Tribune aux rêves avec Utopia XXI
Par · 14 février 2018
Aymeric Caron jette un pavé dans les eaux calmes et troubles du futur que nous voulons.

En 1516, Thomas More revient de son voyage sur l’île d’Utopia. Cette île, imaginaire, uniquement atteignable par un long cheminement intellectuel, est un lieu idéal. More en rapporte les idées, les lois et la vision du monde: abolition de l’argent, de la propriété privée, journée de travail de six heures, rotation des métiers et des logements, droit au divorce, tolérance religieuse… En 2018, Aymeric Caron entreprend la même odyssée que More cinq siècles plus tôt et c’est en un Ulysse des poèmes de Bellay qu’il est revenu, plein d’usage et de raison, entre ses pairs pour y rapporter le récit de son périple imaginaire. Ce récit, c’est l’utopie du 21e siècle: ces lois, ces idées et cette vision qui gouvernent l’île d’Utopie.

Utopia XXI, d’Aymeric Caron, n’est pas un livre, mais une remise en perspective de la société occidentale moderne. Ce sont des réflexions, des lumières, peut-être des pas, sur une route que l’humanité empruntera, mais qu’il nous reste encore à trouver, à éclaircir: son futur. Les principaux cadres idéologiques nous permettant de l’aborder étant aujourd’hui discrédités —capitalisme, communisme et nationalisme en tête—, Caron nous enjoint à l’imaginer autrement. Si le livre cherche surtout à nous encourager à trouver l’audace d’avoir une ambition pour notre monde, l’auteur montre l’exemple et détaille son rêve, son utopie pour notre siècle. Synthèse des pensées humanistes, libertaires et environnementalistes, Utopia XXI ose et propose: Caron s’indigne de l’état du monde actuel et —pour paraphraser une célèbre chanson française— rêve d’un autre monde, utopique, peut-être moins irréalisable qu’on le laisserait entendre.

Aymeric Caron entreprend la même odyssée que More cinq siècles plus tôt et c’est en un Ulysse des poèmes de Bellay qu’il est revenu, plein d’usage et de raison, entre ses pairs pour y rapporter le récit de son périple imaginaire

Combattre les «Mensonges»

Sa colonne vertébrale est l’imagination d’un monde différent et meilleur que celui que nous offre notre cadre idéologique néolibéral dont il est si dur de s’extirper. Nulle surprise qu’une grande partie d’Utopia XXI articule une critique virulente des grands aspects et des grandes thématiques modernes: les Mensonges. Ceux-ci sont de plusieurs sortes nous dit Caron. Il y aurait d’abord les «Mensonges de la Démocratie»: la place de l’argent en politique gêne a minima l’intérêt général, la décision démocratique ne sert pas forcément l’intérêt général (nous saluons M. Trump) ou encore les médias desservent la démocratie quand ils saturent le citoyen d’informations inutiles. En somme, quel gouvernement est du peuple, par le peuple et pour le peuple? Quel rêve mettrait fin aux inégalités sociales et économiques s’accroissant sans fin? Il y aurait ensuite les «Mensonges du travail»: le travail est une exploitation dans bien des pays en voie de développement et il n’émancipe pas dans les pays développés en cela qu’il est une contrainte pour survivre et pour acquérir un statut social. De plus, sa rémunération est toute relative (les affaires Fillon durant les élections françaises l’ont démontré) et le chômage entraîne sa dérégularisation et sa précarisation. Quel rêve récompenserait équitablement les individus sur la base de la créativité et du mérite, tout en veillant à ce que, en créant la richesse, on ne crée la misère? Suivant cela s’insèrent les «Mensonges de l’argent»: l’argent est vu comme une finalité, une ambition surclassant toute considération de bonheur, d’éthique ou de morale, et agit en perturbateur démocratique quand le pouvoir qu’il confère résulte en des inégalités d’influence au sein de la nation. Quel rêve nous extirperait de la logique de croissance infinie, contraire au bon sens environnemental, et de la spéculation financière enrichissant les aisés et ruinant les peuples quand elle s’écrase? Puis finalement, dans la grande énumération de Caron, il y aurait les «Mensonges du terrorisme»: l’attention et l’importance qu’on lui porte éclipsent non seulement la réalité des enjeux internationaux (la diarrhée tue trente fois davantage, la malnutrition cent fois et la pollution de l’air deux cent quarante fois) et nationaux (en France, les décès des sans-abris sont soixante-quatre fois plus nombreux et l’alcool est sept cent cinquante fois plus meurtrier) et entraînent les pays occidentaux dans des débats irréalistes sur fond d’islamophobie, de xénophobie et de rejet de l’exilé quittant l’enfer de la guerre pour sa survie. Quel rêve nous ferait voir que l’enjeu n’est pas la guerre contre le terrorisme mais la guerre contre la pollution et la disparition du vivant?

Quels rêves nous sortiront des autres «Mensonges», ceux de la Nation, de la Liberté, de l’Égalité et de la Fraternité, que l’auteur développe, mais qu’ici, par souci d’espace et d’aguichage, nous n’aborderons pas? C’est sur ces pas que nous entraîne l’incroyable livre d’Aymeric Caron. 

Une question hante l’humanité depuis la nuit des temps: à quoi servent nos pas sur Terre?

La perspective des rêves

Utopia XXI propose: si cela ne dépasse que peu l’exploration des chantiers à entreprendre —et c’est là l’intention de l’auteur— Caron ne tombe pas pour autant dans le piège visant à pointer les problèmes sans chercher à leur apporter des réponses. L’exercice est pourtant des plus ardus: beaucoup conviennent à un problème, peu en font autant pour son alternative. En plus d’émettre des propositions utopiques en réponse à chacun des «Mensonges» qu’il détaille, Aymeric Caron réactualise les idées, les lois et la vision du monde qui gouvernent l’île d’Utopie d’après l’ouvrage de More: restriction de la propriété privée, droits des animaux, nationalisation des logements, revenu universel, salaire maximum, semaine de travail de quinze heures, bonheur comme finalité recherchée, accueil des exilés et justice moins punitive (notamment la possibilité de commuer une peine de prison en formation diplômante choisie par l’État). Ce sont toutes des propositions plus ou moins concrètes et applicables à court terme, qui cherchent à renouer avec les utopies.

Cependant, une question hante l’humanité depuis la nuit des temps: à quoi servent nos pas sur Terre? Notre espèce s’est développée parce qu’elle a exploré. Elle a exploré les territoires et les secrets de la nature. Il a fallu expérimenter, tâtonner longuement avant de découvrir le potentiel combinatoire du silex et du minerai de fer pour maîtriser le feu —l’humain est encore le seul animal à savoir faire un feu. L’histoire de l’espèce humaine est celle d’une longue exploration géographique et intellectuelle. Une histoire d’utopie, une histoire de rêves.

«Les livres se ferment afin que de nouveaux soient ouverts.» Pour continuer à naviguer, il nous faut de nouveaux horizons. De nouveaux rêves. Néanmoins, pour que nous soyons en mesure de rêver d’un autre monde, il nous faut prendre conscience du nôtre. Avant de rêver, il faut se réveiller.

 
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