L’amour du bum
25 novembre 2008

C’était un matin de 2005, la première année que je passais à Montréal. J’avais pris l’habitude d’écouter une radio francophone, du fond de la triste chambre en demi sous-sol que McGill avait eu la charité de me louer, et par laquelle une sorte de lucarne m’offrait, pour seule distraction, une vue imprenable sur les mollets des passants, plutôt adipeux en cette partie du monde. Ce jour-là, un commentateur dont j’ai oublié le nom s’était lancé sur les ondes dans une critique acerbe de l’esthétique montréalaise: «Montréal, il faut se le dire, c’est laid!», et de poursuivre sur les immeubles, les trottoirs, les nids-de-poule, le gris, le béton. C’était à n’en plus finir. Tant et si bien que le jeune homme –car il n’avait même pas l’âge pour justifier son amertume–aurait pu passer pour aussi français que moi.

Cette anecdote anodine et, avouons-le, d’un intérêt passablement limité, me revient toutefois curieusement à l’esprit de temps à autre.  Montréal est-elle moche?  Le débat qui avait animé l’énergumène cité plus haut avait, me semble-t-il, été lancé par La Presse, dans un article où Mario Girard décrivait Montréal comme une ville bum mais fantastique, un patchwork. Il y était question de «son côté inachevé, qui laisse croire que la ville n’a pas les moyens de ses ambitions».

Moche ou pas, Montréal a bien reçu le message et se pomponne activement, s’apprêtant à lancer une opération de chirurgie lourde sur ses échecs les plus criants. Il y a de cela trois semaines, La Presse dépeignait le paysage «orange fluo» de Montréal, où  «une quarantaine de chantiers de rues, de pistes cyclables, d’égouts et de conduites d’eau étaient toujours actifs ou sur le point de commencer, à la fin d’octobre».

En parallèle de ces chantiers souvent lilliputiens qui, mis à part le fait de jouer avec les nerfs des automobilistes, ne changent souvent pas grand-chose au paysage urbain, on devrait s’attendre à ce que Montréal se refasse une beauté dans la prochaine décennie. Le grand dada du moment: rétablir la continuité de la trame urbaine. En des termes moins pédants, il est question de peaufiner ce fichu patchwork, notamment dans les endroits où il a le plus souffert, du fait de la désindustrialisation. Redonner vie à des îlots désertés ou mal entretenus est la grande mission des acteurs municipaux, visible à travers tous les textes officiels. Une des grandes lignes directrices de la Vision 2025 de la Société du Havre de Montréal, fondée par la Ville, n’est rien moins que de «rapprocher la ville de son fleuve.» Vaste programme, comme dirait l’autre.

Au nombre des grands projets en cours, les plus importants sont sans doute les plans de réhabilitation des friches industrielles et le réaménagement de certaines artères. Les viaducs, échangeurs et autoroutes se voient offrir un avenir particulièrement incertain. L’impossible méli-mélo spaghetti de l’échangeur Turcot devrait être réaménagé à grand coût entre 2009 et 2015. L’autoroute Bonaventure devrait ainsi devenir un boulevard urbain, afin de renouer la structure avec les rives du fleuve et de libérer un espace considérable pour le développement immobilier. Dans l’arrondissement Rosemont-La-Petite-Patrie, le tout récent Plan particulier d’urbanisme prévoit la réhabilitation du secteur Bellechasse, où la question du réaménagement du viaduc Rosemont-Van-Horne n’a pas été écartée. Bref, ce ne sont que des esquisses de ce qui s’amorce.

Ces changements sont soumis au regard scrutateur d’une masse grandissante de reporters urbains improvisés, produits de l’engouement que la ville suscite depuis quelques années. Se peut-il que nous soyons devenus amoureux de notre habitat bum? On y recherche l’attrait du bizarre et de l’incongru, voire de l’inquiétant. On y traque la contradiction. Elle est, et ce n’est pas nouveau, une toile pour l’expression artistique de ceux qui ne craignent pas de défier l’autorité.

Les blogues urbains en effet n’en finissent plus de bourgeonner, à l’instar de Spacing Montreal, qui fêtait son premier anniversaire il y a quelques semaines. Avec une vingtaine de collaborateurs, anglophones et francophones, ce site offre des éclairages libres dans leur forme. Son «montage du jour» quotidien offre un «avant-après» surprenant de certains coins de la ville et constitue aussi un important travail d’archive. Sur le plus ancien et incontournable Montreal City Weblog, Kate McDonnell met son regard affûté et rodé au profit des lecteurs en répertoriant quotidiennement, de manière systématique, et souvent avec humour, les hyperliens des parutions quotidiennes ayant trait à la ville.  Le blogue Walking Turcot Yards, initiative de Neath, photographe et artiste montréalais, a démarré par la fascination de son auteur pour le paysage urbain offert par les terrains Turcot. Aujourd’hui, il offre un éclairage alternatif sur les changements qui voient le jour à Montréal.

Voilà, pour n’en citer que quelques-uns, les exemples d’un attrait pour l’urbain montréalais qui ne fait qu’augmenter. Avec plus ou moins de contributeurs, ces blogues fonctionnent généralement sur un noyau dur de passionnés, qui s’attèlent à écrire le plus souvent possible, donnant lieu à un discours particulièrement coloré sur la ville. Moche ou pas, c’est à travers leurs yeux qu’elle devient jolie.

 
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