Cécile Richetta – Le Délit https://www.delitfrancais.com Le seul journal francophone de l'Université McGill Wed, 19 Sep 2018 23:06:47 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.9.8 Faire les comptes https://www.delitfrancais.com/2016/04/05/faire-les-comptes/ https://www.delitfrancais.com/2016/04/05/faire-les-comptes/#respond Tue, 05 Apr 2016 06:24:35 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=25331 Je vois déjà l’immense tente se dresser sur le campus, le défilé d’étudiants fraîchement diplômés, les chapeaux, les photos, les parents fiers, la larme à l’œil. La collation des grades, rite de passage de tout étudiant nord-américain, sera bientôt mon moment pour briller, mes dix secondes de célébrité. Je ne prétends pas parler pour tous les étudiants qui en juin recevront leurs diplômes. À chacun son bilan, ses expériences, ses regrets et ses succès; cet article se veut tirer des leçons de mes trois ans à McGill dans la Faculté des arts.

Ce que McGill m’a apporté…

En sortant du secondaire, l’université m’a apporté la liberté. D’abord, celle de choisir mes cours parmi des dizaines d’autres, ainsi que mes professeurs et ma spécialisation. Pouvoir décider de mon champ d’études voulait aussi dire rencontrer des gens passionnés et passionnants, et qui m’ont permis d’être plus critique, plus ouverte d’esprit, et plus à l’écoute. Quant aux professeurs, quand bien même ils ne sont pas tous pareils, certains d’entre eux ont rendu ces trois dernières années incroyables. Particulièrement ceux qui critiquent ouvertement le système, ceux qui ont une pédagogie digne d’une université comme McGill, ou ceux qui m’ont aidée, m’ont donné une chance et ont cru en moi.

Dans cette université, je me suis épanouie, je me suis découverte. Entre les cours intellectuellement stimulants, les bibliothèques aux rayons interminables, regorgeant de livres sur des sujets dont je n’avais même pas idée, et le campus à la Harry Potter — avec l’équipe de Quidditch que l’on peut observer jouer depuis McLennan.

À moins d’un mois de la fin, je me dis qu’il y a plusieurs raisons pour lesquelles j’aimerais rester. Pour ces associations, que je n’ai découvert que trop tard. Pour tous ces gens motivés, à qui je n’ai jamais pu parler. Pour ces cours, que je n’ai pas eu le temps de prendre, et ces professeurs que je n’ai pas encore rencontrés. Pour le plaisir de prendre seulement trois cours dans un semestre, et pas cinq à chaque fois.

Mais mon épanouissement ne peut pas se résumer à McGill. C’est cette université, mais aussi les stages et les expériences en dehors du campus, l’été à Montréal, la fête sur Saint-Laurent, et les personnes que j’ai rencontrées en dehors — voisins, voisines venant de tous les horizons — et qui m’ont rendue heureuse. Mon expérience dépasse donc les limites de Roddick Gates.

…et ce que je ne regretterai pas

À McGill, j’ai découvert que la réussite ne dépend pas toujours de soi, et que l’université devient cruelle lorsque les choses s’emballent et se dégradent. Le jour où j’ai eu des problèmes de santé, l’université est devenu un enfer: épuisement, pas de vacances au premier semestre, une quantité de travail impossible à abattre et des professeurs qui en rajoutent toujours plus et ont l’air surpris quand on ne peut pas tout faire ou tout lire — le burn out complet. Je ne pourrai jamais assez remercier mes amis, ma famille — quand bien même elle était à des milliers de kilomètres — et mon copain, qui m’ont soutenue quand McGill m’a enfoncée la tête sous l’eau. Je ne remercierai pas McGill pour ces longues semaines d’angoisse et de panique.

Je ne remercierai pas non plus McGill au niveau financier: ses livres que je ne réutiliserai jamais et que la librairie m’a gentiment proposé de racheter un dixième du prix d’origine, ou encore ses cantines et ses chambres en résidence à un prix exorbitant.

La fin d’un baccalauréat, c’est aussi une certaine monotonie. L’université n’est plus aussi excitante qu’au premier semestre, et beaucoup d’entre nous n’ont qu’une envie: s’échapper, partir, et découvrir un ailleurs. Au bout de quelques semestres, les cours finissent par se répéter, et les examens se ressemblent: il est alors urgent de sortir de ce cycle, sous peine d’une crise d’ennui.

Philomène Dévé

C’est un au revoir

Aux futurs étudiants: venez à McGill, et éclatez-vous. L’université sera généreuse et cruelle, et je vous souhaite de toujours être en bonne santé. Prenez soin de vous, de votre corps, de votre mental, et de vos amis. Par-dessus tout, sortez de la bulle mcgilloise. Montréal, les Québécois et les Canadiens ont tellement à offrir, bien plus qu’une institution universitaire ne pourra jamais le faire.

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Introspection journalistique https://www.delitfrancais.com/2016/03/14/introspection-journalistique/ https://www.delitfrancais.com/2016/03/14/introspection-journalistique/#respond Tue, 15 Mar 2016 03:59:42 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=25033 Lors d’une discussion récente avec une camarade de classe, je l’écoutais me dire qu’en choisissant sa faculté à McGill, elle avait pris en compte des facteurs tels que le métier qui allait le mieux payer, ou celui qui avait le plus «d’avenir». Je n’ai jamais voulu me poser cette question, probablement par peur de la réponse, enfouissant ma tête dans le sable comme une autruche. Alors que mon expérience à McGill tire à sa fin, la question me taraude: le journalisme a-t-il encore un avenir?

Payer ou ne pas payer pour l’information?

Maintenant qu’Internet est partout dans nos vies, les sources d’informations sont inépuisables. En tant que lecteur, c’est merveilleux! Mais en tant que journaliste, cette abondance d’informations pose une question: puisqu’elle est si accessible, doit-on vraiment payer les journalistes?

Les blogueurs, eux, ne sont pas payés. En 2012, le Huffington Post français avait refusé de payer ses blogueurs, pourtant considérés comme des contributeurs fréquents. Les blogueurs s’étaient insurgés, et les journalistes avaient probablement lâché un soupir de soulagement — au moins, ce n’était pas leur profession. Aude Baron, ex-rédactrice en chef du Plus du Nouvel Observateur (l’Obs, ndlr), un hebdomadaire français, explique que «tout travail mérite salaire», mais que les blogueurs, contrairement aux journalistes, ne sont pas là pour produire de l’information mais pour l’enrichir, en apportant un point de vue alternatif ou une opinion. La recherche, les sources, le travail de terrain ne relèvent donc pas du travail d’un blogueur. Néanmoins, l’Obs avait alors pris la décision de payer certains de ses contributeurs sur la base de la popularité des articles qu’ils produisaient. Plus l’audience aimait les contributions, plus le blogueur avait de chances d’être rémunéré.

Le modèle est peut-être économiquement viable, mais il est impossible de s’empêcher de penser à tous les articles ayant peu d’intérêt politique, économique ou social qui envahissent la toile. Lorsque les contributeurs sont payés aux «J’aime», aux partages sur Facebook et aux nombres de commentaires, la qualité des sujets peut être remise en question. Ce qui plaît n’est pas toujours ce dont il faut parler, déclencher des controverses inutiles pour le simple plaisir des trolls d’internet n’est pas le travail d’un journaliste. Pour avoir une petite idée de ce que veut dire payer ses contributeurs aux «J’aime», il suffit de regarder du côté du MTL Blog.

Payer un journaliste, c’est payer la recherche, l’assurance de sources fiables, la réflexion, le travail parfois long, les nuits blanches et les casse-têtes. Le journaliste certes produit de l’information, mais il produit surtout un certain type d’information qui mérite un salaire. Une qualité d’information essentielle à l’éducation de nos sociétés et à leur bon fonctionnement.

Prune Engérant

Jongler entre la déontologie et un salaire fixe

Puisqu’il faut payer les journalistes, le souci de la somme devient épineux. L’équilibre entre déontologie et salaire est alors au cœur du débat. Selon Le Devoir, de 1981 à 2013, au Québec le salaire d’un journaliste indépendant a chuté de 40%. En plus de cela, le journalisme reste un milieu inégalitaire, où les femmes pigistes sont en moyenne payées 14% de moins que les hommes. La précarité des journalistes affecte nécessairement la qualité de leur travail, car quand bien même on se veut idéaliste et parler de sujets qui fâchent et qui remettent en question le statu quo, il faut aussi payer ses courses, ses factures téléphoniques, internet, et son loyer.

La précarité est, selon moi, l’une des raisons principales pour laquelle l’opinion publique est de moins en moins en faveur des journalistes, et semble parfois avoir l’impression que les journalistes feraient  tout pour un gros titre. Lorsqu’un métier est peu ou mal payé, et qu’il faut néanmoins en vivre, la qualité peut devenir un obstacle à un revenu confortable. C’est donc une question de déontologie — se conformer aux codes et aux règles du métier de journaliste, un pilier pour que la profession soit respectée et légitime. Le Conseil de Déontologie en Belgique publiait en 2013 un nouveau code de déontologie, et stipulait clairement «Les journalistes évitent tout conflit d’intérêts.»

Les intérêts individuels sont en conflit direct avec les intérêts de la profession. La pression repose entièrement sur les épaules des journalistes qui doivent alors jongler entre maintenir un niveau de vie décent et résister à toute pression extérieure pour maintenir leur intégrité. Il est essentiel qu’ils le fassent, car sans la déontologie, la profession n’a plus aucune légitimité.

La vague du numérique

Aujourd’hui, les étudiants en journalisme sont, non sans raison, inquiets pour leur avenir. Un article de La Presse datant de 2012 expliquait qu’un journaliste à Radio Canada avait dû attendre onze ans avant de devenir un «permanent». Pas de plan de carrière pour les journalistes, et drôle de perspective d’avenir pour les étudiants.

De nouvelles qualifications

La question fondamentale est celle du numérique: comment les étudiants en journalisme doivent-ils s’adapter, se préparer, pour espérer être compétitifs sur le marché du 21e siècle? Si l’on accepte les salaires, la précarité, les critiques de la société, il reste encore le problème d’être embauché. Les journalistes et les recruteurs ont exploré en profondeur la question et voici quelques conseils qui ressortent de leurs analyses.

Tout d’abord, le journaliste du futur sera polyvalent, et hyper-qualifié, mais les professionnels ne sont pas d’accord sur l’intérêt d’une école de journalisme. Selon certains, l’envie d’être journaliste est plus importante qu’une école, et selon d’autres, les techniques d’écriture et d’investigation que l’on enseigne dans les écoles restent centrales. Ce qui ressort du débat est que le journaliste n’écrira pas seulement un article, il devra être capable d’enregistrer et d’éditer des sons, des vidéos, et des images. Il devra aussi être calé en codage CSS et HTML, et parfaitement maîtriser les réseaux sociaux, pour pouvoir être compétitif dans le marché du numérique. Tous s’accordent sur le fait que le journaliste du futur devra à lui tout seul regrouper plusieurs professions. En plus de cela, il faudra rajouter le style de vie: ne pas compter les heures, être réactif et innovateur, gérer le stress et la compétition, tout en produisant une qualité d’information sous l’œil critique de l’audience.

Est-ce trop en demander? Peut-être. Qui peut se prétendre expert en codage, en photographie, en vidéo, en écriture et en reportage? Il semble déjà que les aspirants journalistes n’auront pas le choix. Les mutations sont déjà en cours.

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Ces changements qui ne viennent pas https://www.delitfrancais.com/2016/02/22/ces-changements-qui-ne-viennent-pas/ https://www.delitfrancais.com/2016/02/22/ces-changements-qui-ne-viennent-pas/#respond Tue, 23 Feb 2016 03:17:33 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=24941 Les utilisateurs de l’application STM (Société de transport de Montréal) l’auront peut-être remarqué: il y a de cela quelques jours une notification annonçait que, dû aux intempéries hivernales, les bus ne pourraient plus déployer la rampe d’accès pour les personnes à mobilité réduite. Si ce n’était qu’en cas de tempêtes majeures, ce n’est pas la première fois que la STM déçoit ses utilisateurs qui doivent bénéficier des aménagements pour personnes handicapées. Hiver comme été, la STM se félicite de ses maigres efforts mais ses utilisateurs sont discriminés, au point de porter plainte.

Les conditions hivernales ou la partie visible de l’iceberg

Selon la STM, tous ses bus sont munis d’une rampe d’accès pour les chaises roulantes, et le fait que les bus soient plutôt bas généralement facilite l’accès pour les personnes à mobilité réduite. En théorie, la STM s’est donc adaptée et modernisée. 

Néanmoins la pratique reste très différente de ce qui a été promis. Tout d’abord, si tous les bus ont une rampe d’accès, tous les trottoirs ne permettent pas l’utilisation de telles installations. Pour de nombreuses personnes à mobilité réduite, le bus doit s’arrêter (au moins) un arrêt plus loin pour pouvoir leur permettre de descendre. Il est facile de comprendre les inconvénients causés par cette indisposition, particulièrement pour les personnes handicapées qui doivent prévoir leurs déplacements avec plus de précision.

De plus, les nombreux travaux dans la ville de Montréal entraînent des détours vers des arrêts qui ne sont plus du tout adaptés et qui mettent ces personnes dans des situations encore plus délicates qu’auparavant. Ceci ne relève que marginalement de la responsabilité de la STM: il revient à la ville de Montréal d’entretenir ses trottoirs. Toutefois, la STM ne peut se permettre de mentir sur ses services et se féliciter de ses mesures d’accès, si en réalité les personnes à mobilité réduite doivent s’adapter à de nombreuses autres contraintes dont elles ne sont pas nécessairement prévenues. Se déplacer en transport en commun devient un exercice laborieux qui nécessite de longues préparations, et empêche toute liberté de mouvement ponctuelle.

Si les bus sont un souci, le métro lui est inaccessible dans la majorité des cas: seulement 8 stations sont équipées d’ascenseurs, sur 68 au total. De nombreux ascenseurs, très coûteux (environ 15 millions de dollars par ascenseur), ont été promis mais les travaux s’éternisent. La STM appelle à la patience, mais de toute évidence la réalité n’est pas à la hauteur de ses promesses.

Luce Engérant

Une offensive contre la STM

En avril dernier, le problème avait atteint un tout autre niveau, qui soulignait l’importance d’avoir un système de transport en commun adapté à tous, et le sentiment d’injustice qui peut résulter si une minorité n’a pas accès à des services basiques comme les transports. Un organisme représentant les personnes à mobilité réduite a lancé des poursuites judiciaires en avril dernier contre la STM, demandant une compensation de 5 000 dollars par personne, pour environ 20 000 plaignants.

Linda Gauthier, membre du Regroupement des activistes pour l’inclusion au Québec (RAPLIQ), décrit cette situation comme une atteinte aux droits humains, et soutient que les personnes à mobilité réduite ne sont pas considérées comme des citoyens lorsqu’on en vient aux transports en commun. L’accès aux transports en commun est une partie essentielle de la vie des habitants de Montréal. Laurent Morissette, un autre membre de RAPLIQ, rappelle à tous que l’utilisation de ces transports facilite la réussite sociale et économique; ce n’est donc pas seulement une histoire de déplacement, mais bien un problème d’intégration et de respect des citoyens.

Hiver ou pas hiver, il semble donc essentiel qu’en 2016, la STM prenne enfin le taureau par les cornes et apporte au moins l’investissement et l’aménagement nécessaires afin qu’un de ses services de transports soit disponible en tout temps à l’ensemble de ses utilisateurs. 

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L’abysse du masculinisme https://www.delitfrancais.com/2016/02/08/labysse-du-masculinisme/ https://www.delitfrancais.com/2016/02/08/labysse-du-masculinisme/#respond Tue, 09 Feb 2016 01:57:39 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=24710 Beaucoup d’encre a coulé ces derniers temps, et même ces dernières années, à propos d’une minorité d’hommes se proclamant «masculinistes» ou «néo-masculinistes». Le dernier en date à déclencher la controverse était Roosh V, un blogueur américain se décrivant comme un néo-masculiniste et dont le discours misogyne, homophobe et pro-viol lui a valu beaucoup d’attention. Bien qu’il y ait un nouveau souffle du mouvement au Québec en ce moment, ce mouvement est un problème mondial. 

Représentants, réseaux sociaux et fans 

À chaque mouvement ses réactionnaires, ses traditionalistes et ses détracteurs. Le féminisme n’y a pas échappé: la lutte pour l’égalité économique, sociale et politique des sexes ne pouvait pas faire que des heureux. Néanmoins, qu’un mouvement patriarcal soit en plein gain de popularité est déjà bien plus déconcertant. Au 21e siècle, il semblerait que les antiféministes aient enfin trouvé leur voix dans le mouvement masculiniste.

Selon Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri, les auteurs du livre Le Mouvement masculiniste au Québec: L’antiféminisme démasqué, le masculinisme est «un discours prétendant que les féministes et les femmes dominent une société dans laquelle les hommes sont efféminés et n’ont plus de rôle significatif à jouer». Ces groupes prétendent parler avant tout des difficultés d’être un homme, un père, un mari dans notre société actuelle et posent ainsi les hommes dans une situation de précarité par rapport aux femmes.

Mahaut Engérant

L’inquiétude générale se focalise plutôt sur les moyens d’action préconisés par les représentants de ce mouvement. Le tristement populaire Roosh V a notamment demandé de rendre le viol légal dans le cadre domestique pour que les femmes prennent conscience du danger et n’invitent plus d’hommes chez elles. Son blog humblement nommé Le Retour des Rois (Return of the Kings, ndlr) regorge d’articles similaires et les commentaires de ses fans sont tout aussi dérangeants.

Le masculinisme est un mouvement ancré dans son siècle: sa popularité passe par l’anonymat et la rapidité des réseaux sociaux. Sans ces plateformes, le mouvement est restreint de tous les côtés. Mais la richesse des réseaux sociaux est aussi leur limite. Un rassemblement mondial lancé par Roosh V devait avoir lieu le dimanche 7 février 2016. Le mouvement ayant été largement médiatisé, la condamnation a été tout aussi virale et les réunions ont été annulées. Dans une veine similaire, en novembre 2014 le «coach en drague» Julien Blanc fut interdit d’accès dans de nombreux pays après avoir tourné une vidéo où il expliquait comment draguer avec succès une femme, notamment en forçant des inconnues à mettre leur visage au niveau de sa braguette.

Les dangers du discours antimasculiniste

Le masculinisme nous inquiète, mais l’amalgame nous guette, et chaque personne se doit de porter un œil critique aussi bien sur les masculinistes que sur les antimasculinistes. Avant tout, il faut éviter d’associer n’importe quel discours à propos des difficultés des hommes à un discours antiféministe. Chaque société se doit de préserver un espace sain pour la liberté d’expression, le respect des opinions et inquiétudes de chacun. Rien ne sert de pointer du doigt et d’accuser à tort et à travers, au risque de rendre un mouvement misogyne encore plus populaire qu’il ne l’est déjà.

Chacun a un droit inaliénable à la parole et les hommes doivent participer activement aux changements de nos sociétés. Les exclure sous prétexte que n’importe quelle critique est patriarcale et traditionaliste est profondément problématique. Souvenez-vous de l’article sur l’association Movember (publié dans Le Délit le 18 novembre 2015, ndlr). Ses fondateurs identifient le taux élevé de suicide chez les hommes comme un des problèmes majeurs auquel l’association tente de répondre; parallèlement, de nombreux masculinistes prétendent que le féminisme et le nouveau rôle des femmes sont en vérité la source de ce taux anormalement élevé, cherchant de cette façon à culpabiliser les femmes. Blâmer les femmes est une erreur de la part des masculinistes, mais cela ne doit pas pour autant nous empêcher de réfléchir aux causes poussant les hommes au suicide.

Il est dommage que le mot «masculiniste» soit devenu une plateforme antiféministe, alors que le terme avait le potentiel pour un discours constructif centré sur les hommes. Hommes et femmes ne devraient pas être ainsi opposés: leurs batailles sont à la fois propres à leur sexe et communes. 

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L’aide sociale en danger au Québec https://www.delitfrancais.com/2016/02/02/laide-sociale-en-danger-au-quebec/ https://www.delitfrancais.com/2016/02/02/laide-sociale-en-danger-au-quebec/#respond Tue, 02 Feb 2016 20:10:57 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=24664 Une loi est en préparation à l’Assemblée nationale du Québec, et elle n’augure rien de bon. Baptisé «Loi visant à permettre une meilleure adéquation entre la formation et l’emploi ainsi qu’à favoriser l’intégration en emploi», le projet de loi 70 est en réalité bien plus problématique que sa description ne laisse présager: alors qu’il promet une meilleure réinsertion dans la vie active pour les bénéficiaires de l’aide sociale, ce projet représente en réalité un véritable risque de mise à la rue desdits bénéficiaires.

Réduire l’aide sociale aux personnes en détresse

Le principal objet de discorde dans cette loi se trouve dans le Chapitre V «Programme Objectif Emploi», et se présente ainsi: «83.1. Toute personne visée par règlement qui aurait droit de bénéficier d’une prestation en vertu du Programme d’aide sociale […] doit d’abord participer au Programme objectif emploi.» De plus, la loi stipule au paragraphe 83.4. que «le participant est tenu d’accepter tout emploi convenable qui lui est offert». Aujourd’hui, une personne bénéficiant de l’aide sociale doit déjà survivre avec 623$ par mois. Le projet de loi 70 promet de couper de moitié cette aide sociale si le bénéficiaire ne peut pas prouver qu’il fait partie d’un programme de formation ou s’il refuse un emploi «convenable».

De nombreuses associations et organisations ont hurlé au scandale et ont très efficacement démontré les nombreux problèmes que présente cette loi. Grâce à elle, le gouvernement québécois et son nouveau ministre de l’Emploi et de la Solidarité Sociale, François Blais, espèrent économiser 50 millions de dollars. M. Hamad, son prédecesseur, était conscient des conséquences d’un tel projet, surtout pour les jeunes de moins de vingt-neuf ans, déjà dans une situation plus que précaire. Mais il assurait que grâce à cette loi les jeunes bénéficieraient «des cours, des études et de l’accompagnement» nécessaires.

Un gouvernement qui abandonne sa jeunesse pauvre

Voici donc le prix de 50 millions de dollars économisés: couper l’aide sociale de moitié, c’est condamner les jeunes à une vie dans la rue et à une vie d’itinérance. D’une certaine manière, ce projet présume qu’une personne bénéficiant de l’aide sociale a en réalité (et depuis toujours) le choix d’aspirer à une vie meilleure. C’est presque trop simple: il suffit d’un emploi.

En somme, cette loi est complètement détachée de la réalité. Cécile Arbaud, la directrice générale de «Dans la Rue», une ONG montréalaise visant à aider les jeunes en situation de détresse et d’itinérance, a prit le temps de critiquer cette loi dans le Huffington Post Québec. Selon elle, ce projet ne prend pas véritablement en compte la situation des jeunes. Il y a de nombreuses raisons pour lesquelles les jeunes ont besoin de cette aide: «la détresse psychologique, la dépendance, les troubles de la santé mentale, le manque de support social ou familial.» Ce projet de loi n’est rien d’autre qu’un acharnement sur les pauvres, plutôt qu’une solution à la pauvreté elle-même. Il marginalise des groupes déjà à risques, dans l’espoir vain de les «responsabiliser». Avec ce projet, l’État promet de se détacher de son devoir de protection de sa population.

Comme Mme Arbaud l’explique: «La simple tâche de remplir et finaliser la demande est un défi, pour qui n’est pas hyper organisé ou équipé pour affronter le langage et les exigences des fonctionnaires.» En plus de cela, certains programmes de formation ne sont pas reconnus par l’État, ce qui en d’autres termes veut dire que des jeunes participant à des formations seront récompensés par une coupe radicale de leur aide sociale.

Abandon plus que motivation, les critiques de cette loi ont soulevé des questions très importantes, qui font de cette loi le coup de grâce envers les plus démunis. À l’heure actuelle il n’y a pas assez d’emplois pour tous les demandeurs. Un excès de demande peut pousser à des abus de la part des patrons, qui pourront alors prendre avantage du fait que le gouvernement n’ait pas défini ce que représente un emploi «convenable». Les deux cibles principales de cette loi, les femmes et les jeunes, se feront jeter à la rue par leur propre État. 

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Le non-problème de mon âge https://www.delitfrancais.com/2016/01/26/24533/ https://www.delitfrancais.com/2016/01/26/24533/#respond Tue, 26 Jan 2016 20:08:15 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=24533 Entre nous, on peut se le dire: on ressent tous de l’amertume quand une discussion animée se termine par le terrible «Tu dis ça parce que tu as vingt ans». Immédiatement, je me demande: mon âge est-il vraiment une limite, est-il un boulet à mon pied? Quel âge faut-il donc avoir pour qu’une personne soit considérée comme ayant des opinions sérieuses et respectables? Trente ans? Quarante? «Moi aussi, quand j’avais vingt ans»; «Mais qu’est-ce que tu en sais, toi, à vingt ans»; «Tu verras, quand tu auras mon âge, tu ne verras pas les choses de la même manière»… Il y a quelque chose dans cet argument qui me met mal à l’aise, et qui mérite d’être disséqué.

Seulement une vingtaine d’années au compteur: je sais!

Avant tout, il est important de reconnaître qu’effectivement, à chaque âge son point de vue.Je ne dénigre pas le point de vue d’une personne de trente, quarante, soixante ou soixante-dix ans. Dans une société où l’on respecte l’adulte, j’estime son opinion en tant qu’individu mais aussi en tant qu’aîné, au nom de l’expérience et de la maturité. Il est évident qu’avec à peine une vingtaine d’années d’expérience, il y a de nombreuses choses que je n’ai pas vues, pas entendues, plein de batailles que je n’ai pas pu livrer et que je n’ai observées que dans les journaux ou à la télé.

Il faut faire une distinction entre deux possibles intentions, lorsque l’on m’accuse de n’avoir que vingt ans. Dans le premier cas, l’adulte prévient que l’expérience me fera sûrement changer d’avis — néanmoins rien ne m’oblige à un jour partager son avis en particulier. Dans le second cas, l’adulte, excédé dans cette dispute, décide de me rabaisser dans l’espoir de remporter l’argumentation. J’observe néanmoins quelque chose d’étrange dans cette relation de respect: pourquoi l’âge n’est-t-il pas une arme contre mon aîné? Il l’avantage, mais il m’écrase. N’ai-je donc rien vécu, rien lu, rien appris qui ait une quelconque valeur?

Charlie

L’âge n’est pas un argument convaincant

Je prendrai donc le temps d’expliquer en quelques points pourquoi l’âge n’est pas un mauvais argument, mais n’est tout simplement pas un argument. Me dire que mes vingt ans m’empêchent d’être prise sérieusement est une attaque envers la personne que je suis en cet instant précis — une personne de vingt ans.

Car, après tout, on m’apprend à réfléchir. Comme toutes et tous mes camarades à l’université, je passe des heures à lire, écrire des dissertations interminables, mettre mes arguments en forme, pour finalement prendre en compte les commentaires de mes professeurs. J’accepte et respecte ce qu’ils ont à dire; je grandis et m’épanouis dans cette critique constructive. Jamais un professeur ne critiquerait une dissertation sur la base que mon argument était trop «jeune». Il peut être mal argumenté, mais jamais trop immature.

De plus, chers anciens, comme vous, je suis confrontée aux gros titres des journaux. Ils me terrifient et m’horrifient autant que vous. Je me sens responsable de ce monde dont je vais hériter. C’est normal qu’il me tienne à cœur, après tout, je suis censée y passer les cinquante prochaines années. Et je m’inquiète autant de ce monde que de votre cynisme. Naturellement donc, je me suis renseignée avant de parler. Je ne prétends pas tout connaître, mais je n’ai pas commencé cette discussion de but en blanc: j’ai lu, discuté, je m’inspire d’expériences de personnes rencontrées, et j’ai dû mûrir un argument que je trouve convaincant. Peut-être que je ne vous convaincs pas, néanmoins vous vous devez de réfuter mon raisonnement, pas mon âge.

Avoir une opinion n’est pas un privilège que l’on acquiert passé un certain âge.

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Movember et le mythe de la virilité https://www.delitfrancais.com/2015/11/18/movember-et-le-mythe-de-la-virilite/ https://www.delitfrancais.com/2015/11/18/movember-et-le-mythe-de-la-virilite/#respond Wed, 18 Nov 2015 15:23:38 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=24187 Mi-novembre, nous commençons enfin à avoir un bel aperçu des poils faciaux de nos camarades masculins. Barbe complète, moustache, ou bien quelques poils rebelles… Movember est bien là, sur le visage de nombreux hommes. Mais, en plein milieu de la mode hipster qui fait déjà exploser le nombre de barbiers en ville, on s’interroge sur la crédibilité de ce mouvement.

Logiquement, ce genre de fondation extrêmement médiatisée soulève quelques questions. Tout le monde se demande plus ou moins si ces gens qui se font pousser la moustache participent vraiment, financièrement parlant, à la lutte. Un peu comme le le défi du seau d’eau glacée de l’été dernier, créé par une fondation luttant contre la sclérose latérale amyotropgique (SLA). Vu le nombre de vidéos sur Facebook, on se demandait déjà à l’époque si toutes ces personnes faisaient un don. L’année dernière, les Sociétés de la SLA avait en fait soulevé 17 millions de dollars.

Les origines de la fondation Movember.  

La fondation Movember a été créée en 2003 par deux amis à Melbourne, en Australie. Autour d’une bière, ils se sont lancés un défi, remettre la moustache au goût du jour, et ont trouvé 30 hommes pour relever le défi. De là, l’idée assez farfelue que les poils pouvaient avoir un quelconque impact sur le monde s’est développée. Movember est officiellement devenue une organisation caritative en 2004, et ne cesse de grandir depuis. En 2014, quatorze pays participaient à Movember, de l’Afrique du Sud à la Suède, du Canada à Hong Kong; l’organisation se répand verticalement, horizontalement, en diagonale, bref, mondialement. Aujourd’hui, Movember est fier de ses cinq millions de participants.

Contrairement à ce que certains peuvent penser, Movember n’est pas concerné que par le cancer de la prostate. Sur son site, la fondation déclare lutter pour «que les hommes vivent plus longtemps, plus heureux, et en meilleure santé». Les quatre domaines qui pour eux sont essentiels sont le cancer de la prostate, le cancer testiculaire, la mauvaise santé mentale, et l’inactivité physique. Pour chaque domaine, Movember a une stratégie de financement différente.

De tous les domaines, la mauvaise santé mentale est particulièrement touchante:  trois suicides sur quatre sont commis par des hommes, pour un total de 510 000 suicides par an (presque un homme chaque minute). Quant au cancer de la prostate, il est le deuxième cancer le plus courant chez les hommes. D’ici 2030, le nombre d’hommes atteint de ce cancer pourrait doubler, selon la fondation, pour atteindre 1,7 million de cas. Cette «crise cachée» de la santé des hommes est, pour Movember, une des raisons principales derrière la différence de longévité entre les hommes et les femmes (en moyenne, les hommes vivent 6 ans de moins que les femmes).

Leurs valeurs font chaud au cœur: plaisir, responsabilité, sollicitude, humilité. La fondation est innovatrice, mène des expériences remarquables, et est un agent de changement. Avec en plus une très bonne politique de transparence (tous leurs bilans financiers sont mis à la disposition du public sur leur site internet). Mais avant tout, Movember se veut drôle: un peu ridicule, certes, la moustache est une irrésistible manière de mener un combat contre la mauvaise santé des hommes.

Philomène Dévé

La moustache démystifie la virilité

Depuis les débuts de Movember en 2003, les dons ont été généreux: plus de 667 millions de dollars ont été amassés, et ont permis à la fondation de financer plus de 1 000 programmes dans les quatre domaines de santé masculine visés. Leur définition de la réussite est de «trouver des solutions novatrices qui amélioreront concrètement la vie des hommes», et seul les dons permettent de tels investissements.

Mais il y a quelque chose de plus profond que l’argent. Movember sensibilise le monde. Même si pendant ce fameux mois, l’équipe Movember organise de nombreux évènements pour lever des fonds, c’est aussi le moment de discuter, tout simplement. D’apprendre. De se rendre compte de l’état de santé des hommes. Le nouveau directeur de Movember à Vancouver décrit lors d’une entrevue avec CBC comment, d’une certaine manière, le mouvement va à l’encontre de l’idée d’un homme «viril» qui ne parle pas de ses problèmes, n’a aucune faiblesse, et n’a pas de soucis de santé (mentale ou physique). En outre, deux des cancers dont Movember parle sont génitaux—une partie du corps déjà taboue et stigmatisée. Dépasser la gêne sociale pour avoir une discussion à propos d’une partie du corps particulièrement privée, c’est un pas vers une meilleure sensibilisation du public et une pierre en moins à au mythe de la «virilité».

Le problème du stéréotype de l’homme «viril» a déjà été condamné, mais reste profondément ancré dans la vie de tous les jours. Quotidiennement, on demande aux garçons de ne pas pleurer, de «parler comme un homme», en somme «d’être un homme» et tout ce que cela implique. Il est souvent considéré comme le devoir de l’homme de prendre soin des autres et de lui-même, sans forcément demander de l’aide, et encore moins d’avouer ses faiblesses. Dissimulé sous les moustaches, en réalité Movember se veut attaquer ce stéréotype et sensibilise les gens à l’idée que les hommes ne sont pas infaillibles et ont besoin d’aide.

Ainsi, agir n’est plus seulement une question de donation: cela peut simplement prendre la forme d’une discussion très simple, avec un ami à propos de la santé générale des hommes, ou alors d’un bilan de santé chez le médecin.

Ce que Movember nous apporte à tous.

Movember est une organisation qui nous rappelle les problèmes de nos homologues masculins, leurs souffrances et leurs inhibitions, et qui nous incite, hommes et femmes, à participer dans cette entreprise aux allures un peu déjantées. Ses créateurs ont réussi à concilier deux idées qui semblent pourtant opposées: en signe de soutien à cette fondation, les hommes se font pousser une barbe, c’est à dire un élément capillaire propre à l’homme et souvent symbole de virilité. Mais la fondation en elle-même combat ce mythe de l’homme infaillible, en parfaite santé, qui peut supporter le poids du monde sur ses épaules sans jamais flancher. C’était un pari risqué, mais jusque-là, c’est un pari tenu.

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Réconcilier virtuel et réel https://www.delitfrancais.com/2015/11/10/reconcilier-virtuel-et-reel/ https://www.delitfrancais.com/2015/11/10/reconcilier-virtuel-et-reel/#respond Tue, 10 Nov 2015 16:41:34 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=23973 Fin 2015, il semblerait que le monde du jeu vidéo soit encore un bastion pour la misogynie. Derrière l’écran, dans l’écran, ou dans les coulisses de la création, peu importe où elle se situe, la femme est sexualisée, harcelée, renvoyée, et sa position a tout bonnement l’air intenable. Mais avant de s’emporter dans une nouvelle controverse, il est temps de prendre (au moins) un peu de recul, et d’observer le monde du jeu vidéo tel qu’il est, avec ses trolls, mais aussi ses héros—virtuels, ou pas—et ses avancées.

Gamers et féministes en guerre

Pour beaucoup, une fissure s’est définitivement créée entre la communauté des gamers (majoritairement masculine) et celle des femmes. La question de la place des femmes dans ce monde virtuel n’a en fait jamais été aussi réelle. Notamment, les harcèlements de la créatrice Zoe Quinn (dont la vie personnelle a été utilisée par de nombreux internautes et a été retournée contre elle) et de la critique de jeux vidéos Anita Sarkeesian ont eu des répercussions extraordinaires sur leurs vies ordinaires.

Fin août 2015, le fameux hashtag «#gamergate» faisait son apparition avec une nouvelle déferlante sur le monde du jeu vidéo. Cette mouvance en ligne se voulait lutter contre les clichés communs que l’on accole aux gamers: «hétérosexuel, blanc, homme, misogyne, frustré, vieux garçon, puceau…» Si ses adhérents défendent #gamergate comme un cri de guerre contre la stigmatisation de la communauté, certains ne voient ce mouvement que comme un autre moyen dérivé pour avancer des propos sexistes, et justifier les menaces envers ces femmes qui ont osé avoir une opinion. Alors, les femmes, éternelles boucs émissaires des jeux vidéos? Peut-être pas tant que ça.

Des femmes bien dissimulées

Quelques chiffres aident à mieux comprendre où en est ce monde (dont le chiffre d’affaire est tout de même estimé à quelques milliards de dollars). Contrairement à ce que certains peuvent imaginer, les femmes représentent déjà plus de la moitié du marché des jeux vidéo. Des statistiques révélées par le Washington Post permettent de mieux situer la population féminine dans ce monde: tous jeux confondus (ordinateur, Xbox, portable, etc.), il y a effectivement égalité entre hommes et femmes. Le gamer stéréotype, souvent imaginé comment un jeune homme âgé de 10 à 20 ans, ne représente en vérité que 12% du marché. Les femmes âgées de 21 à 35 ans représentent, elles, 15% du marché.

«Un peu comme une femme décide de mettre un pull par-dessus un t-shirt «trop» révélateur, une fille décide de jouer un personnage masculin avec un pseudonyme neutre.»

Alors certes, certains jeux, notamment ceux en ligne, sont majoritairement masculins. C’est aussi l’un des endroits virtuels où les femmes ressentent le plus les effets du sexisme: cacher son genre n’est pas anodin dans ces jeux compétitifs et interactifs. On le dissimule pour ne pas se faire repérer, harceler, ou être victime de certains commentaires clairement déplacés. L’anonymat dans les jeux vidéo est aussi pervers que sur le reste de la toile: tout peut être dit sans (trop de) conséquences. Un peu comme une femme décide de mettre un pull par-dessus un t-shirt «trop» révélateur, une fille décide de jouer un personnage masculin avec un pseudonyme neutre.

Le problème se situe aussi plus profondément, dans la fabrication et la conception du monde lui-même. Si les femmes s’imposent de plus en plus comme un marché sérieux, les jeux en eux-mêmes sont principalement créés par des hommes. Non seulement la place des femme dans la conception est restreinte, mais elle est aussi extrêmement précaire: selon une étude de la Harvard Business School, 56% des femmes qui ont entrepris une carrière dans le monde de la technologie décident de quitter leur travail à mi-chemin. De plus, nombreuses sont celles qui avouent dissuader leurs propres filles d’entreprendre une telle carrière. La raison principale est, tristement, le sexisme bien réellement institutionnalisé dans ces structures.

En outre, l’idée même de jeux vidéo imaginés par des hommes mais pour des femmes est dérangeante. Ne serait-ce qu’en simple termes de marketing, l’exclusion des femmes est une aberration. Les créateurs en sont de plus en plus conscients: imaginer Tomb Raider en survivante pleine de boue, avec une brassière et un pantalon est en somme une petite révolution. L’héroïne ultra-sexualisée, à la poitrine plantureuse, a bien évolué au cours des dernières décennies, et c’est non sans une pointe de fierté qu’il faut le reconnaître.

Matilda Nottage

La perception quotidienne

Au cours d’une interview avec une étudiante adepte des jeux vidéo, il a été possible de mettre au point la perception que certaines femmes ont de ce monde qu’elles même apprécient. La jeune fille, âgée d’une vingtaine d’années et étudiante à McGill, joue aux jeux vidéo depuis son enfance, et les a découverts grâce à son père et son frère. Ses jeux favoris? Dragon Age, The Last of Us, The Witcher … Mais aucun jeu vidéo en ligne. Pourquoi? «Principalement parce que ma connexion internet était trop mauvaise», blague-t-elle. Elle avoue aussi que la compétition des jeux en ligne ne l’intéresse pas autant que le but personnel d’un jeu solo.

Au cours de notre discussion, nous parlons de sa propre perception des femmes dans le monde des jeux vidéo, et ses ressentis. Bien que certaines personnes fassent quelques commentaires lorsqu’elle s’achète un jeu vidéo («C’est vraiment pour toi?»), la gameuse ne se considère pas comme la victime représentée par les féministes. Elle reconnaît néanmoins une tendance générale à la surprise lorsque les gens découvrent à quel type de jeux elle joue (Dragon Age plutôt que Candy Crush). Elle avoue aussi ne pas trouver qu’il y ait assez de femmes, ou du moins pas assez de diversité. La plupart se ressemblent, aussi bien dans leurs rôles (généralement moins importants que celui des hommes, ou celui de victime) que dans leurs descriptions physiques. La joueuse est partagée: de toute évidence, il est dur de généraliser sur un monde en pleine introspection.

Effectivement, quelques fois le jeu vidéo a une représentation assez douteuse de la femme (elle critique notamment l’amure «bikini» dans certains jeux vidéo). Pour elle, la sexualisation des femmes reste le principal problème, et notamment, le fait que des femmes soldats ou combattantes soient extrêmement minces et sexy, alors qu’elles portent des armes qui font deux fois leur taille… Au détriment du réalisme, la sexualisation fait mal aux yeux. «Peut-être qu’on a pas besoin d’en voir autant». Elle décrit notamment le personnage de Quiet, dans le jeu Metal Gear: une sniper qui respire par la peau, à qui on a préféré mettre un haut de bikini, «même pas une brassière de sport!» s’indigne notre interlocutrice. Lorsque l’on interroge sur pourquoi, à son avis, les femmes sont ainsi représentées, elle admet que c’est probablement parce que le public visé est masculin.

Mais le constat n’est pas aussi noir qu’il y paraît: le fait que de plus en plus de développeurs de jeux vidéo fassent des efforts et essaient de créer une nouvelle image de la femme, ou même une image tout court, est encourageant. Le combat n’est pas gagné, mais l’évolution est définitivement en marche.

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Élire une femme, quelle blague! https://www.delitfrancais.com/2015/10/20/elire-une-femme-quelle-blague/ https://www.delitfrancais.com/2015/10/20/elire-une-femme-quelle-blague/#respond Tue, 20 Oct 2015 20:01:56 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=23605 Il n’est jamais trop tôt pour avoir une opinion, surtout quand il s’agit de rabaisser les femmes. À 390 jours des élections présidentielles américaines, le rappeur américain T.I. a décidé qu’il était temps de justifier ses choix politiques. Lors d’une interview avec DJ Whoo Kid sur la radio Sirius XM, il déclarait: «Sans vouloir être sexiste, je ne peux pas voter pour une femme à la tête du monde libre.» La suite de ses propos mentionne l’instabilité émotionnelle que l’on reconnaît souvent chez les femmes: «Elles prennent des décisions très sérieuses, butées, et après, c’est un peu comme si ça ne s’était pas passé, ou elles ne voulaient pas que ça se passe ainsi». Le rappeur finit en disant qu’il serait regrettable d’envoyer une bombe nucléaire dans ce contexte.

Charlie

Même si, au vu des paroles de ses chansons (en référence à Whatever you like, ndlr), il était déjà clair qu’Hillary Clinton ne correspondait pas à son idéal féminin, cette déclaration reste profondément choquante. En quelques mots, pour le rappeur, l’adéquation d’œstrogène et de pouvoir donne forcément lieu à une guerre nucléaire. 

«Je pense que l’on élirait le monstre du Loch Ness avant d’élire une femme. »

De nombreux stéréotypes continuent d’entacher la réputation des femmes en politique: considérées comme hystériques si elles s’affirment, censées être diplomates et pacifiques, rendues irrationelles par leurs menstruations, et la liste est encore longue… «La saison est ouverte pour les politiciennes», selon l’expression utilisées par John A. Tures dans le Huffington Post, et T.I. n’est que le dernier scandale en titre. Après tout, Donald Trump à la présidentielle pensait que le fait que «du sang sortant de son vous savez quoi» était un bon argument pour discréditer une journaliste.

Alors que les élections américaines ne débuteront que dans plus d’un an, les fédérales canadiennes se terminent, et le sexisme fait aussi partie du paysage électoral. La candidate bloquiste Catherine Fournier a été l’objet de commentaires sexistes quand un journaliste de Global TV News, Peter Anthony Holder, a retweeté une photo d’elle aux côté du chef de son parti, Gilles Duceppe, sous une légende faisant entendre qu’elle serait séduite par le pouvoir de ce dernier: «Elle est prête à retirer son string pour lui.» La candidate a immédiatement réagi sur les réseaux sociaux, en soulignant que jamais une blague de ce genre ne serait faite sur un homme. Par la suite, M. Holder a présenté ses excuses.

Le Canada a fait d’énormes progrès égalitaires aux cours des dernières décennies, mais n’a pas encore atteint la parité. Après les élections fédérales de 2011, seulement 25% des sièges au Parlement étaient contrôlés par des femmes.  Le Canada n’est que 50e au classement mondial de l’égalité parlementaire entre les hommes et les femmes. Et bien que des candidats sexistes comme Gilles Guibord (candidat conservateur mis à la porte à la suite de commentaires misogynes, ndlr) soient mis à l’écart, les femmes continuent d’être victime des stéréotypes les décrivant comme «moins aptes» à gouverner que les hommes.

Au final, pour T.I, comme pour M. Holder, il n’y a rien eu de mieux à faire que de s’excuser humblement. Petit conseil pour la prochaine fois: ne jamais commencer une phrase par «Sans vouloir être sexiste». Ou arrêter, tout court, de considérer les femmes en politique comme des amatrices.

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