Étudiants travailleurs du sexe
30 septembre 2014 - Image par Luce Engérant
Enquête sur les pratiques d’une activité controversée.

En début d’année dernière, les médias du monde entier se fascinaient pour Belle Kno, de son vrai nom Miriam Weeks, une jeune étudiante de l’Université Duke, devenue star pornographique pour payer ses frais de scolarité. Une histoire qui n’a rien de si singulier. Subventionner ses études en travaillant pour l’industrie du sexe: un phénomène planétaire. Si, aux États-Unis, les étudiants et étudiantes se cantonnent généralement plus aux métiers plutôt «visuels» (danse érotique, striptease, pornographie, etc.), qu ceux de l’ordre de la prostitution (vente de relations sexuelles), d’autres pays s’en donnent à cœur joie. Selon le Daily Mail, 10% des étudiants en médecine au Royaume-Uni connaissent un étudiant qui «vend son corps». En France, même si le phénomène est difficile à quantifier, en 2006, le syndicat SUD-Etudiant avait estimé à 40 000 le nombre d’étudiants qui se prostitueraient. La prostitution étudiante y perd presque de son tabou: on la retrouve exposée dans le livre  Mes chères études de Laura D., dans le film Jeune et Jolie présenté au Festival de Cannes par François Ozon, ou encore dans La crème de la crème, film de Kim Chapiron sorti cette année. En Pologne, la prostitution estudiantine est d’une telle ampleur qu’on a même créé une nouvelle appellation pour ces jeunes à la fois étudiants et travailleurs du sexe: des «universtitués».

Des étudiants montréalais qui tombent dans le monde du X

Le Canada ne fait pas exception. Et Montréal, ville phare de l’industrie du sexe (par le nombre de clubs de striptease, salons de massage érotique, agences d’escorts, et compagnies de pornographie implantées sur place), fait évidemment parti du phénomène. Des étudiants et étudiantes des universités de Montréal sont donc travailleurs du sexe en-dehors des amphithéâtres. Comme nous explique Robert Rousseau de Rezo Santé (un organisme œuvrant pour la santé des hommes gais et bisexuels), ce sont en majorité des étudiantes de sexe féminin, et elles pratiquent très rarement la prostitution de rue, jugée communément comme étant le point extrême, le bout du chemin dans l’industrie du sexe. Elles travaillent le plus souvent dans des bars, des salons érotiques et des agences d’escorts.

Comme on peut le lire dans un article sur le sujet écrit par des étudiants de l’UQAM dans Montréal Campus, il est difficile d’avancer des chiffres quant au nombre d’étudiants qui travaillent dans l’industrie du sexe à Montréal. Cependant, l’association Stella (un organisme communautaire qui vient en aide aux travailleuses du sexe à Montréal) explique que «30% des 6000 femmes à qui l’association offre du soutien sont encore sur les bancs d’école». Michel Dorais, professeur en sciences sociales de l’Université Laval, confie aussi dans cet article que la «pratique est largement observable et se concentre surtout à l’Université du peuple [surnom communément donné à l’UQAM] en raison de sa situation géographique» et que «la mention “Idéal pour étudiantes”» pullule dans les petites annonces». Il est vrai que l’accès au milieu du X et de la prostitution à Montréal peut se faire sans grande difficulté: il suffit d’ouvrir les petites annonces d’un journal distribué gratuitement comme le 24H Montréal pour y lire qu’un salon de massage propose de «sexy, belles, étudiantes» et cherche à recruter. 

De serveuse à masseuse érotique: les facteurs décisifs

Être travailleur du sexe s’apparente généralement à un choix fait consciemment et en connaissance de cause par les étudiants. C’est en tout cas ce qu’avance Eva Clouet, une étudiante française ayant publié en 2008 un mémoire de sociologie très médiatisé sur la prostitution estudiantine, dans une entrevue donnée à la revue l’Étudiant. Elle explique que s’engager dans l’industrie du sexe se fait généralement pour des motifs financiers: les étudiants concernés «viennent en majorité de la classe moyenne ou populaire» et s’engagent sur cette voie par souci d’argent et de temps. Eva Clouet parle «d’une démarche réfléchie» par des étudiants ayant «un profil sociologique qu’on peut qualifier de prêtes-à-tout-pour-réussir». Elle parle aussi de certains étudiants qui se lancent dans la prostitution estudiantine pour «sortir des carcans familiaux» et «exprimer librement leur sexualité». D’autres, selon Eva Clouet, sont des «désillusionnés de l’amour» qui, ayant vécu des revers difficiles dans leur vie sexuelle, ont préféré la prostitution pour au moins être payés et ainsi se sentir quelque peu valorisés. Ce genre de justification est plus sujet à controverse, mais elle provient des témoignages recueillis par Eva Clouet lors de son étude sociologique.

Internet: la ruelle sombre de la génération 2.0

Sur la toile se développe aussi un réseau d’escort girls et escort boys qui choisissent ce moyen de communication jugé plus sécuritaire et discret. Pourquoi? Car la mise en contact et la vente de relations sexuelles s’y fait plus directement. Il est possible d’y garder un certain anonymat, les étudiants peuvent afficher des photos et des conditions choisies, et ces jeunes escorts ont via le Web moins de chances de tomber dans les engrenages des organisations criminelles de prostitution. Le recrutement se fait par le biais d’Internet où les agences d’escort publient des annonces à l’intention des étudiants. La plupart du temps ces sites Internet mènent les étudiants intéressés vers une page vantant les mérites et le côté pratique de cette activité professionnelle: le statut d’escort y est alors présenté comme bien différent de celui de la prostitution de rue. 

 Seeking Arrangement est  le premier site de rencontres «mutuellement avantageuses» entre «sugar dadies» ou «sugar mommies» — des «bienfaiteurs fortunés» — et «sugar babies» — de jeunes gens «séduisants» qui souhaitent ajouter une touche de luxe et de confort à leur vie. Le principe est simple: des personnes aisées soutiennent financièrement de jeunes gens en échange de leur compagnie. 

Le site est aujourd’hui extrêmement populaire car, au-delà  d’une inscription rapide et gratuite (en tout cas pour un profil de base), les daddies et mommies y sont présentés comme des «mentors», de simples personnes occupées cherchant un peu de compagnie. Selon CBC, le site affirmerait avoir 130 000 membres canadiens qui se déclarent comme étudiants payant leurs études ou diplômés remboursant leurs dettes. Et McGill serait classée comme la 4e université canadienne ayant eu le plus de nouvelles inscriptions de sugar babies en 2012 (soit 148 nouvelles inscriptions). 

Même si la directrice des relations publiques du site affirme que Seeking Arrangement ne soutient pas la prostitution, et que cela est rappelé  à maintes reprises pendant le processus d’inscription ainsi que dans les conditions d’utilisation du site, la frontière entre plateforme pour faciliter des rencontres monnayées et plateforme de proxénétisme reste assez ambiguë. En effet, les sugar babies peuvent clairement afficher leurs attentes de financement, et les sugar dadies, eux, déclarent leur «budget», leurs revenus et leur patrimoine. Et quand on lit plus attentivement les annonces, certains sugar daddies écrivent sur leur profil «être excité par les filles qui font le premier pas». Mr Big, de Paris, n’y va pas avec le dos de la cuiller: «C’est simple: où je veux, quand je veux, 1500€ par mois, pas plus, pas moins». 

Quels risques pour ces travailleurs du sexe?

Bien que les travailleurs du sexe étudiants soient la plupart du temps dans une situation moins précaire que ceux des autres catégories (car ayant accès à une éducation et généralement à un logement), Claude Poisson, de Rezo Santé, nous expose les différentes difficultés auxquelles ces étudiants doivent faire face. Tout d’abord les risques sanitaires issus de maladies sexuellement transmissibles et l’exposition à la consommation de drogues. Certaines difficultés sont aussi d’ordre psychologique: Claude nous explique que certains peuvent «rester marqués» s’ils n’ont pas assez de force intérieure et s’ils n’arrivent pas à faire respecter leurs limites. Et d’une façon plus propre à la prostitution étudiante, l’université et leur activité professionnelle sont compliquées à associer. En effet, il leur est difficile de pouvoir parler librement de leur métier dans le milieu étudiant. De plus, l’argent «facile» entraine certains à remettre en cause leurs études: une idée d’orientation souvent peu durable. 

Plus qu’un métier, un débat de société

La prostitution étudiante, plus souvent exercée par les étudiantes que leurs congénères masculins, est une question qui divise les avis féministes. Le Délit a pu s’en rendre compte en interviewant deux membres du Collectif féministe de la faculté de Droit de McGill. 

D’un côté, Annie O’Dell explique que «le féminisme demande que tous les individus aient un contrôle sur leur corps», ce qui sous-entend donc «la liberté d’avoir n’importe quelle relation sexuelle voulue, incluant le travail du sexe». Elle confie que «les travailleuses du sexe ne sont ni féministes ni antiféministes en soi. Mais que la prostitution volontaire peut être un acte féministe».

À l’inverse Suzanne Zaccour, qui s’identifie au courant abolitionniste, affirme que «la prostitution est une violence faite aux femmes» et que les travailleuses du sexe, étudiantes ou non, sont «victimes du patriarcat et de l’exploitation par les hommes». Elle pense qu’il faudrait, par la législation pénale, blâmer le client et le proxénète, tout en décriminalisant et en aidant les travailleurs du sexe. 

La prostitution étudiante fait parler, et chaque témoignage d’étudiant travaillant dans le milieu du sexe, chaque étude, est repris en boucle par la presse. Un engouement un peu trop extrême selon Eva Clouet, la doctorante de sociologie dont la thèse sur la prostitution étudiante a été un véritable succès sur la scène médiatique française. Elle s’indigne de cette passion fondée sur une vision biaisée, dans une entrevue donnée au site Prostitution et Société: «C’est un sujet qui parle de sexe et d’argent, un cocktail explosif. La question est chargée de fantasmes. On s’indigne parce qu’il s’agit d’étudiantes. Parce qu’elles nous sont proches, les médias jouent sur la peur, le frisson. Par contre, les prostituées [«traditionnelles»] qui sont dans la rue sont à leur place!» 

Note: Le Délit Français ne cherche en aucun cas à juger cette activité mais cherche à faire ici un constat de ce phénomène à Montréal.

 
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