Nouédyn Baspin – Le Délit https://www.delitfrancais.com Le seul journal francophone de l'Université McGill Thu, 20 Sep 2018 19:28:55 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.9.8 Bâtard tu es, tu le restes https://www.delitfrancais.com/2017/10/31/batard-tu-es-tu-le-restes/ Tue, 31 Oct 2017 15:35:03 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=29659 Il est une dure tâche que d’écrire sur soi. Par pudeur ou timidité, on a peur d’en dire trop, de paraître égocentrique, et finalement d’ennuyer son lecteur. Alors pourquoi prendre le risque? À l’occasion de cette édition spéciale sur les identités culturelles, il m’a paru pertinent d’aborder un sujet trop souvent mis de côté quand on aborde les questions identitaires: celle du métissage. Les débats entourant ces questions présupposent bien souvent une vision bipolaire de la chose: francophones et anglophones, immigrants et natifs, etc. Bien heureusement, le monde n’est pas tout noir ou tout blanc, et il me semble que la conscience publique ignore souvent l’existence des personnes dont l’identité n’est pas monochrome.

Cette ignorance m’est apparue pour la première fois à McGill, en première année, dans une résidence étudiante. Chaque année, tous les pensionnaires des rez doivent participer à deux ateliers concernant des sujets de justice sociale: Gender, sexuality and consent (genre, sexualité et consentement, ndlr) et Race and colonialism (race et colonialisme, ndlr). Le second se constitua d’abord d’un historique de l’histoire coloniale du Canada, puis d’une discussion sur le racisme dans la société actuelle. Au début de celle-ci, les animateurs diffusèrent un extrait — inclinant au malaise — d’un humoriste qui affirmait que le racisme inversé n’existe pas. Si le but d’améliorer les relations interraciales est louable et nécessaire, le modus operandi me sembla inélégant et inefficace; dépeindre tous les non-blancs comme fondamentalement incapables de racisme est inexact, et m’a amené à me pencher sur mon parcours.

Une société identitaire

Je suis né en Martinique, une petite île française dans les Caraïbes. La famille de ma mère est blanche, celle de mon père est noire. J’y ai vécu toute ma vie jusqu’au moment où il fallut quitter le nid pour les études supérieures, comme c’est probablement le cas pour la majorité d’entre nous. En ce sens, il est difficile de faire la différence entre moi et un autre Martiniquais: je parle créole, j’ai été bercé par le zouk, le kompa et la biguine, j’ai pratiqué pendant des années le bèlè (la danse traditionnelle), et ma grand-mère fait les meilleurs accras. Malgré cela, enfant j’ai rapidement compris que j’avais quelque chose de surprenant. Le nombre de «métros» («métropolitains», c’est à dire les blancs) étant limité dans ma ville — la population martiniquaise étant très largement noire — il est aisé de remarquer ma différence de couleur de peau. Ainsi étais-je considéré comme blanc ou «chabin» («clair de peau» en créole). On présumait souvent que je ne parlais pas créole ou que j’étais né «lot bô» (de l’autre côté), dans l’Hexagone. Si ces remarques étaient largement innocentes et naïves, elles exprimaient toutefois une forme d’incrédulité quant à mon appartenance culturelle.

« Je voulais être considéré comme un individu, sans égards pour ma couleur de peau ou mes origines, pas comme «moi le métis» mais comme «moi la personne avec une pensée propre »

La question raciale en Martinique est intéressante et prend souvent des couleurs nationalistes, y compris, de manière assez surprenante, vis-à-vis des autres Caraïbéens: les Saint-Luciens et Haïtiens sont ainsi souvent vus comme des opportunistes, et font l’objet d’un certain mépris. Il n’est pas rare d’entendre des expressions comme «noir comme un Haïtien», ou encore «comme un Africain» sur un ton dédaigneux. Je me rappelle encore de cet ami au primaire qui se faisait appeler «charbon». D’un autre côté, les blancs sont considérés comme des rivaux à dépasser, d’éternels antagonistes. Il s’agit de prouver que l’Antillais fier et noir (mais pas trop) n’a rien à envier aux blancs. Les velléités d’indépendance très répandues dans l’île se basent notablement sur des considérations ethniques plus que politiques, un genre de «la Martinique aux Martiniquais».

Dans cet environnement, il n’est pas rare de se confronter à des formes d’essentialisme. L’exemple de ce phénomène m’ayant le plus marqué m’a été donné au collège. À l’époque, j’étais dans une école de musique dans laquelle les élèves jouaient chaque année lors d’un spectacle. Cette année-ci, je jouais un morceau que j’affectionnais particulièrement, et le public sembla relativement satisfait. Plus tard, un ami proche et moi discutions de cette soirée. C’est alors qu’il me rapporta ceci: «mon père m’a dit que tu peux avoir la nuance, mais jamais le rythme, tu n’es pas vraiment noir». Plus tard, au lycée, on put observer dans ma classe une auto-division des élèves: les noirs restaient avec les noirs, les blancs avec les blancs. Les relations furent cordiales au départ, puis s’envenimèrent. D’après une de mes amies de l’époque, «traîner» avec ces blancs, les aider ou toute autre forme d’interaction équivalaient à une certaine trahison.

Une identité difficile à formuler

Dans ce contexte de division de la population selon sa couleur de peau, il m’est difficile de me sentir Martiniquais. Puis-je être citoyen sans l’être aux yeux de mes compatriotes? La question de l’identité s’est posée pour moi de manière inéluctable. Étais-je fier d’être né là-bas, avais-je quoi que ce soit à en retenir? Les femmes y sont souvent traitées avec un relent de misogynie, et les homosexuels sont diabolisés par une population profondément traditionnaliste: si j’ai un profond attachement à la Révolution française et à ses valeurs, qu’ai-je à retenir de la société martiniquaise? Bien que natif, j’avais l’impression d’être un immigrant perpétuel en attente d’intégration, d’être perdu dans une vingt-cinquième heure de l’identité: ni métropolitain, n’ayant jamais réellement vécu en Hexagone, ni vraiment Antillais.

Le sentiment de culpabilité a été inévitable: j’ai dû faire un mauvais choix, rater quelque chose; qu’est-ce qui, dans ma vie, a consacré mon inauthenticité? Serais-je un simple franco-français trop «métro» pour mon pays d’origine?

« Le monde n’est pas tout noir ou tout blanc, et il me semble que la conscience publique ignore souvent l’existence des personnes dont l’identité n’est pas monochrome »

Ma famille maternelle vient de la campagne profonde, là où le réseau mobile se réduit à du edge intermittent. Un bon nombre de familles y pratiquait la paysannerie, dont la mienne depuis au moins 1789. La vie y est simple, et le travail dur: il faut pouvoir moissonner sous le soleil de l’été, et s’occuper des vaches pendant l’hiver. Difficile alors de comprendre en quoi cet héritage m’aurait rendu si différent des autres. Après tout, à l’époque de mes grands-parents, la Martinique elle aussi reposait en grande partie sur l’agriculture.

C’est à cette époque que naquit mon dégout pour le concept de race. Chez moi, ma grand-mère me racontait les histoires de sa grand-mère, esclave sur une plantation; à l’extérieur, je voyais comment la race restait un problème dans l’île. Cette idée me semble être une menace à la liberté, l’égalité, et la fraternité, un concept à enterrer en même temps que le racisme. Je voulais être considéré comme un individu, sans égards pour ma couleur de peau ou mes origines, pas comme «moi le métis» mais comme «moi la personne avec une pensée propre».

Comprenez donc mes attentes, une fois arrivé au Canada. J’ai pu rencontrer des gens qui ne me rabâchaient pas ma différence. Puis vint le jour du recensement. Un agent public vint à mon appartement. Comme je n’étais pas là, mon colocataire a répondu pour nous deux à ses questions. Vint celle-ci: «quelle est la race des habitants de cette appartement?». Mon colocataire répondit que ma mère était blanche, et mon père noir. «Ah ok, donc noir», fut sa réponse. Blanc en Martinique, noir au Canada.

J’aurais aimé pouvoir traiter la question de la culture sans parler de ma couleur de peau, mais la société ne m’en a pas laissé le choix. On s’acharne à imposer des cases à ceux qui en sortent, alors qu’en créer plus ne fera que retarder l’inévitable. Comme l’écrivaient  Susan Saulny et Jacques Steinberg dans un article du New York Times, les exemples de métisses faisant face à ce malaise de la catégorisation, sont fatalement de plus en plus nombreux, notamment quand la question de la discrimination positive se pose. J’espère qu’un jour, ceux éprouvant ce malaise, que ce soit par leur nombre ou leurs idéaux ,nous libérerons des chaînes de l’essentialisme; j’espère que ma descendance n’entendra jamais qu’elle n’est pas suffisamment blanche, noire, ou tout autre concept abscons.

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Souriez, Le Délit se fait pirater! https://www.delitfrancais.com/2017/04/18/souriez-le-delit-se-fait-pirater/ Tue, 18 Apr 2017 20:00:37 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=28431 Il est souvent délicat d’aborder le sujet de la sécurité informatique, et ce, pour plusieurs raisons. Au début de l’ère informatique, manipuler un ordinateur relevait du défi; il fallait comprendre de manière très précise ce qui se passait, afin de pouvoir effectuer ce que l’on voulait. Avec le temps les innovations graphiques et pratiques ont permis d’élargir la base d’utilisateurs, tout en réduisant les connaissances nécessaires et abstrayant les processus complexes du regard de l’utilisateur. La conséquence est qu’aujourd’hui ces processus sont perçus comme étant plus complexes par les utilisateurs, rendant plus difficile leur vulgarisation.

La seconde difficulté majeure est d’attiser l’intérêt chez l’auditoire: «À quoi bon me protéger personnellement si je n’ai rien à cacher?» Cette question précise ayant déjà été abordée maintes et maintes fois, je me contenterai de vous renvoyer à l’article d’Hortense Chauvin Parole sous surveillance, adoptons plutôt une perspective globale: que se passe-t-il si les autres ont une sécurité défaillante? Car il est bien beau d’être un citoyen sans peur ni reproche faisant des recherches Google, mais, à l’ère des «fausses nouvelles» et autres épouvantails (straw men) et quand la qualité et l’indépendance des médias est capitale sur fond de contexte politique troublé, qu’adviendrait-il si la sécurité informatique d’un journal fût compromise?

Hacker: accessible ?

Mon but, vous l’aurez compris, sera de tenter de dépasser ces deux difficultés: vous montrer que pour hacker — ici, récupérer des mots de passe sans y être autorisé — il faut surtout être attentif plus que connaisseur; et que les conséquences peuvent être dramatiques, à une échelle perceptible par tout étudiant de McGill.

La première étape est de résumer ce que l’on sait de la cible: bien que les bureaux de la SPD aient une serrure, des personnes vont et viennent la journée et la semaine, laissant parfois la porte ouverte. Aussi, lors des soirées de production, tout le monde y est admis, ce qui représente une bonne occasion pour accéder au matériel informatique.

Une fois sur les lieux, on peut commencer la collecte d’informations sensibles: tout indice qui puisse nous aider. On remarque rapidement que l’un des tableaux du bureau recèle énormément d’information accessible à toute personne dans la salle: le mot de passe de l’imprimante, celui des sessions du Délit sur les ordinateurs, ainsi que l’adresse du serveur sur lequel sont tous les fichiers des deux journaux et le mot de passe pour y accéder.

En somme, toute personne étant rentrée une fois au cours d’une soirée de production pourrait accéder à distance — voire de chez elle — à ce serveur et en supprimer l’entièreté du contenu, ce qui entraînerait probablement l’arrêt de la publication du Délit pendant plusieurs semaines.

De lourdes conséquences

Toutefois, ceci n’est peut-être pas la conséquence la plus grave. Le Délit a un site internet sur lequel sont postés les articles après leur publication papier; aussi, comme la très large majorité des sites Internet, ce site est géré grâce à un logiciel, WordPress, qui permet de prendre facilement en charge la sécurité et la publication des articles. Ce système est en théorie tout à fait sécurisé, sauf lorsque le mot de passe pour accéder au WordPress est lui-même laissé dans un endroit non-sécurisé: c’est comme laisser la clef d’un coffre-fort juste devant celui-ci.

Délit de fuite

Si l’on veut accéder à ce mot de passe, il nous faut nous poser quelques questions: est-ce que l’équipe du Délit accède à WordPress depuis les ordinateurs du bureau? Si oui, est-ce qu’il y a moyen de récupérer ce mot de passe depuis ces ordinateurs? Essayons.

En premier lieu, il arrive que quelqu’un se soit connecté à WordPress  en oubliant de se déconnecter de l’ordinateur, nous donnant alors le champ libre. De plus, si la boîte courriel ou le Facebook de l’un des éditeurs est ouverte, nous pouvons récupérer autant d’informations que possibles sur les contributeurs, voire sur des sources anonymes puis les révéler.

Si ce n’est pas le cas, grâce aux mots de passe trouvés plus haut on peut ouvrir une session sur chaque ordinateur du bureau, puis vérifier pour chaque ordinateur les mots de passe enregistrés par Google Chrome: allons dans «Paramètres», puis «Paramètres avancés», puis «Gérer les mots de passe». Nous obtenons la liste des mots de passe enregistrés, y compris ceux de WordPress, ce qui nous permet ensuite de modifier à volonté le site internet: inclure de nouveaux articles, modifier d’anciens, etc.

De simples mesures  à prendre

Pourtant de simples mesures permettraient de limiter ces riques. Ces failles simples, silencieuses, dangereuses sont la parfaite arme politique: qu’adviendrait-il si de fausses accusations — d’agressions sexuelles par exemple — étaient publiées? Probablement la simple destruction de l’accusé·e ainsi que la crédibilité de la publication. 

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Un exécutif de l’AÉUM fait face à des allégations d’agression sexuelle https://www.delitfrancais.com/2017/02/22/un-executif-de-laeum-fait-face-a-des-allegations-dagression-sexuelle/ https://www.delitfrancais.com/2017/02/22/un-executif-de-laeum-fait-face-a-des-allegations-dagression-sexuelle/#respond Wed, 22 Feb 2017 21:46:37 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=27881 Le mardi 21 février, le Réseau de divulgation communautaire (Community Disclosure Network, ndlr), se présentant comme un groupe de survivants, a publié un communiqué visant à contextualiser leur demande quant à la démission de David Aird, le V.-p. aux Affaires externes de l’Association des étudiants en première année de l’Université McGill (AÉUM), suite aux allégations d’agression sexuelle dont il fait actuellement l’objet.

Plusieurs accusations

Les faits allégués se seraient produits au cours de l’année scolaire 2016-2017 et impliqueraient deux groupes étudiants: «McGill contre l’austérité» (McGill Against Austerityndlr) et «NDP McGill». Ces groupes auraient reçu des plaintes de la part de leurs membres en octobre et décembre 2016. Cependant, il semble que toute action formelle possible dans le cadre d’accusation d’agression sexuelle requiert de révéler l’identité des survivant·e·s présumé·e·s, ce qui ne respectait pas le désir de celles-ci.

La décision fut donc prise de présenter directement au Conseil des directeurs de l’AÉUM (Board of Directors, ndlr) l’ensemble des témoignages des survivant·e·s présumé·e·s dans le but d’obtenir la démission d’Aird. Le RDC dénonce aussi les mesures insuffisantes de l’AÉUM qui auraient consisté en des «check-ins» hebdomadaires entre l’étudiant et le président de l’association Ben Ger. Le contenu de ces rencontres demeure confidentiel et n’a pu être divulgué au RDC par l’AÉUM.

Le RDC a mis en ligne, depuis le 9 février, un formulaire pour recueillir les plaintes et les témoignages de survivants et qui a été présenté au Conseil d’administration de l’AÉUM aujourd’hui. Ce formulaire ayant circulé beaucoup plus vite que prévu, Aird a eu vent de l’affaire et a de lui-même contacté le RDC et offert de démissionner, à condition de pouvoir le faire de manière «discrète», ce que le RDC a refusé, ne voulant pas que le public ne connaise pas les raisons de cette démission.

Réaction de l’AÉUM

L’AÉUM a officialisé la démission de David Aird dans un communiqué, une démission «effective à 9h30 ce matin», mercredi 22 janvier. L’assocation a aussi confirmé que «plusieurs de ses membres exécutifs avaient précemment été mis au courant d’inquiétudes regardant M. Aird». Des inquiétudes ne justifiant pas une procédure disciplinaire, selon l’AÉUM, ce qui ne l’aurait empêché de prendre des «mesures internes». L’AÉUM s’excuse ainsi que son équipe exécutive n’ait pas «proactivement évalué tout l’impact de tels comportements».

 

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Trump, les médias et l’hubris https://www.delitfrancais.com/2016/11/15/trump-les-medias-et-lhubris/ Tue, 15 Nov 2016 14:50:01 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=26749 «Good bye and see you for a Trump-free Thursday!» c’est sur ces mots, venant d’une professeure, que s’acheva ma journée de cours le jour de l’élection. Comme si tout le monde s’était passé le mot, les Mcgillois, les Québécois et le monde entier abordaient cette élection avec une sérénité non feinte; unis contre le populisme, nous pensions que cette anormalité dans le paysage politique s’inclinerait rapidement. A contrario de la plupart des prédictions, il n’en fut rien. Aujourd’hui, à l’heure où certains trompent leur incertitude en partant à la quête de memes, d’autres partent en quête d’explication. Je suis aussi parti à la chasse aux indices.

Non, les blancs sexistes ne sont pas les seuls responsables

Une fois les premières statistiques publiées, nombreux sont ceux qui se sont affairés à chercher une explication. Malheureusement, comme aime à dire le mathématicien Cédric Vilani: «Il y a trois sortes de mensonges: les petits mensonges, les sacrés mensonges, et les statistiques» et certaines interprétations reposent sur des bases fragiles. 58%: c’est le nombre phare de la post-élection représentant la proportion de «Blancs» ayant voté pour Trump. Publié par CNN, il a été largement relayé par les médias et les réseaux sociaux; chez ces derniers, il a nourri la rhétorique selon laquelle les «Blancs» racistes se seraient manifestés en grand nombre. Il s’avère cependant que la proportion d’électeur blancs ayant voté pour le républicain est en baisse par rapport à 2012, où 59% des «Blancs» ont voté Romney. La moyenne sur la période 1972-2016 qui est de 56% n’évoque pas un changement majeur. Le résultat de l’élection qui vient de se dérouler sous nos yeux ne semble donc pas le fruit d’un break-out raciste. Cette interprétation est d’autant plus difficile à justifier quand les «Noirs», les «Hispaniques» et les «Asiatiques» ont (légèrement) plus voté pour Trump que pour Romney. L’aspect potentiellement sexiste de l’élection a aussi été évoqué. L’échec de Clinton signifie-t-il qu’il est encore trop tôt pour dire que l’on a atteint une égalité normative digne de ce nom? La réponse n’est pas simple. D’une part, nul ne niera le sexisme toujours présent, et d’autre part, l’effet réel du sexisme sur les résultats semble être minime. Selon un article du site FiveThirtyEight, quand une femme se porte candidate pour un poste politique, elle gagne à peu près aussi souvent qu’un homme, surtout chez les Démocrates. Selon cette même source, un des désavantages que peut subir une candidate est la mauvaise qualité de la couverture de sa campagne par les médias. Toutefois, dans ce cas précis, la candidate semble avoir eu la large faveur des médias: sur les 100 plus gros tirages journaux du pays, 57 ont endorsé Clinton, contre 2 pour Trump.

Fracture sociale et manipulation médiatique

La cause est autre, et probablement plus complexe; Trump est le porteur d’un vote contestataire qui ébranle autant le Parti républicain que les Démocrates. Ces partis ont une longue histoire qu’il est nécessaire d’aborder pour expliquer le rejet de ceux-ci: c’est  notamment au 20e siècle que les oppositions observables aujourd’hui entre les deux camps se sont cristallisées. Suite au krach boursier de 1929, le parti démocrate arrive au pouvoir en 1933 et y restera 20 ans. Il modifie profondément l’économie par le biais du New Deal — un ensemble de mesures interventionnistes. Cet acte fonda la doctrine moderne du Parti démocrate: le rôle de l’État est de s’étendre et de servir à l’application des mesures décidées par l’élite politique pour aider les citoyens. En réaction à cet interventionnisme, le discours républicain se veut conservateur et démagogue: ils présentent l’État fédéral éloigné comme une potentielle menace aux libertés personnelles, et souligneront leur ressemblance avec le peuple: je mange, je prie, je parle comme toi.

Le discours républicain aura pour conséquence d’effrayer les élites. Ils finiront par percevoir les électeurs travaillant dans le secteur primaire et secondaire comme étant inaptes à la réflexion politique. Cette mésentente conduira à l’éloignement progressif des deux camps, bien que les démocrates s’efforcent de garder un soutien chez une population ouvrière en déclin. Entre 1950 et 2010, l’industrie manufacturière a perdu 15 points dans le PIB du pays, et entre 1971 et 2015, la situation financière de ceux ayant un «two-years degree» ou moins a diminué d’environ 18%. Les conditions économiques de la Steel Belt, la partie nord-est des EU spécialisée dans la manufacture de l’acier, se dégradent et la traînent à son crépuscule; elle sera renommée Rust Belt: une zone en retard qui subit des pertes de population et des déficiences dans son service public dues à l’automatisation du travail et aux accords de libre-échange dont ils ne profitent pas. Or c’est bien cette Rust Belt qui a décidé du sort des élections: des 99 votes passés des démocrates aux républicains, 70 sont imputables aux États constituant la Rust Belt (cartes électorales de 2012, et 2016). Pourquoi ce rejet des démocrates après leur large soutien — bien que «blancs» — à Obama qui a su s’adresser à eux en 2008 et en 2012?

En premier lieu, le résultat de ces élections n’est pas l’échec du parti démocrate, mais des démocrates et des républicains. L’establishement républicain s’est fait ridiculiser par un candidat soulignant la collusion entre les deux partis principaux: tous deux utilisent la machine d’État grossissante à des fins de libéralisation qui laisse une partie de la population en arrière. L’Obamacare est un exemple intéressant. Bien que ce programme ait pallié à de graves manques dans la couverture sociale des plus pauvres, il a fait exploser les prix pour la classe moyenne. Cette dernière a l’impression que la bureaucratie l’a abandonnée — c’est en tout cas le dénominateur commun des témoignages de supporteurs de Trump recueillis par France Culture. Cette colère s’observe aussi dans les exit polls: d’après les résultats du New-York Times, les «Blancs» sans diplôme, chez qui on trouve les ouvriers, ont largement voté républicain, de la même manière que la frange de salaire allant de 0 à 50 000 dollars a beaucoup moins voté démocrate que pour les élections précédentes.

Là fut notre erreur à nous, les médias, d’oublier que Clinton est un condensé de l’élitisme américain à laquelle une partie des Étatsuniens ne fait plus confiance. Quand nous évoquions plus haut la fragilité de l’hypothèse sexiste, FiveThirtyEight enfonce le clou: parmi les électeurs excités à l’idée d’avoir une femme présidente, la moitié aurait aimé que ce ne fût pas Clinton. S’ils avaient déjà des soupçons à propos de la démocrate, Wikileaks a joué un certain rôle dans la justification de ceux-ci. Le site Observer recueille tout ce que ces courriels induiraient comme faute judiciaire. Si la claire partialité de Wikileaks est à critiquer, cela n’enlève rien aux informations révélées qui confirment ce que la population craignait. Malheureusement il n’existe pas encore d’information objective sur l’influence de Wikileaks.

Notre deuxième erreur fut de pêcher d’orgueil en nous considérant comme les gardiens de l’ordre moral. Xavier De Laporte, dans une chronique sur France Culture explique la chose suivante: «un tweet horrible de Trump donnait systématiquement lieu à des reprises multiples dans les médias traditionnels — qui lui donnaient une ampleur inédite, et le rendaient accessible à un public beaucoup plus large.» Autrement dit, quand Trump injectait dans le discours politique des propos diffamatoires, injurieux, ou carrément faux, nous nous sommes nous-mêmes fait les relais de ces propos en nous délectant presque de son discours. Nous nous contentions de nous poser en donneurs de leçon sur la forme des propos, en éclipsant le fond: en affirmant que les électeurs de Trump sont sexistes, par exemple, nous les avons enfermés dans cette image et nous avons refusé d’entendre leurs problèmes. Nous avons offert une occasion royale au candidat d’affirmer que lui protégerait les Américains, nous avons nourri son discours. Le problème ici n’est pas tant d’évoquer les propos du candidat républicain, mais la façon dont nous nous sommes faits les tueurs des idées en ne discutant pas du pourquoi ou du comment sans nos œillères moralisatrices.

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Kato et Thanato(s) https://www.delitfrancais.com/2016/10/18/kato-et-thanatos/ Tue, 18 Oct 2016 14:26:23 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=26262 Les shinigamis (dieux psychopompes dans la culture japonaise ndlr): Thanatos, Anubis, la Faucheuse, la Mort obsèdent l’Homme dans sa quête d’identité. Savoir qui nous sommes, c’est aussi prendre conscience de nos limites et de nos failles. Répondant à l’appel du public, la 45e édition du Festival du nouveau cinéma — qui propose des œuvres cinématographiques inédites et internationales — se dote de nombreux films en rapport avec la mort, qu’on en soit le sujet ou l’objet, notamment avec une série flamande du nom tout aussi flamand de Beau-Séjour.

Valsant élégamment entre thriller et surnaturel, cette série narre les péripéties de Kato, adolescente qui se réveille en sang dans un hôtel après un festival arrosé. Déboussolée, sans souvenir de la nuit précédente, elle se hâte de rentrer chez elle où l’attend sa mère, inquiète, qui avait déjà alerté la police. C’est l’occasion de retrouvailles chaleureuses, les voisins sont invités, tout le monde est heureux, fin… ou pas. En réalité, la mère de Kato semble ne pas pouvoir percevoir sa présence. «Elle est morte» se dit alors le spectateur. Pas si simple: son père, et d’autres, continuent de la voir.

Au fil des deux épisodes qui furent diffusés pendant le festival, une ambiance très particulière se développe. Même si la question de l’identité de l’agresseur reste importante, elle n’est toutefois pas centrale. L’attention est au contraire mise sur les relations entre les personnages. On est touché par le père qui semble dépassé par la réalité, mais qui se démène pour protéger sa fille. Lorsque la mère enterre sa fille, on pleure avec elle.

Néanmoins, le métrage n’est pas un tire-larme. Entre deux plans larges emplis de brume très esthétiques, les situations de quiproquo ou burlesques deviennent rapidement drôles: vous avez toujours rêvé de voir sur quelle musique danse un médecin légiste? Alors mettez-vous au flamand! 

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Droit de vote à 16 ans, utopiste ou pragmatique? https://www.delitfrancais.com/2016/10/18/droit-de-vote-a-16-ans-utopiste-ou-pragmatique/ Tue, 18 Oct 2016 12:51:34 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=26173 À un vote près, les membres du Conseil de rédaction du Délit se sont prononcés en faveur du droit de vote à partir de l’âge de 16 ans. Cette initiative a été lancée par la Fédération de la jeunesse canadienne-française (FJCF), qui a soumis une pétition gouvernementale et dont les signatures sont acceptées jusqu’au 8 février 2017. Si la démarche ne génère pas un engouement spectaculaire au Québec, le débat promet de refaire surface dans les mois à venir grâce à la réforme électorale promise par le gouvernement fédéral, et dont les aboutissements pourront affecter de façon significative notre mode de scrutin.

La jeunesse: un facteur politique décisif

Les jeunes forment une force politique importante en puissance. Nous avons pu le voir aux élections provinciales de 2012, lorsque les jeunes se sont mobilisés massivement pour faire tomber le gouvernement de Jean Charest et annuler temporairement la hausse des frais de scolarité au Québec. Cette tendance s’est maintenue aux dernières élections fédérales de 2015, qui a vu la participation des jeunes augmenter en passant de 40% à 52%, mettant fin par la même occasion au règne des conservateurs. Contrairement à ce qui peut s’entendre, les jeunes ne sont pas dotés d’un désintérêt inhérent pour la politique, même si leur participation reste inférieure à la moyenne nationale.

De l’unité d’une nation

Durant les débats animés de la rédaction a émergé une certaine inquiétude vis-à-vis de l’influençabilité des jeunes par rapport aux mouvements populistes notamment. Un coup d’oeil à l’actualité suffit pourtant à rassurer: les jeunes ont largement voté contre le Brexit, ils ont fait barrage au nationaliste Norbert Hofer, candidat à la présidence autrichienne, ils ont milité pour les candidats qui se sont présentés à la chefferie du Parti Québécois, tout en soutenant massivement Bernie Sanders. Les opinions et les préférences politiques des jeunes peuvent être trouvées sur l’ensemble de l’éventail politique, ce qui est rassurant. D’autant que poser cette question revient aussi à poser celle des personnes âgées ou sans connaissances politiques qui sont encartées dans un parti sans en connaître la substance. Ou la question de toute une population dépourvue d’éducation à la politique ou aux médias. Ainsi, si cette question est légitime elle n’est pas propre aux jeunes; elle peut et doit être résolue par des cours d’éducation politique qui viendraient compléter cette mesure. De la même manière, si l’on argumente que cette classe d’âge ne pourrait prendre des décisions ne la concernant pas encore, comment justifier de ne pas diviser la société entière: chacun voterait les règles s’appliquant à lui seul.

Pourquoi des restrictions?

Il peut être de bon aloi de rappeler que dans l’absolu les conditions d’accès au vote sont arbitraires et répondent à la réalité sociale d’une société donnée — 18 ans n’est pas un âge magique. L’enfant ne se transforme pas en adulte du jour au lendemain. En ce sens, nos institutions sont des structures sociales qui évoluent au même rythme que nos moeurs afin de mieux servir les citoyens qu’elles sont censées représenter. Ainsi, une réforme électorale permettrait d’actualiser ce système au vu de l’évolution de la société contemporaine, qui accorde de plus en plus de responsabilité à la jeunesse. En effet, présentement, à 16 ans, les jeunes peuvent, doivent, être autonomes, conduire, travailler ou même contrôler — au sens le moins connoté du terme — leur sexualité. C’est même une période cruciale concernant l’orientation, et donc, notre futur. Le droit de vote s’inscrit dans la continuité de la vision du jeune-adulte que la société nous présente. La question de savoir si cette situation de fait est «bonne» ou «mauvais» est hors de propos, bien qu’une bonne question. Il s’agit de réagir à cette situation.

Pourquoi voter?

Enfin rappelons que le droit de vote est un moyen de sanctionner le crédit que l’on accorde à une classe de la population. Autrement dit, il reconnaît sa légitimité à influencer notre société. À ce titre il nous semble nécessaire de résoudre une dichotomie flagrante. L’impact social, culturel, démocratique et économique des jeunes est important. Avec l’avènement d’Internet, les jeunes peuvent transformer des entreprises en multinationales, comme Facebook, YouTube, Google, Uber, Twitter. Les services proposés par ces compagnies, en plus de bouleverser notre économie et nos interactions sociales tiennent surtout leur succès de leur large adoption par les jeunes. Nous nous retrouvons ainsi dans une société où les Uber-like envisagent de remplacer le plus vite possible nos façons de fonctionner et de façonner notre environnement.

Dit autrement, les jeunes ont déjà un pouvoir sur la société, et un pouvoir considérable, celui de pouvoir rendre virale la plus banale des causes. Cependant, ce pouvoir est largement inconscient: nul adolescent, ni même adulte n’eût pu prédire tels bouleversements tout seul. la force du nombre est incontournable. La question d’être pour ou contre est secondaire, il s’agit de remédier à cette inconscience. Nous avons stipulé plus haut la nécessité d’une éducation obligatoire à tous, mais celle-ci serait bien rapidement considérée comme inutile puisque sans application: à quoi bon apprendre la politique si on ne peut voter? Le vote et l’éducation sont donc les meilleurs moyens de transformer notre jeunesse en meneuse de cité avisée, plutôt que de conserver cette posture cynique consistant à confiner notre jeunesse à l’ignorance et l’inaction.

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Rendez-vous avec le 7e art https://www.delitfrancais.com/2016/02/22/rendez-vous-avec-le-7e-art/ https://www.delitfrancais.com/2016/02/22/rendez-vous-avec-le-7e-art/#respond Tue, 23 Feb 2016 03:54:12 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=24957 Les Êtres chers, drame familial à l’horizon

L’objectif des RVCQ est de joindre les productions québécoises et le public montréalais. Les œuvres proposées sont diverses, allant du long métrage au cours de cinéma. Avec la très récente fermeture du cinéma Excentris, cet événement prend une signification différente. L’occasion est parfaite pour rencontrer des artistes peu connus, tels que Anne Émond, qui signe son deuxième film. Dans la salle du Cineplex Odéon, la réalisatrice nous introduit à l’histoire d’une famille par la mort brutale d’un vieil homme. Le patriarche semble-t-il, s’est pendu sans que l’on en évoque la raison et son fils cadet décroche son corps de la potence faite maison.

Dans la scène suivante le fils aîné, David, apprend le décès de son père, puis on retrouve la famille entière chez le notaire. Ce montage frénétique, qui nous presse de passer d’une conséquence à sa cause, se retrouve tout au long du film: l’un des exemples les plus marquants est quand David rencontre, tombe en amour, puis se marie avec son âme sœur, Marie, en trois plans. Ce parti pris peut être intéressant. Il use de notre inconscient cinématographique pour que l’on comble soi-même l’ellipse, dont les événements sont, somme toute, très génériques. Autant se concentrer directement sur les nouvelles situations que la réalisatrice souhaite montrer. Seulement, on comprend son erreur quand ce découpage entraîne l’incompréhension des actions des personnages. 

Ainsi, lorsque l’un des personnages revoit brusquement son amour d’enfance, nous nous demandons s’il ne s’est pas écoulé plusieurs mois — voire plusieurs années — avant la scène précédente. Le temps que l’on ait la réponse à la suivante: «Ai-je manqué un détail?», on est sorti du film. En outre, le temps laissé libre ne conduit pas à un développement particulier des personnages. Nous nous rendons compte, par exemple, que l’un des protagonistes souffre de troubles psychiques. Ce qui pourrait être sujet à approfondissement, compte tenu des intentions de la réalisatrice. Malheureusement, nous n’entendrons plus parler de lui jusqu’à la fin du film. Esthétiquement parlant, la réalisation est très fonctionnelle: la quasi-totalité de l’histoire est filmée en caméra épaule avec une longue focale, de basiques champs/contre-champs et la musique est anecdotique. Les seuls très beaux moments de fulgurance sont bien trop courts et nous laissent sur notre faim.

Courtoisie RVCQ

Plus on est de fous, moins on rit

Toutefois, ce film est vraiment agréable à regarder. Vous êtes perdus? Laissez-nous deux minutes. Quand nous évoquions les intentions de la réalisatrice, ceci ne sortait pas de nulle part. Il se trouve que les RVCQ permettent, juste après la séance de visionnage, de discuter et d’interroger le/la réalisateur/trice. Ici Anne Emond souhaitait mettre en image la dépression et montrer qu’elle peut se manifester même chez quelqu’un qui a «tout pour être heureux». De ce thème qui semble lui tenir à cœur, elle a tiré un film maladroit certes, mais profondément sincère. Loin des figures ampoulées du film Ville-Marie, on prend plaisir à suivre cette famille à distance de Montréal. Les personnages, bien que parfois difficiles à comprendre, restent touchants et suscitent l’empathie — mis à part le personnage-fonction de la mère. La fille aînée du couple, Karelle Tremblay, y est pour beaucoup, avec ses légers faux airs de Scarlett Johansson.

En espérant ne rien divulguer, on comprend brusquement que David souffre de mélancolie, avec des conséquences dramatiques. Les proches sont alors propulsés à la même place que le spectateur: impuissants, sans explication et tristes. Au sortir de la salle, on est ému, sinon touché, par cette tentative fébrile d’alerter sur ces malades ordinaires. -Nouédyn Baspin.


Endorphine, une vie en trois temps

Endorphine est un long-métrage de fiction qui s’inscrit dans la tradition surréaliste, réalisé par André Turpin, directeur de photographie, scénariste et réalisateur. Il fut notamment directeur de la photographie pour Incendies de Denis Villeneuve, et Mommy de Xavier Dolan. Endorphine est son quatrième long-métrage en tant que réalisateur. Ce film basé sur les expériences de l’inconscient nous plonge dans une atmosphère qui nous prive de tout ancrage dans le temps, en mêlant le rêve à des éléments de physique quantique.

L’œuvre de Turpin suit le personnage de Simone (jouée par Sophie Nélisse) lors de trois moments clefs de son existence. À douze ans, elle assiste au meurtre violent de sa mère dans un parking et subit un choc post-traumatique qui la laisse dans un état de déni. Ainsi semblant dépourvue de toute émotion, son stoïcisme poussé à l’extrême la ferait presque passer pour une «sociopathe» selon les propos du réalisateur. Le père de l’adolescente (Stéphane Crête) a donc recours à l’hypnose pour soulager sa fille en revisitant l’événement. C’est à partir de ces séances que l’on quitte le monde rationnel pour tomber dans le surnaturel et le surréalisme. Le spectateur est amené une douzaine d’années après ces événements: Simone (interprétée alors par Mylène Mackay) a vingt-cinq ans. Elle symbolise le monde du cauchemar et de l’angoisse, développe une obsession étrange pour sa voisine d’en face, et assiste à d’inquiétantes scènes dans le parking dont elle est la gardienne. Entrecoupant ces différents passages de la vie de la jeune femme, Simone, 60 ans (Lise Roy), devenue une physicienne réputée, donne des conférences sur la perception du temps et de sa nature.

Cadre2Courtoisie RVCQ

La référence aux endorphines dans le titre, surnommées «hormones du bonheur» pour leurs effets similaires à ceux de la morphine, prend pleinement son sens au moment de la mort de sa mère. Face à son agresseur, Simone reste de marbre. Par la suite, elle semblera en perpétuel décalage émotionnel avec le monde qui l’entoure.

Tout au long du film, le public est ainsi ballotté entre l’inconscient et la violence des événements, jusqu’à ne plus pouvoir discerner la limite entre le rêve et le réel. C’est de fait le souhait d’André Turpin, qui invite l’audience à abandonner sa perception de la réalité et à «rêver le film» afin de «se laisser aller dans un voyage», porté par les performances touchantes de Sophie Nélisse et Mylène Mackay.

«Une atmosphère qui nous prive de tout ancrage  dans le temps»

Le réalisateur, se qualifiant de rationnel, propose cependant «d’asseoir le spectateur comme un rêveur». Il nous déconseille de chercher à comprendre ce «casse-tête», que lui même avoue n’avoir pas entièrement saisi après avoir passé huit ans à en écrire le scénario!

En utilisant l’inconscient comme une machine à voyager dans le temps, André Turpin bouscule nos convictions à la fois sur le temps, le réel et le rationnel, de manière peut-être plus abstraite que Christopher Nolan dans Interstellar.  Même s’il nous laisse tout aussi dépourvu de réponses quand vient le générique. Âmes ultra-rationnelles s’abstenir! -Colombe De Grandmaison


L’amour à Tokyo

Projetée au Cineplex Odéon, Tokyo Fiancée est une comédie romantique belge de Stefan Liberski, basée sur le roman autobiographique Ni d’Ève ni d’Adam de l’écrivaine Amélie Nothomb.

L’actrice Pauline Étienne y joue le rôle principal d’Amélie, une jeune femme belge de vingt ans qui décide de retourner au Japon, son pays de naissance. Nippophile, celle-ci s’efforce de s’intégrer à la société japonaise: elle prend des cours de langue, s’assoit en seiza même chez elle et répond au téléphone comme une vraie japonaise. Elle enseigne aussi le français à un Tokyoïte plutôt singulier nommé Rinri (Taichi Inoue), qui deviendra son amant. Ils semblent être faits l’un pour l’autre puisque Rinri, quant à lui, est un francophile. Ainsi, la vie est belle pour Amélie, elle a maintenant son propre amant japonais qui lui fait des visites personnalisées de Tokyo. «J’étais toujours heureuse d’être avec lui. Mais sans lui aussi.» dit-elle.

Courtoisie RVCQ

Cependant, cette histoire d’amour ne semble pas être le point focal de ce film. Tokyo Fiancée est plutôt un récit initiatique, racontant le passage d’Amélie vers l’âge adulte et l’évolution de sa compréhension du monde et d’elle-même. Une bonne partie du film utilise le voice-over pour nous permettre d’observer ses pensées et ses réflexions. Les scènes ponctuées de moments oniriques tirés du monde imaginaire d’Amélie sont amusantes bien que légèrement stéréotypées. La musique de film est simple et enfantine, tout comme Amélie. En fait, la musique, le style du film, ainsi que le personnage principal nous rappellent fortement la très-aimée Amélie du Fabuleux destin d’Amélie Poulain. Quoique la fin de Tokyo Fiancée laisse à désirer et nous laisse un peu insatisfait, ce film est à voir, surtout pour celles et ceux qui rêvent de vivre une aventure à l’étranger! -Jenny Zhu

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Les nouveaux Redmen de McGill? https://www.delitfrancais.com/2016/01/26/les-nouveaux-redmen-de-mcgill/ https://www.delitfrancais.com/2016/01/26/les-nouveaux-redmen-de-mcgill/#respond Tue, 26 Jan 2016 19:48:52 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=24517 À McGill, les occasions de rencontrer des associations politiques de tous les horizons sont assez impressionnantes.  Des Démocrates aux Conservateurs, tous sont représentés. Tous ? Non. Quelque part dans la bibliothèque McLennan un groupe d’étudiants reste méconnu. Vous l’avez sans doute deviné, il s’agit des marxistes. Marxist Economics 101 (Économie marxiste 101, ndlr), un événement organisé par Socialist Fightback at Concordia and McGill (riposte socialiste à Concordia et McGill, ndlr) à la bibliothèque McLennan le 20 janvier se proposait d’analyser le fonctionnement du capitalisme, de détailler ses supposés défauts et de proposer le marxisme comme système alternatif.

Malgré une organisation sans prétention, l’intervenant principal, Joël Bergman, a eu le mérite de captiver son auditoire, avec un résumé efficace de notre système économique. Celui-ci est basé sur le capital: le but de toute entité économique sera donc d’en accumuler le plus possible. Ce système est basé sur l’utilisation de la force ouvrière: les fonds et la machinerie sont détenus principalement entre les mains des chefs d’entreprises. Les travailleurs ont, eux, la force de travail: ils ajoutent de la valeur à un produit de base. Ainsi, l’employé et le patron s’associent afin d’augmenter mutuellement leurs revenus. Pause. Il est alors légitime de se demander où se situe le problème. Toutefois, Joël Bergman nous propose d’observer un peu plus les implications de ce mode de fonctionnement. Comme expliqué plus haut, la valeur que crée l’ouvrier est divisée en deux: une part à l’employeur, l’autre au salarié. Ce dernier utilisera son seul salaire pour vivre. À l’opposé, l’entrepreneur emploie souvent plusieurs salariés. Il gagnera ainsi beaucoup plus vite des richesses, qu’il pourra réinvestir ailleurs, amplifiant le phénomène d’accumulation, créant ainsi un cercle vicieux.

En tant qu’étudiant il est légitime de se poser certaines questions vis-à-vis du mouvement: «Très bien cette rhétorique économique, mais nous sommes étudiants. Nous galérons, pour certains, à gérer ensemble cours et vie sociale et mentale. J’ai un quizz à préparer moi.» Jusqu’à ceci: «Les entreprises canadiennes sont assises sur 700 milliards de dollars, sans qu’ils ne soient utilisés pour de la recherche ou s’assurer face à quelconque risque économique. Utiliser 1% de ce montant suffirait pour supprimer tout frais étudiant au Québec; ce que la nationalisation pourrait résoudre». Vous avez maintenant mon attention.

Luce Engérant

Des questions soulevant des problématiques nécessaires

L’un des défauts de cette réunion est de ne pas avoir défini précisément le marxisme. De plus, les dimensions philosophiques et politiques n’ont pas été abordées. La session de Questions/Réponses pour l’audience permet tout de même  de donner une idée globale, mais floue. Par manque de place, voilà un résumé des échanges, certains étant omis:

• Pourquoi ne pas répartir équitablement les gains d’une entreprise entre ses employés et ses dirigeants au lieu de la nationaliser?

Prenons deux entreprises différentes avec des gains différents. Les employés de la plus florissante seront plus riches. Les inégalités existeront toujours.

• Que dire des pays où le communisme a été essayé, qui ont perdu en liberté et qui ont terminé  en échec?

Les pays qui en ont fait l’expérience étaient très peu développés avec une faible conscience politique. Ce qui a conduit à l’instauration d’une bureaucratie opaque et inefficace

• Comment nationaliser de grandes entreprises? Cela nécessiterait des quantités d’argent colossales.

Le mouvement marxiste se base sur une révolution populaire, induisant une modification de la constitution. Il s’agirait de se saisir des entreprises sans contrepartie.

Marxist Economics 101 a été une expérience très intéressante, expliquant très justement la vacuité d’un système gangréné. La question de son remplaçant est cependant beaucoup plus ouverte. Aucune autre alternative n’est aussi prometteuse et intellectualisée que le marxisme. Or un choix limité à deux systèmes ne saurait être réellement démocratique. Si la question vous intéresse, rassurez-vous, une discussion est organisée mercredi 27 janvier à l’Université de Montréal, pavillon Lionel Groulx local C-7147, 19h00.  

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Renouveau du western https://www.delitfrancais.com/2016/01/19/renouveau-du-western/ https://www.delitfrancais.com/2016/01/19/renouveau-du-western/#respond Tue, 19 Jan 2016 21:23:32 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=24472 La saison cinématographique est décidément bien chargée. Après la sortie de Star Wars, Épisode VII: Le Réveil de la Force c’est au tour du dernier film de Quentin Tarantino de paraître sur le grand écran. Les Huit Enragés est donc sorti au Québec le 25 décembre 2015. Nous sommes plongés dans l’État du Wyoming aux États-Unis quelques années après la Guerre de Sécession. Dans ces montagnes enneigées, deux chasseurs de primes se dirigeant vers la même ville sont poursuivis par un blizzard. Ils rencontreront un troisième personnage et voyageront ensemble vers la seule auberge sur le chemin. Une fois arrivés, de multiples situations seront prétextes à une lente montée de tension.

Charlie

Fuyez toute information sur le film, vraiment. Que l’on soit un habitué ou non de Tarantino, ce film est surprenant. La surprise n’est pas à prendre ici au sens de multiples révélations en chaîne. Mais plutôt par rapport à la réalisation traditionnelle des films d’action, qui d’ordinaire sont très brouillons et ne nous laissent jamais le temps de souffler. Jusqu’à nous en dégoûter – un fait que Jupiter Ascending du duo Wachowski explorait très astucieusement. Ici, vous prendrez votre temps avant que tout explose. Vous verrez de sublimes paysages, qui ne serviront pas uniquement de cadre mais aussi d’acteur, pendant presque la moitié du film,: vous en aurez plein les yeux. La montagne sur laquelle crapahutent les personnages au début du film menacera en permanence leur vie.

Nuances scripturales

Malheureusement, ce rythme pourra passer auprès de certains pour de la lenteur. Surtout si on le compare aux carcans hollywoodiens. Nous sommes en face d’un artiste qui sait instiller les émotions les plus sauvages – au sens de «primaires» – chez ses personnages: la peur, l’amour, l’instinct de survie. Néanmoins, malgré cet aspect, les personnages sont tous attachants. Ici, nul bon ni méchant. Chacun possède une part de motivation noble, sinon juste, mais aucunement «bonne». Nous nous écartons des deux archétypes d’anti-héros qu’il arrive de rencontrer: ceux qui font du mal pour leur propre satisfaction, et ceux qui font le mal pour défendre une cause juste. 

«Nous nous écartons des deux archétypes d’anti-héros qu’il arrive de rencontrer»

Les dialogues sonnent toujours très justes. Passionnants, ils plongent très facilement dans l’histoire et sont chargés en émotions. Ceux qui ont vu le film se rappellent tous de la scène passionnante où le major Marquis parle du fils du général Sanford Smithers.  Le thème du racisme est aussi abordé de manière très subtile et drôle à la fois. Néanmoins, certaines critiques font part d’un sous texte à propos des violences faites aux femmes qui nous ont paru complètement hors-propos. Pour ce nouveau film, le réalisateur nous plonge à nouveau dans l’univers du western, comme il avait précédemment fait avec Django Unchained.  Et l’on retrouve ainsi un grand nombre de ses gimmicks. Les plans larges de la première partie du film rendent très bien l’immensité et la beauté des décors. Le passage à l’auberge s’accompagne d’un changement de focale, plus courte, qui rend plus tangible l’enfermement et les sentiments des personnages. La sensation de huis-clos est renforcée par le jeu autour de la porte de l’auberge: cette dernière n’a plus de loquet, il faut successivement la défoncer puis la clouer pour l’ouvrir et la fermer. Les habitués reconnaitront les autoréférences, notamment à travers la présence de plans zénithaux.

On pourra aussi s’étonner d’une narration extradiégétique (avec une voix off, ndlr), sobre, pour accompagner ces flash-backs, procédé jusque-là très rare dans les films de Tarantino. Les Huit Enragés est un très bon film. Il réussit le mélange des genres – thriller, western. Les dialogues sont travaillés ainsi que les plans. La violence n’est pas que barbare mais aussi «cathartique». Tarantino arrive à faire évoluer son propre cinéma tout en étant formellement très correct, et, malgré quelques facilités scénaristiques continue d’affirmer sa maîtrise du septième art.

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Les misérables de Ville-Marie https://www.delitfrancais.com/2015/11/10/les-miserables-de-ville-marie/ https://www.delitfrancais.com/2015/11/10/les-miserables-de-ville-marie/#respond Tue, 10 Nov 2015 17:10:03 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=24009 Second film de Guy Edoin, Ville-Marie, est sorti le 9 octobre au Québec et raconte l’histoire de quatre personnes emprises de solitude. Il suit le parcours de Sophie, actrice, et de son fils Thomas, qui est à la recherche de l’identité de son père; puis de Pierre, ambulancier qui travaille à l’hôpital Ville-Marie avec Marie, infirmière.

Dès les premières secondes de visionnage, quelque chose marque: les effets lumineux sont réussis, quelque soit l’emplacement du personnage par rapport à l’éclairage. Ce sont surtout les lumières rasantes qui produisent un bel effet sur les peaux des acteurs. Montréal sert aussi beaucoup à l’univers pictural de l’ensemble: de très beaux panoramiques participent à la réussite esthétique du film. Toutefois ces plans semblent sortir de nulle part et ne servent pas vraiment le propos du long-métrage.

Ville-Marie

Impression de déjà-vu

Ville-Marie  est-il un Only God Forgives montréalais? La symbolique de la mise en scène manque de cohérence: dans la seconde moitié, Thomas est blessé dans un accident et se retrouve à l’hôpital, après avoir fait éclater sa rage d’enfant gâté contre sa mère. Celle-ci, à son chevet, décide de lui révéler l’identité de son père. Puis, elle va se changer et la caméra nous «offre» un plan fixe du reflet de la gorge maternelle dans un miroir. Est-ce pour signifier  une prise de conscience de son rôle de mère? C’est difficile à croire puisque son comportement reste inchangé, mise à part la révélation qu’elle a faite à son fils.

«À la fin de la projection, on réalise que le film est plat.»

Ainsi – et malheureusement – le film se perd dans ses multiples incohérences et petits défauts qui font disparaître les intentions de réalisation: le jeu d’acteur faible d’un urgentiste qui ne sait pas faire de massage cardiaque, une jeune infirmière qui a le temps de jouer au téléphone rose avec son petit ami au vu et au su de tous, et enfin un joueur de guitare qui prend son rôle trop sérieusement lors d’une scène d’anniversaire. Cela peut ressembler à une broutille, mais le sérieux du guitariste ajouté à la gravité de la scène a provoqué en moi une envie irrépressible de rire, et c’est le seul moment où j’ai été heureux de voir ce film.

L’écriture pose aussi problème dans ce film: il y a trop de vraies fausses grandes leçons de vie («j’ai arrêté d’arrêter»), trop de clichés éculés et de blagues pas drôles, un tout qui manque de provoquer de l’empathie pour les personnages. La seule constante parmi ces derniers, c’est la façon qu’ils ont de vivre comme s’ils étaient les plus malheureux au monde. Cela laisse une impression continuelle de misérabilisme vain. À la fin de la projection, on réalise que le film est plat (mettez-y des roulettes, vous aurez un skateboard). La situation finale est la même que l’initiale, à l’exception de l’adolescent qui a obtenu ce qu’il voulait. On regrette de ne pas être allé à une autre projection à la place.

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