaient grincer des dents tout en continuant à sourire jaune :

« Ah tu viens de Martinique ? Trop cool, c’est super exotique ! »

« On t’a déjà dit que tu ressemblais à Pogba ?! »

« Vas-y chante moi une chanson en créole ! »

« Ça te dirait de venir fumer avec moi et mes potes ? »

Ou bien encore le mot « black » utilisé pour désigner une personne noire dans un contexte d’énonciation francophone.

À mesure que ces remarques se multipliaient, je réalisais que ma carnation, ma culture, et par extension ma personne, revêtaient une dimension politique dans ce nouveau milieu social ; une situation qui provoquait en moi une foule de questionnements que je n’avais jamais considérés auparavant :

Pourquoi des personnes blanches veulent-elles sans cesse m’associer à une image de l’homme noir dans laquelle je ne me reconnais pas?

Pourquoi toutes les tentatives de partage de ma culture se soldent-elles par des remarques établissant la domination de la culture d’autrui sur la mienne? Comment suis-je censé réagir lorsqu’en soirée un Français me lance à la figure qu’il ne comprend pas pourquoi il n’aurait pas le droit d’utiliser le N-word (en employant ledit mot plusieurs fois), étant donné qu’il s’agit d’un « tabou purement américain »?

Pourquoi est-ce que, pressé d’arriver en cours, en me surprenant à talonner une passante devant moi, je me fais immédiatement la réflexion « Attention, recule, elle aura peur en voyant un homme noir qui la suit d’aussi près »? Pourquoi est-ce que, dans le métro, alors qu’un homme noir visiblement en état d’ébriété fait du désordre, mon premier réflexe est de penser qu’il « salit la réputation des noirs »?

Pourquoi, et à quel moment, ai-je commencé à inconsciemment camoufler mon accent?

Pourquoi est-ce que, chaque fois que je suis en présence d’un homme blanc, je me sens menacé et ai l’impression que, peu importe l’effort et la réflexion que je mets dans mon discours, celui de l’autre aura toujours plus de valeur et d’intérêt aux yeux du reste de l’assemblée?

Toutes ces réflexions m’assaillent de plus en plus fréquemment jusqu’à ce que, finalement, il ne se passe plus un jour sans que je ne questionne ma couleur de peau, mon rapport à celle-ci, le regard que les gens y portent et l’histoire qui a façonné ce regard. Au-delà même de mes seules interactions sociales, j’analyse quotidiennement à travers ce prisme ethnoculturel chacune de mes observations sur le monde qui m’entoure, et les conclusions que j’en tire sont toutes démoralisantes. En l’espace de quelques semaines, ma psyché est devenue un champ de mines où le moindre détail me ramenant de près ou de loin à ma carnation ou à ma culture provoque un déchaînement infernal de questionnements, tous plus accablants les uns que les autres.

Il ne se passe plus un jour sans que je ne questionne ma couleur de peau, mon rapport à celle-ci, le regard que les gens y portent et l’histoire qui a façonné ce regard.

Bien entendu, à toutes ces considérations s’ajoute la pression académique qui, elle, ne connaît pas de répit et n’a pas le temps de s’attarder au pourquoi du comment de ma couleur de peau ou de ma culture. En fait, il me semble que ce prisme ethnoculturel n’occulte pas du tout des préoccupations plus classiques qui peuvent habituellement porter atteinte à ma santé mentale, mais les amplifie dans une dangereuse synergie qui précipite le stress, la peur du rejet social, la peur de l’échec, l’anxiété et l’épuisement.

Une réalité systémique partagée

Quelquefois, lorsqu’une accalmie me fait revenir au monde qui m’entoure, je remarque que je ne suis pas seul à vivre cette agitation, que d’autres personnes racisées connaissent la même fébrilité mentale que moi et semblent partager mes réflexions. Je prends alors conscience de la légitimité de toutes ces questions qui me hantent. Je me rends compte qu’il aurait été plus problématique encore que je ne me les pose pas et qu’elles semblent malheureusement faire partie intégrante de l’expérience des minorités ethnoculturelles. Cyniquement, cette pensée me rassure et me fait comprendre que le problème ne vient pas de moi, mais d’un système faussement inclusif qui continue à violenter psychologiquement ces minorités.

D’autre part, en examinant les réflexions qui ont pu me traverser l’esprit, je suis forcé de constater que certaines d’entre elles sont les traces encore vivaces du passé esclavagiste qui a profondément marqué la société dont je suis issu, au profit de celle dans laquelle j’évolue aujourd’hui. Évidemment, il aurait été trop simple que la colonisation n’ait laissé son empreinte que dans les chairs de mes ancêtres, en marquages au fer ou morsures de coups de fouet. N’en déplaise aux porte-paroles du discours de « l’auto-victimisation », les plus vicieuses et nocives traces de la colonisation se situent à l’abri des regards de tou·te·s. Elles se dissimulent en cicatrices mentales et stigmates invisibles. Rappelons-le, l’intériorisation du racisme sous la forme de modèles sociaux et culturels était l’un des outils les plus efficaces de l’entreprise coloniale. C’est ce racisme intériorisé qui est responsable des deux dernières questions énumérées ci-avant, et lorsque je le surprends qui resurgit aux détours de mes réflexions, je perçois la pertinence d’Aimé Césaire qui, dans Discours sur le Colonialisme (1950), décrivait l’inhumaine méthode coloniale en ces termes : « Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme ». À ces mots, il paraît bien illusoire de croire que de telles plaies psychologiques puissent avoir été pansées et guéries du jour au lendemain, moins d’un siècle après les vagues de décolonisation les plus notoires et dont l’aboutissement reste encore discutable.

Dialogue et prise de responsabilités

Arrivé à ce stade de mon témoignage, il ne me paraît plus nécessaire de m’attarder à expliquer dans quelles mesures de telles considérations ont pu affecter ma santé mentale.

Lorsque le racisme et l’impérialisme culturel vous assaillent aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur, votre esprit souffre inéluctablement le martyr.

De toute évidence, de nombreuses personnes de couleur se sont rendues compte tout comme moi que leur santé mentale est inexorablement affectée par des considérations raciales et culturelles et nécessite de ce fait une approche adaptée. Le nombre grandissant de conférences traitant des traumatismes intergénérationnels enracinés dans les communautés postcoloniales en sont la preuve. Pour tenter d’améliorer la santé mentale de ces minorités, plusieurs solutions sont recherchées et certaines sont déjà avancées, tels que des groupes de parole en non-mixité raciale ou encore le recours à des psychologues racisé·e·s. Malheureusement, ces solutions ont parfois du mal à voir le jour car récriées à tort et à travers, sous prétexte de discriminations raciales, par des membres de la majorité blanche.

Dans ce contexte, il me semble important d’enjoindre les personnes non-racisées à cesser de chercher à se dédouaner et à nier les dynamiques de dominations ethniques et culturelles qui pullulent au sein de ce système capitaliste occidental. Une attitude plus saine et bienveillante de leur part serait de reconnaître les privilèges dont elles jouissent quotidiennement par la couleur de leur peau et de s’assurer autant que possible de la sérénité de leurs rapports (verbaux et non-verbaux) avec les minorités ethnoculturelles.

Seulement à ces conditions pourra s’épanouir pleinement le dialogue sur les spécificités de la santé mentale des personnes racisées et, espérons-le, verront le jour des approches aptes à réparer les dégâts psychologiques causés par plusieurs siècles de colonisation.

 

 
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