Rendez-vous avec sa ville
4 novembre 2008
Le Délit vous propose de tenter l’exploration urbaine. Voici donc comment redécouvrir sa ville tout en s’amusant.

Le Délit a eu la chance de rencontrer, la semaine dernière, un jeune photographe montréalais qui se fait appeler Controleman. Son thème de prédilection: les égouts de Montréal. Il n’en est pas à douter que cet intrigant personnage, qui consacre la plus grande part de son temps à explorer les sous-sols de la ville qu’il habite, a beaucoup à dire sur celle-ci. L’entrevue, comme le désirait le photographe, s’est déroulée dans un cinéma Beaubien en pleines rénovations, juste avant la projection d’un film portant sur l’univers urbain. Quel meilleur endroit, en effet, que ce petit cinéma de quartier pour discuter d’exploration urbaine?

Si l’exploration urbaine ne consiste pas uniquement à découvrir ce qui se cache dans nos égouts, c’en est un aspect à part entière pour Controleman. Il n’existe en fait pas de définition précise de ce qu’est l’exploration urbaine. Comme l’expliquait un ami de Controleman, cette discipline n’est «rien d’autre que la prolongation de la curiosité. D’abord, on cherche à voir ce qu’il y a de l’autre côté de la clôture, ensuite ce qu’il y a derrière le mur, et ainsi de suite». Tenter d’en établir une définition précise serait une erreur, car l’exploration urbaine englobe tout ce que la curiosité peut nous pousser à faire, de la découverte de friches industrielles à celle des égouts, en passant par les cimetières.

La réalité de l’exploration urbaine est complexe. L’explorateur urbain ne se réduit pas à l’image d’un individu farouche qui se balade seul dans les catacombes de Paris comme dans un terrain vague. Les profils et motivations de ceux qui s’adonnent à cette activité sont très divers. Plusieurs artistes, comme Controleman, voient dans l’exploration urbaine une source d’inspiration, un moyen d’orienter leur art vers un univers différent. D’autres, pas nécessairement liés au milieu artistique, ne cherchent qu’à redécouvrir l’histoire de lieux abandonnés par la communauté. Ils parviennent à se familiariser avec une facette méconnue d’un milieu que, souvent, ils côtoient au quotidien. D’autres encore recherchent la solitude et sont séduits par l’idée d’entrer dans un autre univers, de se déconnecter de la réalité des grandes villes.

Le film auquel Controleman a proposé au Délit d’assister, Les mètres carrés oubliés, retrace l’histoire de l’explorateur Éric Nadeau, qui a tenté d’organiser une exposition à l’ancienne usine Dow de Montréal. L’artiste a cherché à redonner vie à ce bâtiment en réinterprétant son histoire. L’exposition, organisée grâce à lui et à l’aide d’un ami explorateur, se composait de textes qu’il avait écrits, de photographies et de documents historiques. En exposant les démarches entreprises par Éric Nadeau, le documentaire permet de mieux saisir les enjeux de l’exploration urbaine. Le spectateur comprend alors qu’elle ne se limite pas à simplement entrer dans un bâtiment auquel l’accès est interdit, mais que tout un travail de recherche doit être fait parallèlement à l’expédition. Comme l’explique Maze, une exploratrice, il y a des endroits faciles d’accès, mais existent aussi d’autres endroits plus secrets qui demandent des mois de recherche dans les archives de Montréal et la consultation de centaines de documents afin de pouvoir finalement découvrir comment y accéder. De plus, comme elle le dit, «pour vraiment pouvoir apprécier l’endroit, il faut savoir ce que c’était avant.» Il ne faut pas non plus négliger le fait que l’accès à certains lieux peut demander un effort physique très important. Maze et Tijeff, deux collaborateurs de Controleman, ont fait des expéditions dans les catacombes de Paris qui pouvaient durer plusieurs dizaines d’heures. Mais le plaisir indescriptible de découvrir un lieu qui leur était encore inconnu quelques minutes auparavant, d’en distinguer l’odeur, d’en rêver l’histoire, compense largement pour tous les efforts investis.

L’exploration urbaine reste une pratique peu connue du grand public. Elle risque d’ailleurs de le rester bien longtemps, car bien que Controleman et beaucoup d’autres explorateurs aimeraient bien faire découvrir ces lieux méconnus et magiques au plus grand nombre, il reste que l’on s’expose à plusieurs dangers. Le premier concerne les explorateurs eux-mêmes, qui risquent des poursuites judiciaires et des amendes lorsqu’ils pénètrent dans un endroit interdit d’accès, et par conséquent mettent en jeu leur accès même à ces lieux privilégiés. Par ailleurs, les explorateurs veulent éviter d’exposer les lieux qu’ils chérissent au danger d’être vandalisés par des explorateurs mal intentionnés. Citons notamment l’exemple de l’abbaye Notre-Dame-du-Bon-Conseil, dans l’arrondissement Saint-Romuald, qui était fréquentée par quelques explorateurs depuis plusieurs années et était très bien conservée. Quelques jours seulement après avoir fait l’objet d’un reportage pour une émission d’information, elle a été détruite par un feu d’origine criminelle. Comme l’explique Tijeff, «on veut montrer les lieux, faire découvrir le patrimoine, mais on veut avant tout les préserver».

Maintenant, si vous vous sentez prêts, vous êtes tous invités à redécouvrir votre ville, à suivre votre curiosité là où elle vous mènera et à laisser libre cours à votre instinct d’aventurier. Avant de vous lancer dans l’exploration urbaine, cependant, veillez à respecter la seule règle qui s’impose: «Ne rien briser.» L’idéal, bien sûr, est de ne rien laisser sur son passage. Soyez prudents car, comme l’explique un des protagonistes du documentaire Les mètres carrés oubliés, le grand danger est que «vous n’habitiez plus le lieu, mais que le lieu vous habite.» Attention: zone périlleuse.

 
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