Deux entrevues
18 mars 2008
La Chine fascine. La Chine inquiète. La Chine s’éveille. La Chine nous achète. Au-delà des clichés, Le Délit a voulu savoir ce que pensaient deux jeunes qui y ont vécu récemment: Rei, en République populaire, et Claude, à Taiwan.

Claude Lorrain-Bouchard (Montréal, U3 Études est-asiatiques) a passé un an à Taipei, Taiwan. Il a appris le mandarin, avec les caractères traditionnels s’il vous plaît!

Le Délit (L.D.): En trois mots, qu’est-ce que la Chine pour toi?
Claude Lorrain-Bouchard (C.L.B.): Je crois que plus tu t’approches, plus tu t’aperçois que c’est complexe, que la culture est beaucoup trop belle et trop grande pour qu’on puisse la résumer.

L.D.: Qu’est-ce qui te manque de la Chine?
C.L.B.: La «bouffe»! Elle est excellente et pas chère. En plus il y a des marchés de nuit. Il y a toujours quelque chose d’ouvert, et comme je suis un peu oiseau de nuit… Sinon, j’ai été impressionné par la civilité des gens: j’ai trouvé que bien des stéréotypes ne se vérifiaient pas. J’ai très hâte de retourner en Asie.

L.D.: Avoir 20 ans à Taipei ou à Montréal, quelle différence?
C.L.B.: Je crois que c’est assez semblable: ça reste un monde urbain avec un bon niveau de vie. On a le cliché que les Asiatiques étudient constamment, mais en fait, une fois qu’ils réussissent à entrer à l’université, ils prennent ça plus «relax». Si tu te tiens le moindrement avec des Asiatiques ici, c’est possible de voir Taipei comme le quartier chinois, mais à l’échelle d’une ville. Personnellement, je n’ai pas eu de gros choc culturel.

L.D.: Est-ce que tu vivrais là-bas?
C.L.B.: Je pense que oui. En ville, tout est très serré, mais les parcs sont magnifiques et ça permet d’avoir l’impression de sortir de la ville. La vie urbaine est effervescente. Il n’y a peut-être pas la même diversité ethnique qu’à Montréal, mais il y a une grande diversité d’intérêts.

L.D.: Où vois-tu Taiwan dans 20 ans?
C.L.B.: Je crois que ça va continuer de se diversifier. Tout le monde parle de polarisation, mais je crois qu’il y a deux courants qui «gueulent» fort en ce moment pendant que la majorité au centre est beaucoup plus neutre et diversifiée. Même s’ils se réunifient à la Chine, je crois que les habitants vont continuer de se considérer Taiwanais. Ils sont fiers d’avoir réussi à élever autant le niveau de vie depuis l’époque de leurs parents, d’être reconnus mondialement au point de vue technologique.

L.D.: Qu’est-ce qu’on ne comprendra jamais des Chinois?
C.L.B.: Si on est réceptif et ouvert, peu importe d’où l’on vient, je pense qu’il n’y a rien d’incompréhensible. Un Chinois qui ne s’en donne pas la peine peut très bien ne pas tout comprendre de sa culture. Sans oublier que c’est une culture qui n’arrête pas de changer. Il suffit de rester humble et à l’écoute.

L.D.: Quel est le truc le plus étrange que tu aies mangé en Chine?
C.L.B.: Deux choses: un fruit qui ressemblait à un ananas et un artichaut fusionnés et le Chou doufu (tofu qui pue). En fait, je me suis habitué au tofu qui pue assez vite parce que c’est très bon.

L.D.: Qu’est-ce que tu peux faire sans problème en Chine que tu ne pourrais pas faire ici?
C.L.B.: Je ne sais pas trop… On peut roter sans s’excuser? Commencer à manger avant les autres? J’ai dû faire des erreurs, mais on pardonne toujours plus à un étranger.

Rei Jackler (San Francisco, U3 Histoire), a passé trois mois à Tianjin, au nord de Beijing, pour enseigner l’anglais à des enfants du primaire et du préscolaire et apprendre le mandarin.

Le Délit (L.D.): En trois mots, qu’est-ce que la Chine pour toi?
Rei Jackler (R.J): C’est animé (busy), pollué, incomparable. En Californie, j’habite tout près d’une forêt de séquoias. Quand je suis revenue chez moi, j’avais l’impression que tout le monde dormait en plein jour tellement ça semblait vide.

L.D.: Qu’est-ce qui te manque de la Chine?
R.J.: Ça peut paraître étrange, mais je m’ennuie de la cohue des rues. Circuler à vélo en Chine est un des trucs les plus amusants au monde: c’est comme les auto-tamponneuses. Il y a huit voies dans chaque direction et ça arrive de partout en même temps.

L.D.: Avoir 20 ans à Tianjin ou à Montréal, quelle différence?
R.J.: C’est difficile de comparer. Quand tu es étrangère là-bas, tout le monde veut devenir ton «partenaire» d’anglais. Il y a déjà un gars qui est sorti de derrière un buisson en me lançant sa carte d’affaires pour ça. Si ce n’est pas pour la langue, on te harcèle pour t’offrir des jobs de mannequin. Je crois qu’ils fantasment sur les Occidentales.

L.D.: Est-ce que tu vivrais là-bas?
R.J.: Certainement pas à Tianjin! La Chine est tellement polluée que ça m’a donné envie d’étudier en environnement. J’ai fait un voyage de 18 heures en train à travers le nord-est du pays, la Rust-belt chinoise: on ne voyait que du désert et des mines de charbon. On se croyait au 19e siècle, c’est un endroit très triste.

L.D.: Où vois-tu la Chine dans 20 ans?
R.J.: Je m’inquiète beaucoup pour son environnement. La déforestation et la pollution ont atteint des niveaux assez extrêmes. J’ai l’impression que s’ils n’agissent pas très vite, les Chinois vont détruire leur propre pays.

L.D.: Qu’est-ce qu’on ne comprendra jamais des Chinois?
R.J.: La diversité de ce peuple. En Occident, on a encore trop tendance à traiter la Chine comme un bloc monolithique qui pense d’une seule manière. On oublie que les cultures locales sont très diversifiées et que les minorités ethniques et religieuses sont nombreuses: il y a aussi des Chinois musulmans, chrétiens ou juifs (enfin, en théorie, pour ce qui est des Juifs…).

L.D.: Quel est le truc le plus étrange que tu aies mangé en Chine?
R.J.: C’était tellement bizarre que je ne pourrais même pas le nommer. C’était dans un banquet huppé; en Chine, plus un banquet est huppé, plus la «bouffe» sera étrange. Je crois que c’était une sorte de limace de mer, une bizarrerie gélatineuse. En tout cas, je n’étais pas très convaincue.

L.D.: Qu’est-ce que tu peux faire sans problème en Chine que tu ne pourrais pas faire ici?
R.J.: Couper les gens dans les files. Ils ne font pas vraiment la file, en Chine. Quand le train entre en gare, c’est chacun pour soi.

 
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