Ce qui est à moi est à toi?
19 septembre 2017 - Image par Charlotte Grand
Une réponse à Auguste Rochambeau.

La semaine dernière, en feuilletant les pages du Délit, on pouvait tomber sur un article dont le titre et le chapô ne pouvaient qu’interpeller: «Coloniser le colonisateur: l’appropriation culturelle et une nécessité et un devoir pour tous». Si je dois faire preuve d’honnêteté, l’appropriation culturelle n’est pas un thème sur lequel j’aurais voulu m’épancher. Toujours au cœur des débats, le sujet a été vu et revu, et désormais rare sont les fois où je m’attarde à lire un article sur la question. Néanmoins «une nécessité, et un devoir pour tous», voilà un point de vue qui était définitivement inédit. À ma grande déception, en lisant l’article il m’a semblé que, malgré quelques idées intéressantes, l’argumentation de l’auteur finissait par manquer de pertinence. C’est donc au nom du débat d’idée et pour célébrer le mandat du Délit en tant qu’espace de dialogue que je tiens à offrir à l’article de monsieur Rochambeau une réponse.

Appropriation et multiculturalisme: la confusion

On ne pourra pas reprocher à l’auteur de l’article de ne pas avoir clarifié la définition de l’appropriation culturelle qu’il comptait utiliser tout au long de sa réflexion. Il la définit comme «l’adoption ou l’utilisation d’éléments d’une culture minoritaire par les membres d’une culture différente», et spécifie clairement que son argumentaire ne concerne ni les moqueries à caractère raciste, ni le vol de culture et de savoir. Après cette clarification, l’auteur prétend «s’attaquer au cœur du problème, la véritable appropriation culturelle». C’est à ce moment là que monsieur Rochambeau perd de sa pertinence. Peut-on réellement parler de l’appropriation culturelle sans s’attarder un peu plus sur sa définition? En effet, cette dernière doit nécessairement être approfondie si l’on souhaite réellement s’exprimer sur la question. À sa définition, il serait nécessaire de rajouter que «l’appropriation culturelle se réfère aussi à une dynamique de pouvoir dans lequel les membres d’une culture dominante prennent des éléments d’une autre culture qui a été opprimée de manière systémique par ce groupe dominant», tel que l’explique le webzine féministe L’écho des sorcières. Nous reviendrons sur la question contextuelle plus en détails un peu plus tard. Il me faut d’abord aborder le fait que dans cet article, l’auteur, lorsqu’il prend la défense de l’appropriation culturelle, semble souvent la confondre avec les concepts de multiculturalisme et d’interculturalité.

« Ce qui différencie [l’appropriation] du simple échange culturel, c’est qu’elle se déroule nécessairement dans le cadre de dynamiques dominants-dominés ».

Il me semble évident que la coexistence des cultures au sein d’une même société, tout comme les échanges culturels, sont non seulement nécessaires à la survie de notre civilisation, mais aussi inévitables. Nous ne serions surement pas où nous en sommes aujourd’hui si les savoirs ne s’étaient pas répandus d’un continent à l’autre au cours des siècles (notamment les mathématiques venus du Califat islamique, l’invention du papier par la Chine antique ou encore les innovations majeures de la médecine occidentales au dix-neuvième siècle). Aujourd’hui particulièrement, dans ce contexte de mondialisation, beaucoup avancent que, dans quelques siècles, la grande majorité de la population mondiale sera issue du métissage. En allant plus loin, on pourrait donc aisément avancer que nous sommes voués à n’avoir qu’une seule et même culture. Je ne m’oppose pas non plus à l’argument de l’auteur qui explique que la culture ne peut pas être contrôlée. En effet, je considère, moi aussi, cette dernière comme un élément fluide, en constante évolution et qui ne cesse de se redéfinir, et ce rapidement. Aujourd’hui, la culture, quelle qu’elle soit, n’est pas ce qu’elle était il y a un siècle de cela, et je doute qu’elle reste identique durant les cent prochaines années à venir. On pourrait ajouter à cela que l’évolution de la culture se fait à l’insu des acteurs qu’elle «régit».

Mais alors pourquoi s’insurger contre l’appropriation culturelle? Je parlais un peu plus haut de cette destinée à la fois mono et multiculturelle qui attend l’humanité. Pour moi, la réelle question est: dans quels termes devrait se faire cette évolution? Une fois cette question posée, on peut aborder les véritables problèmes de l’appropriation culturelle.

Rendre à César ce qui est à César

Ce qui différencie cette dernière du simple échange culturel, c’est que l’appropriation se déroule nécessairement dans le cadre de dynamiques dominants-dominés. À l’instar de monsieur Rochambeau, je vais me prêter moi-même à l’exercice de l’utopie: imaginons donc une société dénuée de toutes formes d’inégalités et d’oppressions, où le partage des richesses à l’échelle mondiale comme nationale serait relativement équilibré et où la diversité ferait office de norme – en somme, retirons à l’histoire ses passages les plus sombres. Si un individu décidait alors de prendre un aspect de la culture de l’autre et de capitaliser dessus, ou plus simplement de se «l’approprier», les préjudices causés aux personnes dont la culture est issue n’auraient pas la même portée qu’aujourd’hui. Pour donner un exemple parmi tant d’autres, dans cet univers utopique, un Nord-Américain blanc pourrait «s’approprier» la spiritualité autochtone, de la même manière que l’on peut aujourd’hui se convertir au Christianisme et décider d’ouvrir un magasin qui vend des figurines à l’effigie de la Vierge Marie — car la culture autochtone serait-elle minoritaire aujourd’hui si la colonisation de l’Amérique ne s’était pas accompagnée d’un génocide? 

Revenons désormais à notre réalité, et attaquons-nous à de réels exemples d’appropriation culturelle et des préjudices qui les accompagnent. Dans son article, monsieur Rochambeau nous parle des reproches faits aux mannequins blanches arborant des dreadlocks, une polémique qui permet parfaitement d’illustrer les enjeux de l’appropriation et l’importance du contexte dans son évaluation. Dans cette affaire, on avait reproché au designer Marc Jacobs d’avoir utilisé dans son défilé cette coiffure, indéniablement attachée à la culture afro-américaine et africaine, sur un groupe de mannequins à 95% blancs.

Le premier problème qui se pose est celui du white washing. Ce terme a été initialement utilisé pour décrire la tendance qu’ont les studios hollywoodiens à engager et grimer des acteurs et actrices blanches plutôt que d’engager des acteurs de couleur. Le white washing est un aspect clé de l’appropriation culturelle: si le styliste désirait tant que cela mettre à l’honneur cette coiffure dans son défilé, a-t-il réellement été incapable de trouver des mannequins afro-américaines portant des dreadlocks? J’en doute. De manière plus générale, peut-il dire qu’il a eu du mal à trouver des mannequins issues de différents horizons culturels pour participer à son défilé dans un pays aussi diversifié que les États Unis, et lors d’un événement aussi cosmopolite que la Fashion Week (semaine de la mode, ndlr)? Face aux critiques, le designer a ensuite refusé d’admettre que son inspiration trouvait sa source dans la culture afro-américaine, ce qui fait de cette affaire un parfait exemple de la différence entre appréciation culturelle et appropriation culturelle.

Dans un article de USA Today, Jaleesa M. Jones expliquait très justement que «la culture noire n’est considérée comme ‘sophistiquée’ ou ‘ à la mode’ qu’une fois qu’elle a été cooptée par des lanceurs de tendances blancs. C’est une chose de se livrer à des échanges culturels, — la mode en a toujours été un exemple en associant souvent des éléments de différentes cultures pour créer une mosaïque transcendante — mais il en est une autre de contourner les aspects qui entourent une culture et d’agir comme si le whitewashing était un moyen d’élever cette dernière».

Charlotte Grand

À cela s’ajoute la question du double standard: trois jours après ce défilé, la onzième Cour d’Appel fédérale américaine déclarait qu’il était légal de refuser l’embauche et de licencier une personne sous prétexte qu’elle arborait des dreadlocks; l’argument avancé étant qu’une coiffure est un aspect «muable» de la race.  Ainsi, aux États Unis les Noires sont souvent interdites d’avoir des cornrows, des twists ou encore des tresses «africaines» sur leur lieu de travail, car cela est associé à un «manque de professionnalisme». Sachant que ces coiffures sont liées de manière intrinsèque à la nature du cheveu noir, on peut tout à fait voir ces lois comme une forme de discrimination raciale.

À l’inverse, lorsque ces coiffures sont arborées par des blanches, elles sont encensées. L’adjectif «avant-garde» revient souvent, et leurs origines sont souvent occultées: les dreadlocks de Demi Lovato sont edgy (audacieuses, ndlr), les bantu knot de Khloé Kardashian sont rebaptisés alien knots (nœuds extraterrestres, ndlr), et moyennant quelques dollars vous pouvez avoir accès à une vidéo de Kim Kardashian vous expliquant comment réaliser des cornrows, rebaptisées par la presse comme étant des Boxer Braids (tresses de boxer, ndlr)

Monsieur Rochambeau avance que «vulgariser les dreadlocks est un moyen d’abolir les discriminations», et que l’appropriation serait un moyen de lutter contre «l’hégémonie uniformisatrice». La réalité est toute autre, et je doute qu’encourager l’appropriation permette aux Afro-Américains de s’émanciper des clichés raciaux. Il dit que l’anti-appropriationisme veut « restreindre des éléments culturels à des groupes et ethnies». C’est faux. Il s’agit ici de ne pas aliéner l’histoire et le sens d’éléments culturels. Il parle ensuite de l’appropriation culturelle comme d’une arme contre l’exotisme, mais lorsqu’une pop star américaine apparaît dans son clip vidéo vêtu d’un habit de Geisha en chantant des paroles hyper sexualisées, ne contribue-t-elle pas au fétichisme de la femme asiatique, et ne donne elle pas une image simpliste de la figure de la Geisha?

« Je me refuse à croire que des héritages culturels millénaires doivent se plier au modèle occidental – qui entre en décadence? – pour avoir une chance de subsister, et peut être me trompe-je, mais pour moi la  Fin de l’histoire n’est pas encore arrivée »

Une question d’émancipation

Passons désormais à l’aspect économique. Là encore, il ne s’agit pas de réserver la commercialisation d’une culture à une minorité, comme semble le croire Monsieur Rochambeau, mais plutôt de faire en sorte que les communautés à l’origine d’une culture puissent bénéficier de son exploitation. Si nous ne vivions pas dans un contexte d’inégalités, chacun pourrait exploiter une culture et en tirer des bénéfices semblables. Or, aujourd’hui, seule la partie dominante de la population capitalise sur l’exploitation culturelle. Les dynamiques de profits autour d’une culture sont très semblables aux dynamiques politico-économiques décrite par Walter Rodney, théoricien de la Dependencia, qui parle de notre système international comme un modèle «centre-périphérie». Appliqué à la question de l’appropriation culturelle, on pourrait avancer que l’hégémonie de la culture occidentale («culture-centre») est liée à son exploitation des «cultures -périphéries». Un cercle vicieux, car l’Occident produit aujourd’hui la culture «à valeur ajoutée», tandis que le reste du monde produit la «matière première culturelle». De la même manière que les ressources naturelles des pays du Sud enrichissent d’abord l’Occident, la culture des minorités profite d’abord à la culture dominante.

Alors comment remédier à cela? Je n’aurais pas la prétention d’avancer des solutions à de telles problématiques, mais à l’inverse de Monsieur Rochambeau, je ne pense pas que le réflexe de survie qu’est l’assimilation culturelle (qu’il présente comme étant inévitable) soit la solution. Je me refuse à croire que des héritages culturels millénaires doivent se plier au modèle occidental  pour avoir une chance de subsister, et peut-être me trompe-je, mais pour moi la  Fin de l’histoire n’est pas encore arrivée.

Malgré l’idée que Monsieur Rochambeau semble avoir de ceux qui s’opposent à l’appropriation culturelle, je ne crois pas non plus au communautarisme comme stratégie de survie. Je suis convaincu que le respect est un élément suffisant pour permettre aux sociétés de créer des environnements multiculturels justes. Pour reprendre les mots de Monsieur Rochambeau, «créez, réinterprétez, inventez», mais faites-le en connaissance de cause. Si les Iggy Azalea, Miley Cyrus, Katy Perry et autres Kardashians veulent reprendre les codes de la femme noire pour construire leur carrière, laissons-les au nom de l’inspiration. Quelles réactions devons-nous cependant avoir lorsqu’elles se murent dans le silence faces aux bavures policières, à la situation à Flint ou même encore face aux discriminations que subissent leurs égales afro-américaines (car oui, n’oublions pas que «tout le monde veut être noir jusqu’au moment où il faut être noir»)?

« Je suis moi-même opposée à la racialisation de l’individu, qui peut devenir un obstacle à l’expression du « soi », mais il n’empêche que je pense que la conscience de soi est le premier pas vers la connaissance de l’autre »

Je refuse d’être appelée une «fanatique de la pureté culturelle» si je m’insurge contre l’exploitation qu’elles font de la culture, sans jamais utiliser leurs plateformes comme un moyen d’informer et d’éduquer leur public sur les réalités socioéconomiques de leur pays. Monsieur Rochambeau dit qu’il serait ridicule d’évoluer dans une société où un enfant devrait très tôt apprendre sa «race» et les manières dont il devrait se comporter en privé comme en public. Certes, je suis moi-même opposée à la racialisation de l’individu, qui peut devenir un obstacle à l’expression du «soi», mais il n’empêche que je pense que la conscience de soi est le premier pas vers la connaissance de l’autre.

Je ne pense pas que la réflexion de Monsieur Rochambeau soit dénuée de sens ou invalide. Je pense simplement que pour un écrit censé dénoncer la fainéantise culturelle et intellectuelle, les arguments passent souvent à côté des réels problèmes de l’appropriation culturelle. Son article semble souvent être plutôt une réponse aux personnes qui ont tendance à crier au loup un peu trop vite lorsque l’on parle d’appropriation. Ce serait faire preuve de légèreté, voire d’irresponsabilité que de généraliser ce genre de comportement à l’ensemble des personnes qui condamnent l’appropriation culturelle. Je ne doute pas que l’auteur soit dénué de toute malveillance, mais il importe de faire attention au pouvoir de ses écrits. Il serait dommage que ce genre d’article soit utilisé par les appropriationistes comme énième raison pour ces derniers de justifier leurs actes et de prétendre que leurs actions n’heurtent pas les populations à l’origine des cultures concernées.

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