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Rasoirs, peignes et astuces

L’Opéra de Montréal s’en donne à cœur joie pour présenter Le Barbier de Séville, opéra-bouffe en deux actes de Rossini.

Il y a présentement deux barbiers chantants en ville, qui tous deux facilitent les visées amoureuses de jeunes hommes épris depuis le premier coup d’œil de jolies blondes que leurs barbons de tuteurs voudraient eux-mêmes épouser. L’un se nomme Sweeney Todd et il tranche des gorges dans un cinéma près de chez vous. L’autre est infiniment plus joyeux : c’est Figaro, le barbier de Séville, dont le charme pétillant fait tout sauf raser ou barber les spectateurs de l’opéra.

Dans l’espoir de voir apparaître à son balcon la belle Rosine (Julie Boulianne, mezzo-soprano), dont il est éperdument amoureux, le comte Almaviva (Frederic Antoun, ténor) vient chanter une aubade devant la maison du docteur Bartolo (Donato di Stefano, basse), acariâtre grippe-sou et tuteur de la belle. Sur l’air archiconnu de Largo al factotum (« Ehi, Figaro ! Son qua/Figaro qua, Figaro là,/Figaro su, Figaro giù…») survient joyeusement Figaro (Aaron St.Clair Nicholson), pétillant chirurgien-barbier, qui promet au comte de l’aider à conquérir Rosine. Son plan : il s’introduira chez Bartolo en feignant être un soldat ivre avec un billet de logement. Mais il doit agir rapidement, car Bartolo a l’intention d’épouser sa pupille « avant la fin du jour », aidé en cela par le vénal don Basilio (Stephen Morscheck, baryton-basse), le maître de musique de Rosine et, surtout, l’allié inconditionnel de qui le paie.

L’Opéra de Montréal avait monté Le Barbier de Séville, un des favoris du répertoire comique, en 2000. Ce sont cependant les costumes et les décors de la version de 1976, alors signée Robert Prévost, qui ont été repris et adaptés (Guy Neveu pour les décors, Joyce Gauthier pour les costumes). Alain Gauthier, le metteur en scène, raconte avoir « tout démoli et tout reconstruit, les costumes ont été refaits à partir du concept original, et jusqu’aux accessoires ».

Au-delà d’un décor sévillan rafraîchi, mais classique, c’est un jeu d’éventails orangés qui domine la joyeuse pagaille du Barbier. « Orange, comme les oranges de Séville », précise Alain Gauthier. Rien d’amer, pourtant, dans la production et l’effet est plutôt réussi : outil de flagornerie pour don Basilio lorsqu’il chante une ode à l’art de la calomnie (La calunnia è un venticello) ou instrument d’autorité manié avec vigueur par une garnison de soldats qui fait irruption dans la maison de Bartolo, l’accessoire parvient à souligner l’impulsivité andalouse et le jeu de dissimulation et de tromperie auquel se livrent tous les personnages. Après tout, c’est à partir d’une comédie de Beaumarchais que Rossini et son librettiste, Cesare Sterbini, écrivirent Il barbiere de Siviglia…

La musique est irrésistible et l’Orchestre symphonique de Montréal, sous la direction de Jacques Lacombe, soutient sans faille une distribution égale et plaisante. On n’aurait pas regretté un peu plus de projection, qui aurait pu faire ressortir certains airs, mais la texture joviale qui traverse l’ensemble l’emporte dans la bonne humeur générale (c’est un opéra-bouffe après tout, c’est peut-être même l’essentiel).

De l’articulation singulière de Rosine aux soubresauts vocaux dont Bartolo pimentait ses récitatifs, des cabrioles d’un Figaro engageant et vif aux élans fougueux d’un comte hardi, de toute évidence, les chanteurs s’amusent autant que le public, qui se réjouit autant des subterfuges et stratagèmes de Figaro que d’un Bartolo grotesque et obstiné que sa rage étrangle par moments.

Quelques mots du metteur en scène…

On a pu le voir à l’œuvre dans L’Étoile de Chabrier et dans Il Tabarro/Suor Angelica. Alain Gauthier signe cette fois, toujours pour l’Opéra de Montréal, la mise en scène du Barbier de Séville. Propos recueillis par Marguerite Tinawi.

Le Délit (L.D.): Vous êtes parfois directeur de scène, parfois metteur en scène. Quelle est la différence ?

Alain Gauthier (A.G.): Directeur de scène, c’est mon emploi à temps plein à l’opéra [depuis presque dix ans]. Le directeur de scène appelle les éclairages, fait les horaires de répétition, assiste le metteur en scène lors des répétitions. [L]e metteur en scène, c’est celui qui invente le spectacle, qui dirige les solistes. […] C’est un nouveau projet et il faut l’inventer.

Bien sûr, quand je fais des mises en scène, j’ai congé de direction de scène ! […] J’ai commencé [ma carrière à l’opéra] en faisant des assistances, puis de petites mises en scène à l’Atelier [lyrique de l’Opéra de Montréal], puis je suis devenu directeur de scène et les mises en scène sont arrivées au fur et à mesure. J’ai donc beaucoup appris en voyant d’autres metteurs en scène travailler. C’est la meilleure école. Même les mauvais nous apprennent beaucoup de choses !

L.D.: Quels étaient vos défis pour la mise en scène du Barbier ?

A.G.: Le vrai défi, c’est que dans ce genre de contrat, on nous « impose » un décor et des costumes, pour des questions budgétaires. Les maisons d’opéra ont des décors qui leur appartiennent ou louent les décors d’autres compagnies. […] Le décor dont j’ai hérité est un décor à la fois traditionnel et inventif. […] Comme le Barbier est une comédie assez classique, il faut que les ressorts comiques soient bien mis en place. 

Mon second défi était de rendre l’histoire claire parce qu’il y a beaucoup de petits détails. Il faut que le public sache qui est qui, qui veut avoir qui.

L.D.: Est-ce que c’est un opéra que vous aimez ?

A.G.: Oui ! Absolument ! J’adore le style, j’adore cette musique-là et j’adore ce que les chanteurs font parce que c’est un chant qui est très virtuose, avec beaucoup de vocalises, d’airs chantés très rapidement, un peu comme dans la musique baroque. Il y a quelque chose d’un peu surhumain. On se demande comment les chanteurs font pour chanter avec tout ce volume-là, à cette vitesse-là et, en plus, avec autant de subtilité.

L.D.: En parlant de chanteurs, comment cela se passe-t-il avec les « vôtres » ?

A.G.: Ça se passe vraiment très bien ! En fait, je les connaissais presque tous, sauf Donato di Stefano. C’est un des grands Bartolo, qui chante à travers le monde. J’étais d’ailleurs un peu impressionné au début ! Un Italien ! En plus, il connaît ce rôle-là complètement. […] [Il] a apporté beaucoup d’eau au moulin par sa connaissance de la musique de Rossini.

Aaron St.Clair Nicholson (Figaro) est un acteur incroyable. On lui donne un petit coup dans le dos et ça part et ça explose tellement il est créatif. Frédéric Antoun (Almaviva) a tout ce qu’il faut, c’est exactement le type de voix pour l’opéra rossinien. En plus, c’est un beau garçon, qui a l’air d’un prince, alors c’est parfait ! Et enfin, Julie Boulianne (Rosina), qui est toute petite, menue, mais qui a une voix… On se demande d’où sort cette voix-là, cette puissance. […] C’est un plaisir de travailler avec eux !

L.D.: Et pour conclure, est-ce qu’il y a un opéra que vous aimeriez vraiment diriger ?

A.G.: Oui ! Il y en a beaucoup, mais j’aime beaucoup l’opéra français et j’adorerais monter Le dialogue des carmélites de Poulenc. C’est du théâtre chanté, tiré du texte de Bernanos. Tout est beau : la musique est belle, la construction dramatique est parfaite… J’ai fait Suor Angelica l’an dernier. Il doit y avoir quelque chose qui m’attire chez les religieuses…


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