Ronfard revu et corrigé
29 mars 2011
Une «fantasmagorie paranoïaque et poétique». À ces mots, on peut hésiter à vouloir assister à la représentation de cette pièce contemporaine qui semble vouloir vider notre langue de son sens pour exposer le vide de nos vies modernes.

Pourtant, le Nouveau Théâtre Expérimental (NTE) n’expose pas le vide de l’existence humaine, mais les infinies possibilités qui s’offre à elle et une liberté inextinguible.

En 1974, Jean-Pierre Ronfard a cofondé le NTE, autrefois appelé le Théâtre expérimental de Montréal. Il voulait un théâtre qui renouvelle ses formes d’expression tout en traitant de vieux sujets. En 2003, moins d’un an avant son décès, il laisse un message vocal à Marthe Boulianne, co-directrice du NTE. Ses mots revendiquaient une liberté toujours chancelante, lançaient un appel à un instinct et à une inspiration étouffés, et rappelaient la fuite du temps. L’urgence de faire bouger les choses, de provoquer, était au fondement de la dramaturgie de Ronfard. Un cadre que s’est approprié le théâtre contemporain, jusqu’à le rendre insipide; la provocation est à la fois moteur et rupture dans la pièce de Daniel Brière et Évelyne de la Chenelière.

La pièce Ronfard nu devant son miroir est construite de divers tableaux proposant une pluralité de lectures du message du défunt, ainsi que des facettes du théâtre et du monde culturel contemporains. Le premier tableau est un prologue qui explique brillamment la démarche à suivre. Lorsque Jean-Pierre était enfant, sa mère aurait pointé son reflet dans le miroir en le désignant comme lui-même, et non comme son image. Toute sa vie, Jean-Pierre cherche donc dans ses œuvres les diverses représentations de lui-même. On fait exploser le message pour explorer la contre-culture, pour réfléchir sur les mots utilisés dans les slogans politiques et les manifestes («par votre faute, nous sommes sans vertus et sans mots pour le dire»). Mais Ronfard aimait également la vie, et on explore alors l’amour et les délices gastronomiques de la bourgeoisie qui sert mal l’ambition révolutionnaire. On soulève aussi la culpabilité face à la colonisation, ainsi que la transmission des valeurs, et aussi la transmission en général.

Pour servir cette réflexion dense, Daniel Brière et Évelyne de la Chenelière ont opté pour une mise en scène minimaliste et porté une attention particulière à la gestuelle et à la langue. La scène au sol est dénudée côté jardin et occupée par une sorte de tente familiale sur le côté opposé. À l’intérieur, une table de ping-pong surmontée d’un immense magnétophone qui joue à multiples reprises le message laissé par l’homme de théâtre, et une caméra qui épie les acteurs, et à laquelle ceux-ci s’adressent par instances, comme si seul l’interlocuteur pouvait concrétiser leurs mots et leur existence. Projetés sur un mur de béton froid, les images et le texte perdent ainsi un peu de leur vitalité et rappellent que la liberté est plus qu’un simple mot qu’elle appelle à l’action.

Vêtus de couleurs pastel –surtout de rose et de bleu rappelant l’enfance–, les acteurs (Claude Despins, Victoria Diamond, Julianna Herzberg, Nicolas Labelle, Daniel Parent et Isabelle Vincent) interprètent toujours avec justesse la démarche non-naturaliste dans ses excès de mots, de silences ou de gestes. L’énergie est incroyablement bien partagée. Les metteurs en scène qui s’initient au jeu pendant l’«entracte expérimental» permettent d’élargir l’expérimentation du théâtre contemporain.

Le NTE relève avec brio son mandat de «trouver de nouvelles façons d’exprimer de très vieux sujets», et explore avec succès la notion de liberté chère à Jean-Pierre Ronfard en la remettant d’actualité. À voir et à revoir absolument.

 

 
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