Valeurs mal placées
17 septembre 2013 - Image par Camille Chabrol

Samedi dernier, plusieurs milliers de personnes sont sorties dans la rue pour manifester contre le projet de Charte des valeurs québécoises du gouvernement péquiste.

La manifestation, organisée par le Collectif québécois contre l’islamophobie (CQCI), aurait gagné à être plus rassembleuse. La communauté juive s’en était effectivement dissociée, car le rassemblement tombait le jour de la fête religieuse Yom Kippour. Plusieurs ont également remis en question l’organisation de la manifestation par une association aux tendances extrémistes. Mais malgré la présence d’uniquement une partie des communautés religieuses du Québec à la manifestation, le symbole a été fort.

Balayer les problèmes

Un sondage de l’agence QMI réalisé par la firme Léger et publié cette semaine dans le Journal de Montréal montre que la population est divisée à ce sujet. Environ 43% de la population québécoise serait favorable au projet de Charte, tandis que 42% y est opposée. C’est donc moitié-moitié. Il n’y aura pas uniquement des manifestations contre la charte, mais aussi d’autres en faveur de celle-ci. Ainsi, dimanche prochain, les partisans de la Charte iront marcher et suivront d’ailleurs exactement le même itinéraire que les manifestants de samedi dernier.

Le PQ n’est pas complètement fou.

C’est un habile stratège. Beaucoup l’ont dit, c’est une pierre purement électoraliste qui a été lancée. Le PQ veut s’attirer les faveurs d’une partie de la population qui se sent «menacée», du moins «mal à l’aise» face à la population immigrante. Alors parce qu’on est minoritaire et qu’on craint de perdre les prochaines élections, il faut aller chercher du soutien, des futures voix; rallier les troupes autour d’un sujet qui unit, faire plaisir. Pour couvrir ses arrières et pour préparer le futur, on se cherche un «problème». Une belle façon de faire la politique. Mais ce n’est pas nouveau.

Ce soi-disant «problème» était inexistant, ou pour le moins peu pertinent. Maintenant il prend tellement de place qu’il efface tous les autres.

Est-ce qu’il faut vraiment s’arrêter sur les convictions religieuses des personnes qui procurent des soins de santé, quand on connaît la situation de nos hôpitaux bondés, qui manquent de personnel? En juillet dernier, l’Association québécoise des retraités des secteurs public et parapublics (AQRP) publiait une liste de centres d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD) où on notait de sérieux problèmes. Par exemple, il était question de l’entretien de ces centres de santé, du manque de personnel et de la sécurité des patients. Que fait le gouvernement pour améliorer la situation? Ce problème-là, ça fait des années qu’on en parle. Les valeurs du Québec, elles devraient être là: l’entraide, le bien commun, les services à la société.

Avec la Charte, non seulement on s’éloigne de ces objectifs et on ajuste nos œillères pour ne pas voir le problème dans nos hôpitaux, par exemple, mais en plus, on provoque des conséquences qui aggraveront sûrement la situation. Parce que parmi les employés qui portent des «signes ostentatoires», certains choisiront de renoncer à leur emploi. Ils iront dans le privé, peut-être. Ou en Ontario. Mais les personnes malades, elles, resteront ici. On va seulement y perdre.

Excellence et professionnalisme en danger? 

Enfin, ici, à McGill, que l’on soit pour ou contre, on ne peut pas nier le fait que cette Charte aura un impact. McGill est une université publique, les professeurs travaillent donc en fait pour l’État. Il y a bien, oui, à McGill des professeurs qui portent des «signes ostentatoires». Ce qui ne les empêche pas, et ne les a jamais empêchés, d’enseigner au meilleur de leurs compétences. Si on leur enlève leurs signes, vont-ils enseigner différemment? Mieux? Si McGill peut être critiquée sur beaucoup d’aspects, on lui reconnaîtra néanmoins la grande qualité de l’enseignement qu’elle offre et l’excellence de son corps professoral. Est-ce qu’on s’était posé la question là-dessus, avant? Et les étudiants en médecine qui, comme cela fait partie de leur apprentissage, procurent des soins dans les hôpitaux? Ils devront, eux aussi, se plier aux règles. Pourtant, il semble que personne ne s’était vraiment plaint jusqu’ici.

Au fond, ce projet de Charte, c’est se moquer du monde. C’est créer du remous et de l’événement dans un contexte où on ne peut absolument pas se le permettre. Le projet a été initié soi-disant au nom de la «laïcité» (parsemée de crucifix, par-ci par-là). Mais peut-on réellement traiter d’un sujet essentiel comme la laïcité de façon aussi maladroite et manipulatrice?

Même Stephen Harper (c’est dire!) s’en est mêlé et a déclaré son opposition au projet. Bien sûr, comme à son habitude en ce qui concerne la politique québécoise, le Premier Ministre du Canada ne prend pas l’histoire trop au sérieux et nous regarde jouer dans notre cour. Mais s’il le faut, a-t-il dit, Ottawa interviendra.

La marche de samedi dernier a été un premier témoignage de la place que prend ce débat dans la société québécoise. Il y aura d’autres manifestations. En attendant, puisque Marois et Drainville ont jeté la première pierre, le débat est au cœur de tous les reportages de presse et de toutes les discussions.

De plus, un Manifeste contre la Charte, a été signé par un certain nombre de personnalités, et également par des professeurs de McGill – par exemple Daniel Weinstock, de la Faculté de droit de l’Université McGill, ou Victor M. Muniz-Fraticelli, professeur au Département de sciences politiques – et par des étudiants.

 
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