Tapis de clous
9 septembre 2008

«Tu viens d’où? Du Canada? Ah! J’adore Anne, la maison aux pignons verts. J’aimerais bien aller à l’Île-du-Prince-Édouard un jour… Est-ce que tu peux voir des aurores boréales à partir de chez toi? Oh, tu viens de Montréal! C’est la ville des Jeux olympiques, non?»
Voilà, en concentré, les répliques que j’entends le plus fréquemment depuis que je suis arrivé dans la préfecture de Yamaguchi, au sud-ouest de l’île principale du Japon. Je me suis envolé pour le pays du soleil levant à la fin du mois de juillet, afin de participer à un programme d’échange et d’enseignement. L’enseignement va de soi. Il s’agit de travailler en tandem avec les professeurs d’anglais, souvent plus à l’aise avec la grammaire qu’avec l’expression orale.
L’échange, par contre, est plus nébuleux. Peut-être consiste-il à dissiper les préjugés entretenus à l’égard des étrangers. Oui, de nombreux occidentaux sont capables de manger avec des baguettes… Non, le japonais n’est pas impossible à apprendre. Sans doute aurais-je autant de difficulté si je me frottais à l’ukrainien ou au finnois. Si j’étais philosophe, je dirais qu’on se stéréotype comme on peut, mais il fait trop chaud et humide pour réfléchir. Non, sérieusement, je sue à grosses gouttes quand je passe l’aspirateur dans la cuisine.
En fait, puisque Le Délit accepte généreusement de me laisser infiltrer un recoin du journal pour y déverser mes réflexions, il faudrait que je trouve un angle d’approche moins ronflant. Personne n’a envie d’un monologue sur les idées reçues. En même temps, mes nombreux affrontements mano a mano contre des coquerelles dodues, ou mon pèlerinage d’une machine distributrice à une autre en quête du breuvage au nom le plus absurde, n’ont rien de très édifiant…
Pour donner le ton à cette chronique, une référence livresque s’impose. C’est L’Empire désorienté de Catherine Bergman. L’ouvrage n’est pas sans ses détracteurs, mais il a malgré tout l’intérêt de présenter, de la perspective d’une journaliste aguerrie et épouse de diplomate, des aspects moins connus des rouages socioculturels du Japon. Le livre cogite entre autres sur le dicton suivant: «Le clou qui dépasse se fait taper dessus.»
Derrière la politesse excessive qu’on associe habituellement au Japon, il y a une quantité non négligeable de pression sociale. C’est cette pression qui fait que l’étudiant rebelle qui s’est fait teindre les cheveux durant les vacances estivales se fait attraper par le collet par son professeur.
Pour l’étranger, cette situation revêt un double visage. D’une part, il demeure toujours à l’écart –c’est l’invité, le visiteur, celui pour qui on fait le ménage avant son arrivée. D’autre part, cette marginalisation confère à l’étranger une certaine forme d’immunité qui lui permet de gaffer sans trop se faire taper sur les doigts. Je n’ai pas à marcher sur des œufs, puisque je marche sur un tapis de clous. Ils sont bien serrés; je ne sens rien de piquant.
Néanmoins, il arrive que certains clous se hissent suffisamment hauts pour devenir plutôt des points de repère. Au fil de mes rédactions, j’espère vous en présenter quelques-uns. À force de présenter des individus, peut-être qu’on pourra finir par se passer des lieux communs.

 
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