Seconde vie pour la presse écrite ?
10 septembre 2013
Quand Darwin s'attaque à la pige.

Un papier de la bibliothèque de SciencesPo Paris intitulé «Quel avenir pour le journalisme: crise struc- turelle ou évolution de la profession?» paru en juin 2004 parlait déjà d’une «société de l’information où la communication se trouve au centre de toutes les stratégies [et où] les médias et leurs agents sont de plus en plus l’objet de violentes contestations».

Inutile de préciser qu’une décennie plus tard, cette évolution est bel et bien au cœur de l’actualité, sans vilain jeu de mots. Dans un univers médiatique de plus en plus diversifié et transparent, constam- ment remis en question et critiqué, la crise du journalisme n’est pas un mythe. Au contraire, elle est plus que jamais concrè- te et présente dans nos esprits, qu’on le veuille ou non. Explications.

Une crise structurelle majeure

Avec un taux de licenciements de l’or- dre de 10 à 15% chaque année dans les pays occidentaux, une disparition accélérée des titres de presse et une diminution des res- sources publicitaires partiellement liée à la crise économique mondiale, mais aussi au développement d’Internet, le journalisme a subi une crise conjoncturelle au début du 20ème siècle. S’en est suivi une crise struc- turelle qui remettait en cause son avenir financier mais aussi utilitaire, identitaire, voire existentiel. Effectivement, la ques- tion se pose de savoir s’il est encore viable de payer pour une presse écrite dans une société numérisée où le prix du papier est en augmentation constante. Qui prendra le temps demain de lire son journal matinal alors que nous sommes confrontés sans arrêt à une information gratuite et facile?

Cette évolution est pourtant à relati- viser car elle tend vers la notion d’ «info- bésité», pour utiliser les termes du jargon journalistique. Notion qui possède de nombreuses limites, notamment vis-à-vis de la qualité de l’information et la capacité à évaluer son contexte. Chaque individu a, semble-t-il, plus intérêt à développer une aptitude à traiter l’information et à la clas- ser ainsi qu’une capacité d’analyse pour être «bien informé».

Une profession qui se métamorphose

Ces changements impliquent aussi un véritable bousculement dans la prati- que de la profession en tant que telle. Le journaliste d’aujourd’hui n’est plus ce qu’il était il y a 5, 10 ou 15 ans. Désormais, le journaliste, «manipulateur-manipulé, dispose-t-il encore du pouvoir dont on le crédite? Participe-t-il à cette fabrication de l’opinion où tous les sujets sont passés au tamis du système médiatique»? Ces inter- rogations sont relevées par la même ana- lyse menée à SciencesPo; elle mérite toute notre attention.

Le rôle du journaliste est, en effet, de plus en plus ambigu et contradictoire, car

ce dernier est aussi devenu informateur- (sur)informé, contestateur-(sur)contesté. L’avènement des nouvelles technologies n’y est pas pour rien dans cette restructu- ration du métier. La transparence de l’in- formation insufflée par Internet, notam- ment mise en lumière par les scandales de WikiLeaks, Prism ou par l’affaire Cahuzac, rend la profession plus vulnérable, plus difficile mais aussi plus libre et solidaire. De nouvelles figures se sont également im- posées dans ce contexte révolutionnaire. Parmi elles, citons les exemples du jour- naliste-citoyen, actif sur les sites d’infor- mation participatifs, sur ses blogs et autres supports. L’homme-média, présent sur les réseaux sociaux, conséquence du monde contemporain, exerce quant à lui une cer- taine influence sur l’avenir de la profession. Effectivement, c’est par le biais de l’appa- rition de ce genre de phénomène que l’on comprend que le journaliste n’a plus le monopole de l’information, que son pou- voir est diminué et qu’il est constamment appelé à s’adapter. En conclusion, le rôle de «contre-pouvoir», de «cinquième pouvoir» historiquement attribué à la presse, est contrebalancé par une armée de cyber-ci- toyens qui dirigent l’information et le débat public.

Les temps du journaliste à la barbe de trois jours, attablé sur son bureau avec sa machine à écrire, son café et une cigarette sont donc bel et bien révolus. Le journalis- te «2.0» est en pleine mutation, constam- ment devant son écran d’ordinateur ou de téléphone intelligent et n’ayant presque plus le temps de se poser pour écrire. Son rôle est altéré, son pouvoir minimisé, son identité malmenée.

Cela dit, la crise du journalisme n’ap- pelle certainement pas à une disparition de la profession mais bien à une adapta- tion. Comme évoqué précédemment mais dans le cas des «journalistes-citoyens», le journaliste professionnel devra accroître sa capacité à traiter l’information, à l’ana- lyser et à la vérifier plus qu’à produire un article dynamique et revendicateur. Une situation intéressante où le producteur et le consommateur sont de plus en plus si- milaires et liés.

L’adaptation se dessine également au niveau du médium avec lequel le journa- liste travaille désormais. En effet, le web constitue en soi une base de données gi- gantesque que tout le monde peut consul- ter quand bon lui semble. L’écriture jour- nalistique s’oriente de plus en plus vers son allié: la prose littéraire. Les articles contemporains sont alors davantage tour- nés vers un aspect analytique plus qu’une simple exposition des faits.

Un avenir prometteur

Sur une note plus optimiste, cette crise semble faire tendre le journalisme vers une information plus objective, moins influencée par les conflits d’intérêts qui pullulent dans les grands groupes média- tiques. Nous devrions ainsi assister à un modèle journalistique plus participatif et

riche qui pousserait chacun à développer une réflexion personnelle vis-à-vis des évé- nements qui façonnent notre monde.

Ce n’est donc pas une nouvelle page qui se tourne dans l’histoire du journalis- me mais une histoire qui ne fait que com- mencer. Le journalisme a de beaux jours devant lui, semé d’embuches, de tragédies et de soucis, comme à son habitude.

Presse écrite, tout n’est pas perdu

Fini le temps des gavroches, un tas de journaux sous le coude, criant à qui veut l’entendre la une de la journée. Fini le temps des quotidiens lancés aux aurores sur le seuil des maisons. La presse écrite, outil démocratique des plus puissants depuis l’invention de l’imprimerie, sem- ble aujourd’hui perdre son aura d’antan. Depuis Internet, qui offre à la planète en- tière un accès à l’information varié et ins- tantané, la feuille de papier tombe en plei- ne désuétude. Au point que son existence même est aujourd’hui remise en question.

«S’adapter ou disparaître»

Les journalistes de la prose doivent-ils donc vraiment s’inquiéter? Selon beaucoup d’entre eux, il existe un, voire des, moyens pour développer une presse 2.0, qui soit non seulement témoin, mais aussi acteur de ce tournant numérique hors-norme.

Il est avant tout dans l’intérêt de tout journaliste d’accepter l’existence de la toile, et de «jouer son jeu» plutôt que de le subir comme la perte de toute une culture jour- nalistique. Comme le lançait la jeunesse française de Mai 68, «cours, camarade, le vieux monde est derrière toi». En d’autres termes, ne pas s’attarder sur ce qui est en phase de disparaître, pour mieux adopter ce qui arrive.

Une telle notion, Médiapart l’a com- prise. Né en mars 2008 de la plume d’Edwy Plenel (ancien journaliste au grand quoti- dien français Le Monde), reconnu pour son travail d’investigation qui lui fit décou- vrir, entre autres, le scandale des Rainbow Warriors, le quotidien Médiapart n’existe que sur Internet. Pas question d’y rajouter une version papier, qui n’est plus rentable depuis longtemps. Pour le rédacteur en chef lui-même lors d’une entrevue en 2010, il s’agit de créer «un journal de référence» ainsi que «participatif», qui permette donc aux internautes de discuter des sujets d’actualité, voire d’en offrir une approche nouvelle. Il s’agit donc là de détruire le mo- nopole qu’avaient les journalistes sur les lecteurs, pour que l’information devienne sujet à l’échange et puisse représenter «le peuple, ainsi que la démocratie».

Moins de publicités pour plus d’indé- pendance

Selon le Manifeste XXI, publié par le journal du même nom en janvier dernier, la presse écrite de la nouvelle ère «n’est ni une transposition, ni une transmutation, c’est un autre média». Qui commence par un organe plus indépendant. Les plus grands journaux, du New York Times au Monde en

passant par El Pais, ont depuis toujours eu recours à des campagnes publicitaires pour garder leurs comptes à flot. Imaginez alors les conflits d’intérêt et les censures que certains de ces quotidiens ont dû mettre en place, afin de respecter les conditions des sociétés qui les finançaient. Aujourd’hui, Internet permet aux journaux virtuels de ne survivre qu’avec les abonnements de leurs lecteurs; des coûts fixes bien moin- dres – l’impression n’étant qu’un mauvais souvenir – donc une baisse considérable des revenus nécessaires. À la clef: une in- dépendance totale, le «sceau de [l’]authen- ticité», dixit Manifeste XXI.

Médiapart a fait bon usage de ses mains déliées: plusieurs affaires d’État en France – Bettencourt-Woerth, Takieddine, Cahuzac – ont été mises sur la place publique, afin que «ce qui doit être connu des citoyens puisse enfin l’être», d’après Fabrice Arfi, journaliste à Médiapart. D’autres médias participatifs, tels Rue89, n’hésitent pas non plus à user d’une telle liberté pour mettre en avant leur idéal de transparence et de démocratie.

Amener l’actualité au lecteur

C’est le devoir de tout journaliste d’être prêt à rechercher de nouvelles alternatives afin de survivre à la montée en puissance du tout-électronique. À commencer par percevoir l’écriture journalistique comme un «change[ment] […] de nature», et non juste de support.

Il s’agit d’abord de permettre au lec- teur de se balader virtuellement sur des sites simples d’utilisation et qui offrent un grand choix d’articles à lire. En d’autres termes, le lecteur a la possibilité de sélec- tionner les articles qu’il souhaite consulter; si un thème est sans intérêt à ses yeux, il est mis de côté. Il peut donc personnaliser son utilisation du site d’actualités, a contra- rio du journal papier, qui est amovible peu importe le lecteur.

Dans une société plongée dans l’hy- per-rapidité, il faut aussi se rappeler que le lecteur n’a pas le temps de chercher les nouvelles du jour. Amenons alors ces nouvelles à lui. Alertes push (sur téléphone intelligent), applications pour que des nou- velles flash apparaissent sur l’écran princi- pal de son ordinateur; tout est mis en œu- vre pour que le potentiel intéressé ne perde plus le temps de chercher.

Le journal «physique» est aussi fixé dans le temps; impossible d’y faire le moin- dre changement une fois envoyé à l’impri- meur. Dans le cas de sujets d’actualités dont la valeur temporelle est minime, donc qui peut se développer rapidement, cer- tains articles prennent donc le risque de perdre de leur pertinence. Ce problème, sur un Web en constante motion, dispa- raît. D’un clic, l’article est mis à jour, rema- nié, et enfin corrigé si besoin est.

Il s’agit donc d’être acteurs d’une révo- lution copernicienne et encore jamais vue auparavant. Mais pas de panique: ce n’est pas une cause perdue. La presse écrite n’a pas encore dit son dernier mot.

 

 
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