Rire ou contre-rire
5 novembre 2013
Construction descendante

« Rira bien qui rira le dernier »

C’est apparemment dans une fable de Jean-Pierre Claris de Florian datant du XVIIIe siècle que cette pensée fut exprimée pour la première fois. Lucas et Guillot discutent à propos d’un nuage dans Les Deux paysans et le nuage; Lucas craint que le nuage ne soit chargé de grêle, signant la destruction de la récolte alors que Guillot présume une pluie bienfaisante. Rira donc bien qui rira le dernier, c’est le vent qui se moquera des deux compères, entraînant le nuage au loin.

Revenons à l’heure actuelle, où ce dicton est fréquemment utilisé pour appeler à la patience. Ne vous a-t-on jamais dit ces quelques mots alors que vous ragiez d’impuissance, aux prises avec une situation dans laquelle vous étiez bien le seul à ne pas rire? Ou peut-être le vous êtes-vous dit à vous-même, dans votre barbe, en lançant un regard assassin à ceux qui vous entouraient. Le rire est alors devenu pour vous une promesse vengeresse. Cela est fort dommage. Le rire, un plat froid? Le rire ne vous évoque-t-il pas plutôt la chaleur, le partage, la libération, l’extase?

Évidemment, il y a plusieurs types de rires, se classant, se déclassant, se rejoignant, s’éloignant les uns des autres mais si vous avez été un jour victime du fou rire, vous serez d’accord avec moi que malgré son caractère incontrôlable, il a des vertus extraordinaires. Il en est de même pour les vieux qui, sourire aux lèvres, déclarent que le rire rallonge la vie. Cela m’étonnerait fort que leur rire n’émane de dents qui grincent. Ce rire qu’ils prônent et qualifient de jouvence ne peut prendre sa source dans le rire vengeur et patient. Il ne faut pas attendre pour rire. Comme l’a dit Jean de la Bruyère, «il faut rire avant d’être heureux, de peur de mourir sans avoir ri.» Le rire qui naît du rire, vous le connaissez? Celui qui prend racine dans les saccades d’un son aigu, forcées parfois, innées souvent. Ce rire-là ne doit pas attendre, il doit sortir et se répandre tout autour, il est nécessité.

Revenons à notre dicton: «rira bien qui rira le dernier». Je pense que celui qui rira le premier pourrait bien être aussi celui qui rira le dernier. La pratique entraîne l’aiguisement de capacités, le rire n’y échappe pas.  Je ne prétends pas que celui qui rira le premier aura le souffle suffisant pour continuer à rire tout au long de la propagation de l’onde de joie qu’il aura initiée, mais je ne doute pas que le rire lui rendra visite à nouveau. Scientifiquement, le rire est bon pour la santé. Psychologiquement, il l’est aussi. Socialement, le rire rassemble et réunit, lorsqu’il est bien choisi. N’attendez donc pas d’être le dernier à rire, laissez-vous prendre lorsqu’il passe à la porte et ne le gardez pas en réserve en vue d’une attaque. L’arme du rire est puissante, tâchons donc d’en faire bon escient. Voici ce que je vous propose: «riez bien, riez le premier, riez le dernier».