1984, 1984 partout
25 février 2014
Chronique: Retour dans le temps

On n’aura jamais autant entendu parler de vie privée et de la protection de celle-ci que dans les derniers mois. Plus on en apprend cependant, plus il nous semble voir réapparaitre la trame narrative d’un 1984 des temps modernes. Après l’écoute électronique et la lecture de nos courriels, ce sont maintenant nos correspondances qui sont espionnées. Qu’arrive-t-il à notre droit à la vie privée? Mais réfléchissons-y un instant. Depuis quand avons nous ce droit à la vie privée? Depuis quand le concept existe-t-il même?

La philosophe Hannah Arendt, dans La condition de l’homme moderne, parle de son apparition simultanément à celle de la cité dans la Grèce antique: l’apparition d’une sphère d’inégalité, la vie privée, vis-à-vis d’une autre d’égalité, soit la vie politique. Mais la vie privée à laquelle on se réfère apparait un peu plus tard. Cette dichotomie prend forme avec l’avènement du libéralisme et d’une notion de liberté de conscience et de propriété privée qui n’avait jusque là pas réellement sa place dans la société féodale. L’ère du libéralisme? Il ne faut pas retourner trop loin pour en voir le début et déjà le concept de vie privée semble s’effriter.

Il n’y a pas si longtemps, on pouvait s’assurer qu’une conversation reste dans le domaine du privé. Cela n’est plus si certain avec la myriade de technologies qui nous cernent de toutes parts. Les caméras sont partout, le monde entier nous écoute. Si cela peut sembler une simple dérive, ce serait faire fi de la volonté de nous espionner qui anime autant les compagnies privées que nos organes gouvernementaux.

Pour certains, il s’agit d’une stratégie de marketing. Ian Lamothe-Brassard, consultant en sécurité de l’information, explique, lors d’un panel intitulé «Technologie, gouvernance et éthique» dans le cadre des rencontres «Maîtres Chez Vous 2014», que Facebook enregistre, par exemple, toutes les informations émises par une adresse IP lors de son passage sur une page portant une mention «partager sur Facebook» afin de mieux cibler les publicités à proposer sur le fil d’actualité du dit utilisateur. Si cette intrusion dans la vie privée peut en choquer plus d’un, il s’agit tout de même d’une activité plutôt aléatoire qui n’influe, finalement, pas tant que ça sur notre qualité de vie (veuillez noter que je ne supporte pas pour autant une telle activité).

Qu’en est-il cependant de la capacité de notre gouvernement d’avoir accès à nos correspondances (sur Facebook ou Gmail autant que celles dans notre boite aux lettres). Je ne parle pas ici d’une intrusion permise par un mandat de la Cour dans l’optique de mettre un frein aux activités d’un terroriste tentant de faire exploser le nouveau World Trade Center. Je parle des correspondances de monsieur et madame tout le monde.

En entrevue avec Le Délit, Pierre Trudel, professeur titulaire au Centre de recherche en droit public de l’Université de Montréal, mentionne les lourdes conséquences que peut avoir l’accès du gouvernement à nos informations. «Si le gouvernement accède à des informations et prend des décisions ensuite sur les individus sur la base de ces informations-là, ça peut avoir des conséquences épouvantables en terme de liberté. On n’a qu’à voir les No fly lists (liste d’interdiction de vol), qui existent dans certains pays, par exemple, aux États-Unis où des gens se font dire qu’ils ne peuvent pas prendre l’avion mais sans pouvoir leur dire pourquoi.»

Il s’agit ici de notre liberté de déplacement, notre liberté d’expression. Si nous pouvons fermer les yeux sur une intrusion commerciale de telle ou telle firme qui veut nous vendre ses produits, pouvons-nous le faire sur une ingérence gouvernementale? Avons nous le droit de laisser ainsi passer une telle attaque à notre fameuse vie privée?

 
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