Une saison en enfer
16 septembre 2013 - Image par Camille Gris Roy
Robert Fowler, ancien otage d’Al-Qaïda, parle au Délit de son nouveau livre.

Robert Fowler, ancien diplomate canadien et conseiller politique, spécialiste de l’Afrique et ambassadeur du Canada aux Nations Unies de 1995 à 2000, a publié la semaine dernière le livre Ma saison en enfer – 130 jours de captivité aux mains d’Al-Qaida.

En décembre 2008, alors qu’il était en mission pour les Nations Unies au Niger, Robert Fowler est enlevé, avec son collègue diplomate Louis Guay, par des membres d’Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI). Après plus de quatre mois dans le désert, ils sont finalement libérés en avril 2009. C’est ce que raconte Robert Fowler dans son livre, paru en version originale anglaise (A Season in Hell) en octobre 2011, et tout récemment traduit en français.

Le Délit : Votre livre est d’abord sorti en anglais il y a deux ans: qu’attendez-vous aujourd’hui de cette sortie en français et comment pensez-vous que le lecteur francophone va réagir ?

Robert Fowler : Pour moi, le fait que le livre sorte maintenant en français complète le programme. Je n’ai pas écrit ce livre pour [le Canada anglophone uniquement] mais pour 100% de la population canadienne. Alors finalement je couvre le pays et je suis très satisfait. Et bien sûr, si mon éditeur peut vendre le livre dans d’autres pays francophones, je serai ravi aussi d’atteindre un public plus large. […]

Il y a un intérêt, et je dois dire ça me surprendrait si ce n’était pas le cas: cette histoire est beaucoup plus connue dans le monde francophone; l’histoire des djihadistes en Afrique et en Europe fait les manchettes des journaux français tous les jours, il y a des otages français en captivité depuis plus de 1000 jours.

LD : Saviez-vous déjà que vous alliez écrire le livre bien avant de l’écrire ?

RF : Je savais dans le désert. C’était une façon de garder l’espoir; si je faisais l’effort d’organiser mes pensées […], c’était pour les publier un jour. D’ailleurs, c’est le travail classique de diplomate: on déjeune avec quelqu’un, puis on retourne au bureau et on décrit l’événement et ce que nous avons appris; c’est ce que j’ai fait. J’avais dit à Louis [Guay] dans le sable: «tu sais, ça sera [vraiment] intéressant tout ça, si jamais on sait que ça finit bien». Mais on ne savait pas.

LD: Votre livre sort dans un contexte international un peu particulier. Quelle est votre opinion sur le conflit en Syrie ?

RF : À mon avis ça sera de la folie pure si nous nous engageons dans cette lutte que nous ne comprenons pas bien. Ça peut paraître illogique mais je suis en faveur de certaines interventions et d’autres non.

Ainsi, j’étais en faveur de l’engagement en 1990 pour chasser l’Iraq du Koweït, mais j’étais pour le fait d’arrêter avant Bagdad afin de ne pas gâcher la légitimité de notre action avec l’ajout d’autres objectifs de guerre – comme changer le régime iraquien, détrôner Saddam Hussein. L’idée était de libérer le Koweït et c’était tout à fait faisable: quand on a planifié l’affaire, on a analysé les risques.

Onze ans plus tard, c’est l’attaque du 11 septembre. Il fallait alors […] exprimer d’une façon claire et nette qu’on ne permettrait plus de telles actions; nous sommes allés commencer à chasser Al-Qaïda en Afghanistan: j’étais entièrement d’accord.  Mais là on a perdu les pédales […]. Les politiciens ne peuvent jamais garder un focus très longtemps. Alors soudainement on allait intervenir pour «mettre les petites filles à l’école», pour instaurer la démocratie dans un pays qui n’a jamais connu la démocratie, et pour échanger les valeurs historiques afghanes avec les nôtres: ça c’était un objectif illégitime et absolument non réalisable, j’étais entièrement contre ce changement de mission.

Et puis, «Iraq II», c’était pire. Là on était vraiment en train de s’engager dans la guerre civile [vieille de] quinze siècles entre les shiites et les sunnites: mais qu’est-ce qu’on avait à faire là-dedans ? J’étais contre. [En revanche] lors du génocide au Rwanda j’étais entièrement en faveur [d’une intervention]. Je trouvais qu’on pouvait soutenir cette cause légitime, on pouvait arrêter le génocide, et on ne l’a pas fait.

Et en Libye : ceux qui ont décidé [l’intervention] ignoraient qui étaient les rebelles, ce qu’ils voulaient, et quelles seraient les conséquences. Les effets pour la Libye et pour l’Afrique ont été désastreux. Mais on aurait dû le savoir. Kadhafi avait accumulé tant d’armes; il y avait des milliers d’entrepôts et ces armes sont maintenant éparpillées à travers le monde. C’était une erreur. Mais on a agi sans savoir.

Maintenant, revenons à la Syrie: je crois qu’il faut, dans l’Ouest, et surtout Washington, nous rendre compte que nous ne sommes pas les «gendarmes du monde». Ceci dit, il y a des choses qu’on peut faire et quand c’est raisonnable, allons-y. Mais faisons un calcul intelligent et censé, par les experts qui connaissent les choses ! En Syrie, quels sont les objectifs de guerre ? On va attaquer Assad parce qu’on ne l’aime pas ? Parce qu’il a utilisé du gaz: est-ce qu’il l’a fait ? Je me rappelle très bien Colin Powell [en 2003] au Conseil de sécurité avec sa petite fiole de poudre blanche [utilisée pour donner des preuves de l’existence d’armes de destruction massive en Iraq et justifier une intervention des Etats-Unis, ndlr]. Et encore une fois: les rebelles, qui sont les rebelles ?

[En résumé], je suis en faveur de l’intervention dans certains cas et non dans d’autres. Ce n’est pas simple : c’est du cas-par-cas. Il faut procéder à une analyse [rigoureuse] à chaque fois, une analyse que nous n’avons pas terminée pour la Syrie.

LD : Dans ce livre, et dans vos interventions publiques, vous mettez en garde contre la montée d’Al-Qaïda en Afrique en particulier.

RF : Le Sahel reste menacé par les djihadistes; un de mes soucis principaux, c’est le Nigéria. Toutes les semaines il y a des cinquantaines de Nigériens tués dans des attaques terroristes. Si le Nigéria entre dans une guerre civile provoquée par le djihadisme, la situation deviendra difficilement gérable. J’ai été très critique de notre gouvernement, surtout sur le fait que nous n’avons pas beaucoup appuyé le Mali et les Français lors de l’attaque [en janvier 2013] contre Al-Qaïda; je trouve que nous qui avons d’excellentes relations avec l’Afrique depuis 60 ans devons aider les pays africains à affronter cette menace, de Nouakchott à Mogadishu. On doit le faire.

LD : On parle évidemment beaucoup dans les médias de la Syrie, du monde arabe, peut-être un peu moins de ce qui se passe en Afrique et particulièrement dans le Sahel : pensez-vous que la sortie de votre livre va attirer davantage l’attention du public sur ces sujets ?

RF : Je l’espère. Dans la version française, il y a une troisième annexe (il y en avait deux dans la version originale en anglais): j’ai ajouté 5000 mots pour faire le saut entre la publication du livre anglais en 2011 et 2013. Au moins c’est une mise à jour et ça touche plusieurs de ces sujets.

LD : Quels conseils donneriez-vous aux étudiants qui voudraient travailler dans les relations internationales ? Comment voyez-vous la diplomatie aujourd’hui ?

RF : Pour vous parler très directement, je suis très critique de la politique étrangère du Canada actuellement et je ne le cache pas: je suis très content de ne pas être un diplomate en ce moment. Je suis très satisfait de la carrière que j’ai fait, j’ai aimé pendant presque 40 ans représenter le Canada à travers diverses fonctions [ ;..] Bien sûr il y avait des moments où je recevais des instructions qui ne représentaient pas à mon avis la position idéale, mais j’étais un fonctionnaire de l’Etat. Aujourd’hui je ne serais pas fier de suivre les instructions des élus. Mais tout change, n’est-ce pas ?

Ma saison en enfer – 130 jours de captivité aux mains d’Al-Qaida, par Robert Fowler, traduit par Émile Martel et Nicole Perron-Martel, est publié aux éditions Québec Amérique (440 pages)

 
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