Overdose d’œstrogènes à McGill
22 octobre 2013 - Image par Camille Chabrol
Crêpage de chignon pour un million de coupons au Players’ Theatre.

Après la comédie musicale Les Belles-Sœurs au Théâtre d’Aujourd’hui, le Players Theatre de McGill prend le relais avec la version anglaise adaptée du français par John Van Burek et Bill Glassco. Au troisième étage de l’édifice Shatner, dans la petite salle de théâtre au fond du couloir, l’univers de Michel Tremblay s’installe. Retour en 1956 dans la cuisine d’une maison d’un quartier ouvrier québécois. S’y rassemble un groupe de femmes aux personnalités débordantes qui souffrent, rient et vivent dans une même misère, la précarité.

Le contexte de la pièce est rude, les thèmes sérieux, et l’ambiance oscille entre angoisses et crises de fous rires. Il faut suivre le rythme de ces femmes venues aider Mme Germaine Lauzon, leur sœur, voisine et amie à coller dans des livrets le million de timbres qu’elle a gagné à la loterie pour qu’elle puisse recevoir du catalogue les objets divers et variés dont elle compte remplir sa maison. La chance incroyable de Germaine invite bien entendu à une jalousie débordante et à des réglements de comptes ravageurs. L’amitié souvent hypocrite et les insultes amères refont surface lorsqu’il s’agit de saisir l’opportunité qui se présente. Mais, avant de se rabaisser à voler une amie, on papote.

Bien qu’il manque les nuances du français de Michel Tremblay, la mise en scène est remarquable. Un chœur grec récite les temps forts de la pièce et accompagne les Belles Soeurs dans leur excitation et leur amour démesuré pour le bingo. Lorsqu’elles se lèvent et se placent à quelques centimètres des spectateurs du premier rang, on angoisse et on rit en même temps. On comprend combien c’est tragique d’avoir pour seul confort un jeu comme le bingo, avec un cendrier pour gros-lot. En même temps, on ne peut pas s’empêcher de rire face à l’absurdité que représentent ces neuf femmes pleurant de joie, simplement à l’idée de pouvoir participer.

Enfermées dans une vie régie par des habitudes strictes, ces femmes tournent en rond. La pitié guette le répertoire sentimental des spectateurs. La vieille femme de 93 ans qui ne peut s’empêcher de mordre ceux qui la touchent est la cerise sur le gâteau. Dès son arrivée sur scène, on est mal à l’aise. Toute recroquevillée, les cheveux poudrés et le maquillage effrayant, elle marmonne des paroles incompréhensibles. De ses mains frêles, elle attrape les coupons et tombe de sa chaise. Sa belle-fille la gifle pour la faire arrêter, ce qui ne l’empêche pas de bouger tant bien que mal. On s’attend à ce qu’elle tombe raide morte, mais non. Elle délire, inconsciente, et c’est là qu’elle dévoile à Mme Lauzon ce que les dames sont vraiment venues faire chez elle. La pièce se termine sur un crêpage de chignon général. Les coupons volent dans tous les sens. Les dames se tirent les cheveux pour les attraper, se sautent dessus, s’insultent et partent en courant. Au premier rang, on relève les genoux pour laisser ces dames se courir après tout en essayant de retenir les fous rires que déclenchent en nous ces femmes transformées en véritables bêtes sauvages.

À la fois tragique et comique, l’adaptation du Players’ Theatre gagne son pari. On sort de la salle en entendant résonner au fond de sa tête le cri de guerre de Mme Brouillette qui, s’adressant à Mme Lauzon s’exclame: «YOU DO NOT DESERVE ALL THESE STAMPS!»