La lenteur des e-médias
16 septembre 2014
Et si Internet réinventait le journalisme « à l’ancienne » ?

La crise du journalisme est réelle. Entre conflits d’intérêts et politique du buzz , les publications de qualité semblent confinées à la marge. Comme l’écrit Serge Halimi dans son essai Les Nouveaux chiens de garde le journalisme devrait avoir pour but de rendre «intéressant ce qui est important, et non important ce qui est intéressant». Il suffit d’aller consulter le site Internet du Monde, le quotidien français «de référence» pour réaliser que cette vision ne fait pas l’unanimité. Zlatan Ibrahimovic, cité dans 415 articles, déchaîne plus de passions que la secte Boko Haram, à laquelle 309 font référence.

Le but de n’est pas ici de faire le procès de ces journaux. Il s’agit plutôt de présenter une alternative vivante et bien réelle à cette presse qui participe de moins en moins à l’élévation du débat journalistique. 

Donner du temps au temps

À   l’hiver 2013 la revue française XXI, véritable bouffée d’oxygène trimestrielle, a proposé un Manifeste pour un autre journalisme. Les auteurs expliquaient que tant que l’indépendance, la qualité et la cohérence ne seraient pas la priorité des journaux, ils ne pourraient prétendre à cette rentabilité qui les obsède. Tant qu’ils resteraient dans une logique d’offre et de demande ils ne feraient pas vraiment du journalisme. 

Le manifeste posait également la question suivante: «Et si les dirigeants de la presse mondiale se trompaient en investissant à tour de bras dans les applications, les sites et les rédactions multimédias?» XXI propose, en tant que revue, une réponse partielle: pas de site internet, uniquement un journal «physique» financé par les achats et les abonnements. 

Mais d’autres possibilités existent. En effet lorsqu’il n’est pas inféodé au buzz, internet peut apporter à l’art du reportage plus encore que ce qu’il lui a ôté. Certes, dans bien des médias, on exige des journalistes internet «une réactivité épuisante (…) la maîtrise professionnelle et les exigences du multimédia — au risque de tout faire sans talent —, l’éthique journalistique et la politique du clic. ». Mais des hommes et des femmes explorent un autre chemin. Loin d’une logique mercantile, ils prônent le retour à un reportage qui écoute les battements du monde, qui fait transparaître les injustices, les exploits, les échecs, et tout ce qui façonne le quotidien. De plus en plus de sites, tenant d’un journalisme «long format» s’escriment à ne pas capter la vie à travers des «tentacules numériques», des fils d’informations ou des communiqués prémâchés. Ils proposent de dévoiler un peu le quotidien tel que les gens peuvent le vivre en Birmanie, au Nigéria ou au coin de la rue. Ils racontent des histoires. Et Internet est pour cela un outil formidable, car à la puissance de l’écriture il permet d’allier des vidéos, photos et liens enrichissants. 

Le but de ces publications n’est cependant pas de se substituer aux agences de presse ou aux médias «traditionnels». Ils veulent raconter le monde en remettant à la page un genre qui n’a plus le temps d’exister: le grand reportage. Prendre le temps de trouver des sujets dignes d’intérêts et de les raconter avec force et justesse. 

Ce renouveau s’inscrit à la suite du très populaire  «Snow fall», un article long format à la mise en page léchée qu’avait publié le New York Times. Ce long récit sur des skieurs surpris par une avalanche au contenu enrichi de photos et de vidéos avait connu un immense succès. 

La révolution est numérique

De nombreux sites, tant francophones qu’anglophones proposent de repenser la transmission de l’information. Souvent jeunes, ces médias souhaitent «réconcilier web et grand reportage», comme l’explique l’équipe éditoriale de Le quatre heure, un média long-format français. «Nous voulons surprendre et satisfaire la curiosité de lecteurs en mal d’histoires originales avec des sujets, des lieux et des personnages souvent en dehors du radar des médias mais qui révèlent des enjeux bien actuels». 

Parmi les nombreux tenants du web-journalisme long format, parlons de trois approches, qui s’intéressent à des sujets variés sans jamais sacrifier aux sirènes du buzz

L’Equipe Explore lancé par le quotidien français L’Equipe consacre de longs articles au sport, à ses légendes, ses exploits, ses difficultés. Le journal souhaite faire du «grand reportage numérique, interactif, multidimensionnel qui va à l’inverse des idées préconçues sur le web où l’information est nécessairement immédiate et périssable.»

Contrairement à L’Equipe, Deca se consacre uniquement au journalisme long-format, et ne provient pas d’un média «classique». Un auteur présente chaque mois une histoire à propos d’une thématique, d’une région ou d’un groupe de personnes en particulier. Écrits uniquement par des journalistes primés (des vainqueurs du prix Pulitzer, du National Magazine Award etc.) et de diverses nationalités, ces articles visent à donner une vision plus humaine de problèmes contemporains: la première histoire, «And the City swallowed them» («Et la ville les avala») est une plongée dans le monde du mannequinat en Chine, loin des podiums de Paris et de Milan. Partant du meurtre d’un mannequin canadien venu chercher la gloire en Chine, l’article (quoique plutôt à mi-chemin entre un livre et un article) peint à la manière d‘une enquête policière un tableau de Shanghai et de la Chine d’aujourd’hui. L’occasion de décrire l’urbanisation accélérée du pays, les aspirations des travailleurs les plus pauvres et l’envers de la haute couture grâce à des témoignages divers. Une autre histoire, parue en août, se penche cette fois-ci sur des problématiques liées à la nationalité et aux flux migratoires.  

Ulyces, successeur du site Ragemag, repose sur le même modèle économique que Deca: pour accéder à un article dans sa totalité il faut être abonné ou payer un certain montant par article. Point de gratuité donc; la qualité a un coût, pris en charge uniquement par les lecteurs. Les écrivains ne sont pas nécessairement des journalistes célèbres, mais plutôt des écrivains de toutes origines, simplement soucieux de raconter ce qui les entoure avec style et photographies à l’appui. 

Car le point commun entre ces trois publications est celui-ci: le texte n’est pas l’élément primant. Les photos et vidéos, l’enrichissement possible grâce internet donc, font partie intégrante du récit.  

Loin des formules stéréotypées imposées par la surcharge d’information, la forme est ainsi mise à l’honneur dans ces histoires. Tant dans la qualité de l’écriture et des photographies que dans la mise en page, qui se dévoile au fur et à mesure que le doigt fait défiler les pages. Chacun de ces sites utilise une interface soignée, visant à faciliter au maximum la navigation. Et les supports sont multiples: la lecture est possible sur un ordinateur mais aussi sur téléphone intelligent grâce à des applications spécifiques et, dans le cas de Deca, sur  e-book

Le journalisme n’est pas mort donc. Loin des polémiques stériles, certains s’attachent encore à faire vivre l’esprit d’Albert Londres. Une forme de journalisme au long cours, qui nous rappelle qu’il existe une vie en dehors des mots clés.

 
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