Cause toujours
15 mars 2011
L’endettement des étudiants demeure une préoccupation majeure. J’étais contente de voir tant de personnes se réunir ce samedi pour marcher ensemble pour dire un mécontentement commun, mais après avoir lu ce qu’on en dit, mon enthousiasme a baissé.

De l’information

À midi, 50 000 personnes selon les organisateurs se sont retrouvés place du Canada pour protester contre la privatisation des services publics, et notamment une hausse des frais de scolarité dont on ignore encore l’ampleur et l’échéance et la mise en place d’une «taxe santé» qui atteindra 200 dollars par personne en 2012. Mon objectif ici n’est pas tant de prendre position pour ou contre ces hausses, mais de jeter un regard critique sur la couverture qu’on a fait de cet événement.

Matthieu Santerre | Le Délit

Je ne veux pas ouvrir le débat inutile de savoir le nombre exact de manifestants; il sera toujours trop petit pour certains, et bien assez grand pour d’autres. Pour y avoir assisté, je dirai seulement que c’est le nombre que fait ben du monde rassemblé sur trois blocs d’immeubles du centre-ville. Je ne veux pas non plus parler des rumeurs qui avancent que la CSN (Confédération des Syndicats nationaux) aurait payé cinquante dollars à quelques personnes pour qu’elles soient de la partie, ou que la FAÉCUM (Fédération des Associations étudiantes de l’Université de Montréal) aurait loué des autobus (certains disent quatre) pour faciliter le transport aux étudiants qui désiraient manifester. Non, ces propos semblent négligeables face à la position qu’un doit prendre quant à la problématique du futur des services publics, et plus concrètement du futur des frais de scolarité. Ce qui m’embête quand j’écoute les discours, quand je lis les articles ou que je lis les commentaires sur Internet, c’est le manque de rigueur, le manque d’informations et la polarisation.

Deux clans s’affrontent: soit on est contre la hausse et la privatisation des services publics, et taxé de «chialeur» ou de «porteur de pancartes» (comme l’écrivent certains sur le blogue de Gilbert Lavoie sur cyberpresse.ca), soit on est pour la hausse et accusé d’égoïsme et d’endetter les jeunes. J’oublie un troisième groupe, celui des «ni pour, ni contre» qui espèrent qu’on ne leur posera jamais la question, car ils ne sauraient quoi répondre, ceux qui sont bien contents tant que leur petit monde va bien. Peut-on vraiment leur en vouloir? Ce n’est pas grâce aux médias qu’on peut réellement comprendre la situation. Chaque acteur propose ses données; on reprend des chiffres par-ci, d’autres par-là, certains lancent des statistiques; et puis il faut que le lecteur fasse le tri dans tout ça? qu’il vérifie les sources? On doit bien se douter qu’ils sont nombreux à ne pas tant se poser de questions.

La Fédération des chambres de commerce du Québec soutient que les droits de scolarité comptent pour 12,7% des recettes totales des universités au Québec, c’est plus de 10% de moins qu’ailleurs au pays. Les universités s’appauvrissent, la qualité des cours est aussi à la baisse, les chargés de cours sont sous-payés. Tout le monde s’appauvrit apparemment; il faut agir. Toutefois, dans ce système, il y a une contrepartie: la réforme du système des prêts et bourses, et si les gens manifestent et manifestaient ce samedi, c’est parce qu’ils veulent s’assurer que ce sera fait. Ils n’accordent plus leur confiance au gouvernement; ils craignent qu’on n’entende pas les cris et les pleurs de certains, que le gouvernement n’en profitera que pour diminuer son aide aux universités.

Avant de trouver une vraie solution, il faudrait d’abord s’entendre sur les chiffres, sur les objectifs et cesser de vouloir plus fort que le voisin, sans l’avoir écouté. Il faut éduquer. Et c’est pourquoi il faudrait une meilleure couverture des événements. De nouvelles informations, plutôt que les mêmes données qu’on nous ressasse sans cesse, qu’on ne comprend pas davantage, et auxquelles on est devenu sourd.

De la transparence sur Twitter

On m’a reproché ce samedi d’utiliser le compte Twitter du Délit (@DelitFrancais) pour couvrir la marche des étudiants de l’Université McGill et la manifestation. On m’a même accusée de manquer d’éthique journalistique et d’utiliser le journal comme levier personnel. En quoi couvrir cet événement, d’ampleur provinciale, à laquelle participaient des étudiants de l’université, et en tant que journal étudiant de McGill, me servait moi, personnellement? Ma seule allégeance est au journal, à la couverture de sujets qui concernent les étudiants, pour le meilleur et pour le pire. Par ailleurs, si ce n’est pas la place d’un journal de prendre position, alors j’en connais un bon nombre qui peuvent arrêter de publier.

J’en consens, mon premier tweet («Contre la hausse des frais de scolarité? On se rassemble devant l’édifice de l’AÉUM, 3480 McTavish, à 11h30! Le Délit sera de la marche») était ambigu et peut sembler être en faveur de la manifestation, mais il ne voulait qu’annoncer le rendez-vous qu’avait fixé la VP aux affaires externes de l’Association étudiante, et annoncer que Le Délit suivrait les étudiants à la manifestation. J’ai même précisé que je serai l’auteure des tweets et que ni la manif, ni la hausse des frais de scolarité ne font consensus au sein du conseil de rédaction. Que l’on attaque mes tweets, en majorité des photos, qui ne rapportaient que ceux qui étaient présents et ce qui se passait en questionnant ma neutralité et mes visées est symptomatique d’un climat malsain dans lequel le jeu, la malice, l’emporte sur la raison et le bien collectif. Garder quelque chose sous silence, c’est aussi manquer de neutralité. Par la suite, Qu’on m’accuse alors de cacher mes intentions, alors qu’on est associé (de près ou de loin) au Parti libéral du Québec me surprend. Après la lecture de l’article «Utilisation anonyme de Twitter par le PLQ: un problème moral, selon les spécialistes» de Paul Journet dans La Presse, je me dis que c’est peut-être un jeu auquel je ne suis pas encore initiée? Je ne nie pas que l’utilisateur (dont je protège l’anonymat ici, mais qu’il est bien facile de retrouver sur notre twitter) a droit à son opinion, mais le fait qu’il ne précise pas ses affiliations est «une stratégie pour tromper les lecteurs [en montrant] qu’un citoyen ordinaire approuve les décisions du gouvernement» (Thierry Giasson, chercheur principal au Groupe de recherche en communication politique de l’Université Laval).

On réprouve ma couverture de la manifestation. «Une tempête dans un verre d’eau»? Oui. Mais si on intimide le peu de gens qui couvrent des événements d’opposition (que ce soit contre le gouvernement libéral de Jean Charest ou contre Quebecor), c’est là que la démocratie tombe.

«La dictature, c’est “ferme ta gueule” et la démocratie, c’est “cause toujours”» disait Jean-Louis Barrault. Qu’on laisse les gens s’exprimer. Merci.

 
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