Oh les beaux jours, ou sauvée par les mots
16 septembre 2008

Le débat encore chaud sur la question de la culture au Québec nous a poursuivi jusqu’au théâtre. Un court message avant le début de la pièce Oh les beaux jours, mise en scène par André Brassard, évoque la position du premier ministre fédéral, Stephen Harper.  Elle rappelle également à l’audience qu’elle  s’apprête à assister à une représentation d’une pièce écrite il y a quarante-cinq ans. Eh oui, Beckett est joué encore une fois. Est-ce que c’est le caractère intemporel de son écriture ou la question de la fatalité de l’existence humaine qui nous fait tant aimer Beckett? Voilà qui est difficile à dire, mais le travail d’André Brassard et le jeu d’Andrée Lachapelle et de Roger La Rue  est profondément frappant.

Assis dans l’obscurité de la salle, comme dans un songe, nous fixons la scène, quand une sonnerie stridente retentit soudainement. Winnie, une femme d’âge mûr, se réveille, ensevelie jusqu’au-dessus de la taille par un monticule de sable bleu. Nous observons ses gestes quotidiens, devenus mécaniques avec le temps. Cachés dans la noirceur, comme l’est son mari Willie derrière le monticule, nous sommes témoins de sa solitude et de son combat contre la mort et le désir de mourir.

Andrée Lachapelle est vêtue d’une robe rose. Son cou et ses épaules sont dénudés. Ainsi,  malgré sa souffrance, émane d’elle le côté hilare de la pièce, de même que toute la beauté et la joie de vivre de Winnie. Immobile dans son trou, elle est un soleil blond qui rayonne et fait rire la salle. Située en plein centre d’un espace scénique noir, Winnie parle de rien et fait contraste avec la fatalité que représente la mort.

Le temps, qui chez Beckett est un présent qui n’aboutit pas et n’est d’aucun repos, se transmet jusque dans la salle, Winnie étant continuellement réveillée par cette sonnerie à chaque fois qu’elle s’assoupit. Nous sommes attachés à tous les gestes que pose cette femme, que ce soit lorsqu’elle se brosse les dents ou lorsqu’elle s’observe dans son miroir. Nous nous surprenons à nous émerveiller et à prendre intérêt à suivre, comme Winnie, une fourmi qui passait devant son trou. Nous nous réjouissons lorsque Willie lève cinq doigts plutôt qu’un pour signaler sa présence, et nous sommes un peu tendus lorsqu’il se fait silence trop longtemps.

Winnie se questionne, mais nous dit également comment vivre. Qu’il faut se réjouir de toutes choses possibles, comme elle qui prie même si elle n’y croit plus. Elle amène le spectateur à se demander qui est ce Willie qui la pousse à s’exclamer: «Oh le beau jour encore que ça aura été!» Un époux disparu et un homme ravagé par le temps et l’espoir.

Winnie, c’est tout ça. L’existence entre «le vieux style» et «le beau jour», une conversation avec la mémoire scandée par l’oubli et le silence, mais qui continue. Winnie, c’est la lutte, et c’est «win» (gagner), comme le dit son Willie.

Aller voir Oh les beaux jours, mis en scène par André Brassard, c’est ressentir le temps présent, lourd et léger à la fois, c’est s’humaniser devant le silence que révèle la disparition des mots.

 
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