Deux jours à l’agora
16 mars 2010
Tel le phénix, Philopolis renaît des cendres de la mythique Nuit de la philosophie.

Prenant le relais de la défunte Nuit de la philosophie, Philopolis ouvre ses portes à toute la cité afin de discuter métaphysique le temps d’une fin de semaine. Fruit d’une collaboration inédite entre des étudiantes des quatre universités montréalaises, l’événement qui «a pour but de nous remettre en contact avec la philosophie, et de réaffirmer sa place dans le paysage culturel, social et académique» se tiendra les 20 et 21 mars à McGill et à l’UQAM, en français et en anglais. Pour la grande première, ses organisateurs font de la place pour le bilinguisme, la participation et… la philosophie.

Tel le phénix…

Le 15 septembre dernier, la Nuit de la philosophie s’est éteinte de sa belle mort. Louis Chartrand, un diplômé de philosophie de l’UQAM, ne pouvait pourtant le concevoir. Le quasi lendemain, il partait visiter ses collègues philosophes des quatre universités de l’île. Il fallait leur vendre un projet de résurrection, et les étudiants de McGill se sont montrés enthousiastes. «L’Association étudiante de philosophie (PSA-McGill) a été impliquée dans l’organisation depuis le début», rapporte M. Chartrand. «Ça explique également le fait que l’événement se tienne en partie sur son campus». Brooke Struck, son collègue mcgillois et président de PSA-McGill, explique que l’association a contribué à faire la promotion de l’événement, convoquer des conférenciers, recruter des bénévoles, louer les locaux et financer l’événement.

Initialement, ils voulaient mettre sur pieds un événement proche de la Nuit de la philosophie. «On voulait également des conférences très sérieuses, d’autres qui soient plus théâtrales, par exemple. On voulait que l’événement soit accessible, ouvert sur les autres disciplines», ajoute Louis Chartrand.

La Nuit de la philosophie avait grossi au point où la charge organisationnelle était devenue trop lourde. «C’est pourquoi on a opté pour une formule plus simple,» explique-t-il, «notamment en tenant l’événement sur deux journées plutôt que 24 heures consécutives». Mais cela ne reste pas moins un des plus gros événements philosophiques en Amérique du Nord, à l’instar de la défunte Nuit.

D’Est en Ouest de la Cité

«On veut inscrire l’événement dans la dynamique montréalaise, c’est-à-dire qu’on en fait un événement bilingue, faisant appel aux ressources et idées des quatre universités de l’île» souligne le Président de PSA-McGill. Les nombreuses séances se tiennent parfois en anglais, parfois en français, et parfois en «bilingue», tous campus confondus. Cherchant à faire franchir aux uns et aux autres la frontière symbolique de la Main –l’actuelle rue Saint-Laurent qui matérialise la frontière est/ouest de l’île–, les organisateurs ont sciemment invité le conférencier principal de l’UQAM, Stevan Harnad à s’adresser en français sur le campus de McGill, alors que celui de McGill, Kai Nielson, s’exprimera en anglais dans les murs de l’UQAM. «Tous deux sont extrêmement charismatiques» s’enthousiasme Struck, souhaitant du même souffle que ce mélange linguistique soit fructueux. La chose n’est toutefois pas aussi facile à vendre à des étudiants anglophones, à qui la formule Nuit de la philosophie est inconnue. Pour McGill et Concordia, donc, «on commence à zéro». L’événement réunira néanmoins des professeurs des universités de Toronto et d’Ottawa dont les noms pourraient résonner auprès des apprentis philosophes anglophones.

Sortir de la Tour

Ses organisateurs cherchent essentiellement à rapprocher la philosophie du public, en l’habillant pour sa sortie spéciale hors de la tour d’ivoire. D’ailleurs, plusieurs des conférenciers, panélistes et participants ne sont pas issus du département de philosophie. «En fait, plusieurs ne sont même pas des universitaires», note Brooke Struck.

La philosophie n’a pas toujours bonne réputation auprès du grand public: elle est souvent perçue comme étant une discipline très abstraite, qui ne se préoccupe que d’elle-même. «C’est injuste de dépeindre la philosophie de cette façon!» s’insurge Struck «alors que s il y a une discipline qui traite de questions qui touchent à toutes les disciplines, y compris celle du quotidien, c’est bien la philosophie». Selon ce dernier, «il y a eu des mouvements philosophiques vraiment très importants qui ont profondément affecté la manière dont on regarde le monde aujourd’hui». Il cite en exemple la philosophie des Lumières qui inspire encore largement la pensée contemporaine. Les courants philosophiques ont une influence réelle et profonde sur notre façon de penser le monde, mais ils obtiennent rarement l’attention qu’ils méritent, déplorent les organisateurs. Et c’est pour y remédier qu’ils ont donné vie à Philopolis.

L’événement est attendu impatiemment par plusieurs, incluant les chercheurs universitaires. Philopolis est une occasion en or pour vulgariser leurs travaux, clarifier leurs concepts, bref, consolider leurs acquis. Pour les nouveaux venus, c’est aussi une occasion de faire leurs premières armes. «C’est la pointe de ce qui se fait en philosophie », raconte fièrement Louis Chartrand.

C’est en effet à un tour d’horizon pour le moins éclectique auquel le public aura droit. C’est ainsi que l’homme politique Justin Trudeau viendra s’entretenir de multiculturalisme, pas très loin de l’intellectuel et professeur aux HEC Omar Aktouf qui dissèquera le capitalisme financier avec la verve qu’on lui connaît. S’attelant également aux sciences, Philopolis ouvre ses portes aux apports de la neurophysiologie cognitive et de la neuroendocrinologie. Et même les séances «purement» philosophiques en offrent pour tous les goûts, avec des thèmes aussi variés que la théorie féministe, le soufisme, la révolte, la justice globale… Même Twitter et les crevettes n’échapperont pas à la réflexion aiguisée des métaphysiciens! L’art est aussi au rendez-vous, puisqu’une mise en scène théâtrale permettra aux groupies de se retrouver dans un de ces célèbres salons français du XIIIe siècle, et même d’assister à des conversations entre de véritables célébrités intellectuelles de l’époque.

Philopolis est l’événement «socialement décontracté et intellectuellement stimulant» inaugurant le printemps en rapprochant la philosophie sur la place publique.
Chic, et gratuit.
Programme complet sur philopolis.net.

 
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