Mode d’emploi: comment mettre la culture en morceaux
9 septembre 2008
Le 27 août au matin, une foule de près de 2500 personnes se réunit devant la Société des Arts Technologiques (SAT), sur la rue Saint-Laurent. Sont présents des artistes, des travailleurs culturels, mais aussi des représentants de plusieurs partis politiques. En quelle occasion?

 La manifestation est une initiative de Culture Montréal et du Conseil des Arts de Montréal. L’objectif: faire front commun devant le gouvernement fédéral qui accumule les compressions budgétaires dans la culture. Les manifestants se mobilisent pour une cause qui rassemble comme peu d’autres le font. Une lettre ouverte au premier ministre Harper, rédigée afin de dénoncer et annuler les coupures, a été appuyée par plus de 1200 signatures lors de l’événement.

 Quelques jours plus tard, sur la Place-Royale à Québec, quelques centaines d’artistes se joignent au Mouvement des Arts et des Lettres (MAL) afin de protester, comme l’ont fait leurs homologues montréalais. «Nous voici réunis pour faire savoir aux troupes conservatrices de Stephen Harper que l’ensemble du Québec s’indigne de ces compressions incompréhensibles et injustifiées», a lancé Stanley Péan, porte-parole du MAL. 

Même le maire de la Ville-Reine,  David Miller, a demandé aux conservateurs de revenir sur leur décision de couper dans la culture. Lorsque même Toronto et Montréal s’accordent, il est évident que l’enjeu ne peut pas être ignoré! 

Les faits

Depuis le 1er avril 2008, le gouvernement Harper a coupé dans le financement à la culture à grands coups de ciseaux. Au total, quatorze programmes abolis ou touchés et 44,8 millions de dollars retirés de l’économie culturelle. Entre le 8 et le 15 août seulement, ce sont sept programmes ou 23 millions de dollars qui ont été éliminés. Parmi les programmes coupés, on compte PromArt, qui contribue à améliorer les débouchés pour les artistes canadiens sur la scène internationale, et qui prendra fin dès le 31 mars prochain. 

La décision de faire converger la grogne des membres de la communauté artistique devant les locaux de la SAT n’est pas sans signification: l’abolition du Fonds des réseaux de recherche sur les nouveaux médias lui a porté un coup dur. Selon le site Internet de la SAT, cette dernière se retrouve privée d’environ 600 000 dollars dans le financement de ses projets de recherche en technologie. Conjointement à d’autres compressions récentes, «ces actions auront des conséquences directes et non négligeables sur la capacité de la SAT à rayonner efficacement au Québec, au Canada et à l’étranger, et à se maintenir à l’avant-garde de l’innovation dans les arts technologiques».

 Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres de l’impact des coupures du gouvernement Harper, coupures dont la communauté artistique cherche toujours le fondement. Les rapports d’évaluation effectués en janvier 2006 par le ministère des Affaires étrangères recommandaient entre autres d’allouer davantage de ressources au programme PromArt. Les 4,7 millions qui y ont été investis ont permis une représentation exceptionnelle du Canada artistique, une initiative dont Robert Lepage et les Grands Ballets Canadiens ont été les principaux bénéficiaires. 

Les rapports sur lesquels les conservateurs se seraient basés afin de justifier les coupures ne sont toutefois pas rendus publics. Cette nouvelle manière de gérer les fonds exige des programmes de subventions culturelles une «efficacité» mal définie. Les audiences du comité du Patrimoine de la Chambre des communes, qui doivent permettre la discussion autour des controverses récentes, ont même été suspendues avant le déclenchement des élections par le député conservateur Gary Schellenberger. 

On apprenait par ailleurs que le budget fédéral prévoit affecter les économies subséquentes à d’autres programmes du Patrimoine. Marc Cassivi, journaliste à La Presse, a obtenu la confirmation du porte-parole de Patrimoine canadien: les sommes nécessaires au relais du flambeau olympique de 2010, évaluées à 24,5 millions de dollars, seraient prélevées dans les 44,8 millions retirés aux artistes! Il semble que la culture, ne pouvant pas amener de médailles au pays, se voit négligée dans l’allocation des ressources. 

Aux urnes

Parmi les personnalités présentes aux manifestations, on comptait entre autres Denis Coderre du Parti libéral, de même qu’une poignée de représentants du Bloc québécois, du Nouveau Parti Démocratique, de Québec Solidaire et du Parti québécois. Peut-on parler d’un enjeu politique qui pèse?

 Avec un premier ministre prêt à déclencher des élections, le scandale des compressions budgétaires dans la culture pourrait menacer le retour du gouvernement minoritaire en place. Le 29 août dernier, Stéphane Dion annonçait que le Parti Libéral s’engageait à rétablir les programmes coupés par les conservateurs s’il parvenait à se faire élire. Gilles Duceppe souhaite également «passer de la parole aux actes» dans la reconnaissance de la nation québécoise, qui doit nécessairement passer par le financement de sa production artistique. Mais, selon André Cornellier, un photographe montréalais travaillant auprès du gouvernement, la culture n’est jamais un enjeu déterminant dans une campagne électorale. Depuis que Harper a confirmé la tenue d’élections fédérales cet automne, le débat s’articule de plus en plus autour de l’économie et du leadership dans les grands titres des journaux, soit l’orientation que le premier ministre actuel désire leur donner. 

Les «politiques suicidaires» de Harper, pour emprunter l’expression de Pierre Curzi, du Parti québécois, n’auraient peut-être pas les conséquences espérées par l’opposition. Les derniers sondages montrent même que les manifestations contre les coupures n’auraient pas provoqué de remise en question des politiques conservatrices de la part de la population. Selon un sondage Léger Marketing mené du 29 août au 3 septembre, les intentions de vote des Québécois seraient partagées entre le Parti conservateur et le Bloc québécois, à 30 p. cent chacun. Cela constitue une montée de six points des conservateurs depuis juin. Selon le plus récent sondage Segma-La Presse, publié le 8 septembre, les conservateurs s’assureraient 43 p. cent des intentions de vote. 

Peut-on en conclure que les Québécois sont peu conscientisés? «Les gens présents à la manifestation [à la SAT] étaient surtout des gens du milieu», rappelle Cornellier. Les brefs délais auxquels l’organisation a été soumise sont peut-être à blâmer, mais les chiffres surprennent dans les sondages. 

La cible québécoise

Pourtant, c’est du Québec que proviennent les plus hauts cris. Quoique les compressions touchent les artistes dans l’ensemble du pays, les élus québécois posent la province comme cible principale. «À l’étranger, nos artistes sont nos meilleurs ambassadeurs», affirme Christine St-Pierre, la ministre de la Culture et des communications du Québec. En effet, près de la moitié des bénéficiaires du programme PromArt sont issus du Québec, pour un total de 116 artistes. 

C’était au printemps 2006, quelques mois seulement après avoir pris les rennes du pays, que Harper avait reconnu l’existence d’une nation québécoise. Ce coup politique lui avait par la suite permis de gagner l’appui de nombre d’électeurs de la province. Pour plusieurs des manifestants à la Société des Arts Technologiques, les compressions en culture démontrent plutôt une volonté d’affaiblir le principal moyen d’expression de cette nation. 

Une chasse idéologique

Pour André Cornellier, les coupures dans les subventions à la culture constituent une prise de position morale plutôt qu’une attaque contre le nationalisme québécois. «On connaît mal Stephen Harper au Québec; on ne comprend pas la motivation de cette décision. Je travaille depuis des années avec des fonctionnaires fédéraux sur la législation des droits d’auteurs, et je n’ai jamais vu un gouvernement aussi peu transparent», avoue-t-il. En tant que premier ministre d’un gouvernement minoritaire, il est particulièrement montré du doigt dans l’application de sa chasse aux sorcières de la culture.

 La tendance du gouvernement Harper à choisir les bénéficiaires des subventions fédérales selon des critères idéologiques est surtout ce qui inquiète l’opposition. L’exemple cité ad nauseam par les médias est celui de Holy Fuck, un groupe torontois – instrumental, il faut le préciser. À cause de son nom, menace évidente à la morale des Canadiens, il a été utilisé comme bouc émissaire par les conservateurs afin de justifier les coupes dans le programme de promotion de nos artistes à l’international, PromArt. 

Antonio D’Alfonso, actif dans le milieu culturel canadien depuis 1978 et chargé de cours à McGill en lettres et cinéma, parle d’un procédé de red herring. Ce terme de cinéma décrit bien les techniques de dissimulation de Harper, qui accumule discrètement les coupes dans les arts depuis son arrivée. S’en suit un abîme idéologique: «Il y aura le gouvernement d’un côté et les artistes de l’autre, écrit Michel Boisvert dans son blogue au journal Voir. Le gouvernement va établir les nouvelles règles de conduite et choisir ceux qui vont y adhérer, et ceux qui vont être choisi vont faire ce qu’on leur dicte de faire et dire.» 

Cela ne fait qu’accentuer la situation précaire de toute une classe d’artistes. Paradoxalement, ce pourrait être l’objectif recherché par le gouvernement de Stephen Harper. Antonio D’Alfonso dénonce la «culture de la pauvreté» qui est entretenue. C’est, pour lui, une manière de «détourner toute discussion, afin de contrer la culture». Il devient nécessaire de jouer la carte économique pour convaincre Harper de la validité des programmes. Pouvons-nous réellement réduire les arts aux revenus qu’ils engendrent? 

Art et argent

À la SAT, une conviction demeure: «Le rayonnement de la culture canadienne doit obligatoirement passer par un soutien financier récurrent et conséquent, si nous voulons conserver la place enviable que le Canada détient à l’échelle internationale.» Les économies faites sur le dos des artistes, même ceux qui ont déjà acquis une reconnaissance internationale, montrent bien que l’art est en perpétuelle lutte contre les exigences de la rentabilité. 

Pourtant, le point de vue sur la culture doit changer selon un rapport du Conference Board of Canada, organisme de recherche autonome et non partisan. Dans «Valoriser notre culture: comprendre l’économie créative du Canada», rapport publié en juillet dernier, on révèle l’importance des industries artistiques et culturelles du point de vue économique. En 2007, plus de 1,1 millions d’emplois étaient attribuables au secteur culturel. Ceci représente un revenu de 84,6 milliards de dollars, soit environ 7,4 p. cent du PIB réel total du Canada. 

La réaction de tout travailleur placé dans une telle situation pourrait donc être identique à celle des artistes canadiens. «On nous reproche de ne veiller qu’à nos intérêts, de ne manifester que quand notre portefeuille est touché. […] Où sont les artistes, ces pelleteux de nuages, se demande-t-on. Eh bien, le reste de temps, ils travaillent comme l’ensemble de la population. Ils sont à l’ouvrage, au bureau, en salle de répétition, dans l’atelier,  la shop, à l’œuvre», a expliqué Stanley Péan à la manifestation du 3 septembre dernier. 

Ce n’est pas uniquement avec des chiffres que l’on peut mesurer l’apport de la culture: elle attire également au pays un nombre important de personnes, d’entreprises et d’investissements. De plus, elle favorise le rayonnement du Canada à l’étranger et crée davantage de réseaux entre les cultures et les sociétés. 

Des mentalités à changer

Pour D’Alfonso, la valeur de la culture ne peut donc que souffrir de l’élimination des subventions, et de nouvelles stratégies de contestation s’imposent. Avec le déclenchement des élections, il est possible de penser que les représentants du monde culturel seront davantage portés à s’exprimer sur la place publique pour la défense légitime de leur travail. D’Alfonso rappelle pourtant que l’art ne devrait pas avoir à lutter pour sa subsistance. Pour l’ensemble de ceux qui ont manifesté dans les dernières semaines, les mentalités doivent changer afin de revaloriser la production culturelle et de percevoir l’artiste comme l’acteur social indispensable qu’il est.

 
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