Décadence carioca et dictature
24 octobre 2017 - Image par FFBM

À quatre-vingt ans, l’acteur et réalisateur brésilien Domingos de Oliveira porte au grand écran un portrait autobiographique de sa jeunesse à Rio de Janeiro. Nous sommes en 1963, peu de temps avant le coup d’état qui mis au pouvoir pendant plus de vingt ans un régime militaire brutal et répressif au Brésil. L’histoire se déroule essentiellement à Barata Ribeiro, 716, l’adresse du jeune protagoniste dans le quartier jadis jeune et bohème de Copacabana.

Souvenirs flous d’une époque révolue

«Je ne me souviens plus des faits; seulement d’impressions vagues. J’ignore si les choses se sont vraiment passées ainsi. J’étais saoul, et les saouls ne se souviennent jamais…», narre le jeune protagoniste Felipe en voix off. L’acteur Caio Blat incarne le personnage du réalisateur au point d’en adopter la diction caractéristique, légèrement bégayante.Récemment divorcé et cherchant désespérément à se tailler une place dans le domaine de l’écriture cinématographique, Felipe boit et fête en compagnie de ses ami·e·s, en apparence constamment, dans le chic appartement que lui avait offert son père comme cadeau de mariage. Sans revenu et incapable d’acquitter ses dettes, Felipe sera contraint de quitter le mythique BR 716 en même temps que le Brésil perdra ses libertés civiles. Les personnages font souvent référence aux bouleversements politiques qui secouent leur pays, sans pour autant quitter les confins de l’appartement. Cet aspect rappelle The Dreamers de Bernardo Bertolucci, dont les personnages «vivaient» mai 68 dans l’appartement parisien de leurs parents sans y prendre vraiment part.

Carioca  vs.  Paulista

Felipe s’éprend de Gilda (Sophie Charlotte), une ravissante chanteuse en devenir qui le quittera pour participer à la résistance aux côtés d’un ami paulista de Felipe. «Je veux aller à la plaaaaage», dit cet ami en se moquant des cariocas, mettant en évidence le contraste perçu entre les deux villes: Rio de Janeiro bourgeoise et bohème; São Paulo populaire et contestataire. «Je n’ai jamais appartenu à aucun groupe. Seulement le nôtre : les saoulons; les fous», dit Felipe en pur carioca, lui qui reste derrière, dépité.

Le plus savoureux personnage est celui d’Isabel (Glauce Guima), une poète passionnée en proie à une belle folie, que ses ami·e·s devront d’ailleurs protéger d’un aller simple vers l’asile psychiatrique. Mention aussi à Daniel Dantas, qui incarne le père de Felipe dans un tête-à-tête si crédible que l’on croirait à un réel échange, bien ressenti, entre père et fils.

Mise en abîme ou télé-réalité?

Le film comporte certains aspects d’une mise en abîme: Felipe tâche d’écrire ce qui est essentiellement sa propre histoire; son personnage est acteur dans son propre film. Majoritairement tourné en noir et blanc, BR 716 contient également deux courtes séquences en couleur, à la manière d’une accolade qui situe l’action principale quelque part entre l’autofiction confuse et le jeu pleinement assumé.

L’utilisation d’un objectif très grand-angle (presque «fish-eye») dans l’appartement accentue cette impression: elle distancie le sujet tout en offrant une délectable vue d’ensemble sur l’ambiance de fête qui règne sans cesse dans la demeure. À l’occasion, un personnage interrompt ses activités en groupe pour s’adresser directement à la caméra. Ces scènes sont mieux réussies que d’autres, où le personnage est carrément pris à part à la manière d’une entrevue de télé-réalité. Les personnages féminins, quoique très bien définis, le sont malheureusement presque uniquement par rapport aux personnages masculins, notamment à travers leurs tentatives de séduire ces messieurs.

Dans son ensemble, BR 716 est un retour comique et touchant sur la vie d’un réalisateur en fin de carrière, désirant conter son histoire. Un peu comme Pedro Almodóvar, il offre «son» personnage de manière plutôt candide – mais sans trop se prendre au sérieux.

 
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