Luba Markovskaia – Le Délit https://www.delitfrancais.com Le seul journal francophone de l'Université McGill Sun, 21 Apr 2019 21:56:31 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.9.10 Des écrivains dans la salle de rédaction https://www.delitfrancais.com/2011/11/22/des-ecrivains-dans-la-salle-de-redaction/ Tue, 22 Nov 2011 13:30:38 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=9916 Cette initiative du journal indépendant a tout pour réjouir ceux qui se désolent de ne pas voir les littéraires prendre part au débat public, d’autant plus que le titre même de cette édition spéciale amène à réfléchir: «Le Devoir des écrivains».

Catherin Mavrikakis, Alain Farah, Marie Laberge, Bernard Émond, Perrine Leblanc, Dominique Fortier, Victor-Lévy Beaulieu et j’en passe prennent donc la place des journalistes le temps d’une journée de rédaction. Chacun se prête visiblement entièrement à l’exercice et adopte pour l’occasion tous les mots d’ordre du journalisme sans chercher à mettre indûment de l’avant son style d’écriture, mais sans l’annihiler bien sûr, puisque des tendances ressortent fort heureusement.

Dominique Fortier révèle encore une fois, après Les Larmes de Saint-Laurent, son amour des sciences et l’inspiration que son imagination fertile en tire dans un article sur la découverte d’un gêne de l’empathie. Patrick Sénécal doit couvrir le procès d’un homme coupable de viol et ressort bouleversé de son expérience, lui qui est le prolifique auteur de tant de romans noirs, voire d’horreur, comme Les Sept Jours du talion. Jean Dion trouve un digne remplaçant chez Alain Farah qui partage sa passion du sport avec sa verve et son pince-sans-rire inimitables. Régine Robin se rend «Place du Peuple» et constate avec un brin de tristesse et de nostalgie l’état de la révolte de la génération actuelle…

Et la liste continue. L’édition regorge de petits trésors comme une nouvelle inédite de Michel Tremblay, écrite dans le ton drolatique et émouvant de ses récits sur l’enfance, une BD de Guy Delisle, en plus des éditoriaux lucides sur des faits politiques et économiques comme ceux de Bernard Émond et de Jean Désy. Bref, une édition qui peut contribuer à détruire le mythe tenace de l’écrivain qui ne vit que dans un monde de fiction, que la réalité ne touche que comme un sourd bourdonnement lointain.

Au point où le directeur des éditions Leméac invite une brochette d’écrivains à aller lire des textes aux indignés de Square-Victoria. C’est sans doute louable, mais là je ne peux m’empêcher d’imaginer des scènes légèrement absurdes, comme des écrivains québécois déclamant des textes inspirés à une foule en grande partie anglophone qui se demande ce qu’ils viennent faire là, et de me demander s’il n’y a pas dans cette entreprise quelque chose d’un brin opportuniste.

Mais que sais-je, moi, qui n’ai écrit, dans la dernière année, que ces réflexions parasites en guise de tentative de contact avec le monde extérieur? Cet article signe la fin de cette chronique un peu soliloque. Si jamais vous étiez au bout du fil sans que je le sache, merci.

]]>
Arvida: la mémoire volontaire https://www.delitfrancais.com/2011/11/08/arvida-la-memoire-volontaire/ Tue, 08 Nov 2011 12:34:41 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=9549 Pourtant, ce n’est pas le Arvida de son enfance qu’il raconte, puisqu’en 1978, année de sa naissance, la petite ville du Saguenay est annexée à Jonquière. C’est donc dans une volonté de préservation d’un passé révolu que le narrateur collige les histoires de ses amis et de sa famille, avec leurs exagérations, leurs vérités et leurs mensonges, et bien sûr, avec son propre talent de conteur. Les premiers mots du récit renferment de nombreux éléments essentiels du livre (l’oralité, la mémoire des ancêtres, l’ubiquité du mensonge ou de son soupçon), en commençant par ces mots mêmes qui reviennent à plusieurs reprises, et dont le sens est toujours légèrement décalé.

C’est que l’auteur, fils de conteur, a un remarquable sens du rythme et de la répétition. Chacune des histoires a sa petite musique interne, composée d’anaphores et de leitmotivs, typiques de l’univers du conte. C’est en effet l’oralité qui frappe dès le début de la lecture; non pas l’oralité «folklorisante» des contes transposés sur papier mais bien l’art de rendre la parole vivante, comme il le fait si bien pour le français québécois, contrairement à ces auteurs qui s’essaient au français joualisant tout en gardant les «ne» du négatif, ce qui a pour effet de tuer le réalisme des dialogues les plus terre à terre. Or, Archibald excelle autant dans le réalisme cru des dialogues et des situations que dans le merveilleux de leur évocation par la mémoire des hommes.

Un récit de la mémoire, donc, mais tout à l’opposé de Proust. Le narrateur s’en dissocie d’ailleurs dès le début (en évoquant par le fait même le parallèle) dans un chapitre intitulé «Mon père et Proust», dans lequel la madeleine de Proust devient un May West, ou une «anti-madeleine». Il termine son livre sur un chapitre intitulé «Madeleines» dans lequel l’importance de se souvenir et de raconter est indissociable des histoires qu’on se raconte entre hommes, plutôt que de la mémoire individuelle: «La seule histoire qui me revient à partir d’une bouchée vient d’une bouchée de MacCroquette». Encadré par ces références à Proust, le récit s’en affranchit d’une certaine manière, et ne fait aucune autre référence à des œuvres littéraires, ce qui m’a paru étrangement rafraîchissant.

Je dirais que la grande différence entre Samuel Archibald et la plupart de nos auteurs, «universitaires» et autres, c’est qu’il écrit à partir de la réalité, sans toutefois refuser  l’imaginaire, et cela se sent dans chacune de ses phrases. Cette impression au fil de ma lecture s’est cristallisée en lisant ces lignes: «Elle aurait aimé sentir sur sa peau l’odeur fraiche des livres qu’ils achetaient chez les libraires ou l’odeur rance des livres qu’ils dénichaient chez les bouquinistes mais les livres ne laissent pas d’empreintes semblables sur les gens et elle ne trouva jamais sur lui aucune odeur de vieux papier ni aucune odeur de papier neuf». Mais voilà, Archibald n’écrit pas sur ce qui n’a pas d’odeur. Il écrit directement à partir de la vie, de la parole vive, de ce qui fait mal, de ce qui fait peur, de ce qui nous rend vivants. Il n’est pas un «writer’s writer», ce qui libère en quelque sorte le lecteur littéraire averti. Lisez donc Arvida pour les histoires troublantes, cauchemardesques, grotesques, cocasses, faites-le au repos, pour goûter le style unique de l’auteur, et laissez de côté vos soupçons littéraires d’intertextualité. L’auteur vous donne les références «toutes cuites» au début et à la fin, détendez-vous et lisez le reste pour le plaisir de découvrir ce conteur fascinant.

]]>
Virtuosité verbale https://www.delitfrancais.com/2011/11/01/virtuosite-verbale/ Tue, 01 Nov 2011 18:49:10 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=9348 OULIPO? Qu’est ceci? Qu’est cela? Qu’est-ce que OU? Qu’est-ce que LI? Qu’est-ce que PO? OU c’est OUVROIR, un atelier. Pour fabriquer quoi? De la LI. LI c’est la littérature, ce qu’on lit et ce qu’on rature. Quelle sorte de LI? La LIPO. PO signifie potentiel. De la littérature en quantité illimitée, potentiellement productible jusqu’à la fin des temps, en quantités énormes, infinies pour toutes fins pratiques.

– Jacques Roubaud et Marcel Bénabou, oulipiens.

Crédit photo: Stéphanie Jasmin

Pas de décor, pas trop de costumes, quelques accessoires à peine. C’est la parole dépouillée de tout superflu qui occupe la scène avec, pour seul support, la virtuosité de quatre comédiens aguerris. Vingt-trois ans après le grand succès de l’Oulipo Show à l’Espace Go, Carl Béchard, Pierre Chagnon, Bernard Meney et Danièle Panneton remontent la pièce sur les mêmes planches pour célébrer le 30e anniversaire d’Ubu, la compagnie de théâtre de Denis Marleau.

Aucune intrigue et aucune psychologie, un fantasme pour les purs et durs amoureux des mots. Composée à partir de textes des Oulipiens (Calvino, Le Lionnais, Lescure, Queneau, dont les fameux  Exercices de style sont la pierre angulaire de la performance), cette acrobatie verbale impose une nouvelle série de contraintes, si chères aux Oulipiens, mais aux comédiens, cette fois-ci. Ceux-ci, véritablement habités par le texte, le livrent, avec toutes ses pirouettes et ses embuches, par la seule force de la voix et de la diction.

Ce «théâtre pour les oreilles» est plutôt caractéristique de l’œuvre de Denis Marleau, qui l’amène ici à un niveau de dépouillement suprême. Quelques gestes synchronisés (et parfaitement exécutés) pour donner du mouvement, un éclairage minimal pour assurer l’attention, voilà toute la mise en scène visible. Le reste est chorégraphie de la parole, infiniment complexe, et infiniment envoûtante.

La performance est à la fois ludique et virtuose, on écoute en retenant son souffle, en laissant échapper parfois quelques rires ébahis. Les effets vocaux et les prouesses de diction se déploient entièrement dans la nudité du décor et prennent la place centrale qu’ils méritent. Pour les sceptiques (un théâtre si peu théâtral?) vous ressortirez de l’Oulipo Show convaincus que les Exercices de style ont été écrits pour la scène, tellement les voix humaines leur donnent vie.

Oulipo Show

Où: Espace GO
4890, boulevard Saint Laurent

Quand: Jusqu’au 12 novembre 2011

]]>
Langoustines et chaussons aux pommes en Terre de Baffin https://www.delitfrancais.com/2011/10/25/langoustines-et-chaussons-aux-pommes-en-terre-de-baffin/ Tue, 25 Oct 2011 11:40:43 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=9181 Et celle pour l’univers des cartes et des explorateurs de l’Arctique transparaît ne serait-ce que dans quelques romans récents: Nikolski de Nicolas Dickner et Du bon usage des étoiles de Dominique Fortier. Mélanie Vincelette emprunte dans Polynie, son dernier roman paru aux éditions Robert Laffont, une voie semblable. Cap sur la Terre de Baffin.

Comme la route vers le grand Nord, l’entrée dans le roman est cahoteuse et pleine d’embûches –on bute au départ sur quelques maladresses de formulation et de style, mais quelque chose nous retient, nous séduit. Le roman est à la fois intrigue policière, histoire d’amour et récit d’exploration, mais aussi d’introspection, de la part du personnage principal, Ambroise, cuisinier à la mine, qui a perdu son frère Rosaire, et qui est amoureux de Marcelline, une glaciologue farouche et indépendante.

Chacun trouvera sans doute quelque chose pour lui plaire dans Polynie, que ce soient les considérations sociologiques ou politiques sur le Nord, l’intrigue policière, l’histoire d’amour… Pour ma part, ce qui me ravit, ce sont les menus détails, notamment dans la cuisine du personnage principal, qui l’accompagne dans son désœuvrement, et les nuances qu’elle permet d’ajouter au récit.

Que ce soient les fins repas que le cuisinier parvient à préparer avec le peu de ressources dont il dispose, les vulgaires chaussons aux pommes industriels qu’il décongèle pour les travailleurs de la mine qui s’entêtent à ne manger que ça, les glaces aux mille parfums que prépare la froide glaciologue et qui enivrent ses papilles, et même, lorsque survient le sentiment de la vengeance, les centaines de recettes faites à partir de sang, la gastronomie occupe une place à la fois discrète et centrale pour qui veut prendre le temps de déguster ses descriptions. Elle représente sa part de chaleur dans le climat aride du Nord (une «polynie», une zone libre de glace…), sa part d’inventivité dans une région gouvernée par la tradition, sa part de légèreté dans la rudesse de la vie, là-bas.

Il y a une véritable poésie dans la manière dont Mélanie Vincelette décrit l’infiniment petit, l’infiniment superficiel, celui toutefois auquel on doit se raccrocher pour survivre face à l’infiniment grand et l’infiniment lourd. Pour ma part, c’est cette poésie particulière qui me retient dans l’univers qu’elle crée.

Ce que je retiens, enfin, dans ces grands espaces blancs, c’est l’huis clos. L’huis clos qui vous confronte aux autres et qui les rend insupportables. L’huis clos qui exacerbe tous les sentiments et rend fébriles toutes les relations. L’huis clos parfait pour une intrigue meurtrière où tout le monde est suspect. Certains ont dit et diront sans doute de Polynie qu’il s’agit d’une grande escapade exotique. Pour moi qui ai travaillé dans la cuisine d’un semblable huis clos, c’est au contraire un enfermement en fin de compte très réussi au cœur de nos tourments et de nos joies.

]]>
On ne badine pas avec les trentenaires d’aujourd’hui https://www.delitfrancais.com/2011/09/20/on-ne-badine-pas-avec-les-trentenaires-daujourdhui/ Tue, 20 Sep 2011 13:20:00 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=8537 Pas vraiment parce qu’il s’agit d’un titre prometteur, mais plutôt parce qu’il suppose que les trentenaires d’aujourd’hui n’écrivent pas déjà suffisamment à ce sujet. J’en déduis donc qu’on a demandé à ceux-ci d’aborder l’éternelle question d’une manière nouvelle et originale. Que nenni. Du moins, cela ne semble pas être un prérequis pour participer au recueil paru cet été aux éditions Les 400 coups.

Certes, quelques perles sortent du lot; celles, en l’occurrence, dans lesquelles les auteurs ont su s’écarter suffisamment du thème pour ne pas tomber dans le piège du prévisible. Les vies sexuelles de Joseph M., dont le narrateur voyage en 1962 pour draguer une sorte de Jocaste des années 60 en compagnie d’un certain Umberto, féru de scolastique médiévale; La molécule animale, qui met en scène un professeur de biologie marine fasciné par la seiche géante d’Australie et ses mœurs dissolues; La licorne en short shorts rouges parce que le ton de la narration est franchement très drôle, ce qui est à mes yeux une raison suffisante pour le lire.
Mais trop souvent, on retrouve avec une certaine lassitude le cynisme doux-amer dont se réclament tout en s’en moquant affectueusement ceux qui placent au centre de leurs préoccupations littéraires les relations érotico-amoureuses des jeunes québécois sur le Plateau Mont-Royal. Tous les éléments sont là: la recherche de l’homme idéal sur Facebook, ou au moins d’un gars «capable de comprendre une joke dans Urbania», des paroles de Leonard Cohen en exergue, et une langue parlée un peu pénible: «Ah come on, dit la grande blonde. On va pas tomber dans le cliché des trentenaires qui rushent dans leurs vies amoureuses, quand même?» Eh oui.

On rétorquera sans doute que je ne suis pas une trentenaire d’aujourd’hui et que je ne m’intéresse au libertinage que s’il se déroule dans son lointain et poussiéreux XVIIIe siècle. Soit. Mais est-ce vraiment un critère pour apprécier une œuvre que de ressembler comme deux gouttes d’eau à ses personnages? Je trouverais peut-être fort agréable de discuter sur le ton de ces nouvelles avec certains de leurs protagonistes devant une bière sur la rue Saint-Denis –après tout, ils ont souvent un humour désillusionné qui peut être sympathique– mais est-ce bien tout ce qu’on recherche dans un texte littéraire?

Je n’ai pas de réponse à cette question. Beaucoup de gens cherchent à s’identifier entièrement aux personnages d’œuvres littéraires comme ils le feraient avec les personnages des séries télévisées, c’est-à-dire, la plupart du temps, dans un univers d’un réalisme total et d’une extrême contemporanéité, comme si l’écran était un miroir qui assurait une catharsis, non plus par la souffrance des autres, comme dans la tragédie grecque, mais par leur médiocrité.

Est-ce un problème? Sans doute que non. Mais personnellement, ça me laisse sur ma soif. Et ça permet certainement de souligner une tendance, d’autant plus que des personnages types ressortent de manière flagrante du recueil, et que ces personnages sont à peu près tous vaguement déprimés, et surtout blasés.

Aux dernières nouvelles, le recueil sera transposé sur les planches, dans le cadre du Festival International de Littérature. Peut-être la scène donnera-t-elle un cachet renouvelé à ce projet? Les nouvelles seront lues par les auteurs, qui rendront sans doute plus sympathiques leurs protagonistes en leur prêtant leur voix, puisque, sans costumes ni décors, comme l’annonce Pascale Montpetit, on aura sans doute l’impression de prendre un verre avec eux en discutant des peines d’amour du XXIe siècle.

]]>
Chroniques ferroviaires https://www.delitfrancais.com/2011/09/06/chroniques-ferroviaires/ Tue, 06 Sep 2011 12:57:19 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=8136 À vous qui avez fait du tourisme dans votre propre ville, à vous aussi qui avez sillonné à vélo les routes chantées par Foglia, à vous enfin qui avez parcouru, et je l’écris au risque de passer pour l’Abbé Casgrain, les pittoresques villages du Québec par les routes de campagne, en voiture. Car ici, dans l’«Amérique des grands espaces», le voyage se fait surtout en automobile.

Ici, loin de se rendre d’une capitale à l’autre dans le confort et la vitesse des trains issus des dernières technologies, on ne connaît souvent du train que l’odieusement coûteux ViaRail, et les tristes convois qui transportent les travailleurs de la banlieue à la ville, en passant dans les cours arrières péniblement identiques.

Si, cet été, malgré le bonheur de redécouvrir la beauté des paysages québécois, vous avez secrètement, à la lueur lancinante du néon d’une chambre de motel, rêvé de voyages sur des continents lacérés de chemins de fer et hantés par les grands esprits des siècles passés, plongez-vous vite dans la lecture de Déraillements, ce bijou d’érudition et de curiosité ferroviaire qu’est le tout dernier recueil de Robert Lévesque.

Cet inlassable curieux vous fera visiter les mélancoliques gares d’Europe de l’Est, en compagnie de Kafka, d’Attila Jozsef et d’Edward Stachura, la brumeuse gare de Saint-Lazare (ou «l’antre empesté», pour Marcel Proust) avec les Impressionnistes. Il vous fera épier les pas perdus de Hemingway attendant, gare de Lyon, Scott Fitzgerald –qui ne viendra pas, Ravel dormant à poings fermés entre deux arrêts au Canada, et les derniers instants de Fats Waller dans un wagon-lit à Kansas City.

Je dis bien épier, car il y a quelque chose d’un peu voyeur dans cette fascination pour les anecdotes biographiques, pour les détails intimes de la vie des grands personnages, qui pourrait paraître superficielle chez un autre auteur que Robert Lévesque. Mais chez lui, qui égrène les journaux et les correspondances intimes et qui fréquente assidûment les biographes, il s’agit réellement d’un dialogue avec les esprits qu’il admire, de manière à en faire autre chose que des créatures de papier, mais plutôt des êtres de chair et de sang qui viennent sans doute, à l’occasion, trinquer avec l’auteur autour d’un bon verre de Château de Pennautier…

On rencontrera donc, au détour d’un wagon ou d’une gare, Arthur Buies, Émile Nelligan, Jacques Ferron, Gabrielle Roy, La Bolduc, mais aussi, un peu plus loin d’ici, le récit fabuleux de Glenn Gould, cet incontournable amoureux des trains, avant de faire un petit détour par une gargote de la Basse-Ville de Québec pour entendre, entassés avec une petite foule de curieux, Charles Trenet pousser la chanson, entre deux trains, dans un des textes les plus émouvants du recueil.

Qu’on rencontre les personnages pour la première fois ou qu’on retrouve d’anciennes amours, la lecture du recueil est un délice pour les curieux, un voyage plein d’inattendus, mais traversé, pour faire unité dans le désordre, par le leitmotiv rassurant du train. On a parfois l’impression d’être attablé avec un causeur extraordinaire, car une conversation se tisse progressivement entre l’auteur et le lecteur par les clins d’œil qui se multiplient au fil du texte et qui renvoient à des anecdotes précédemment racontées. D’où l’intérêt de lire le recueil dans l’ordre, rail après rail, dans la marche régulière et quelquefois berçante du train.

]]>
Poésie et tremblement https://www.delitfrancais.com/2011/03/29/poesie-et-tremblement/ Tue, 29 Mar 2011 12:46:23 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=7545 D’autant plus que ce n’est pas d’un roman-fleuve que je veux parler ici mais bien d’un court récit d’une densité remarquable, un roman d’apprentissage qui ne semble contenir que l’essentiel d’une longue vie, condition d’ailleurs indispensable pour l’écriture d’un tel roman.

Paru en janvier dernier, Paco de Jacques Folch-Ribas est, selon l’auteur, une première tentative à «l’autobiographique», auquel il a longtemps résisté. On sent d’ailleurs le malaise causé par le fait de raconter le «je»: la narration passe sans cesse de la première à la troisième personne, ce qui traduit à merveille (encore une fois, ce n’est pas une simple prouesse formelle) l’aporie entre le «je» qui raconte et celui qui a vécu, qui paraît souvent autre. Cela a aussi pour effet d’ajouter une dimension supplémentaire au personnage rendu presque universel par ses multiples facettes, ses peurs et ses passions.

La peur est en effet omniprésente au cours de cet apprentissage. D’abord une peur enfantine, devant laquelle on peut s’attendrir et qui peut être soulagée par les quelques paroles d’un père philosophe et bienveillant. Puis, une peur adolescente et des craintes qui, bien que parfois futiles, font vibrer et rendent vivant un personnage qu’on sent à fleur de peau, prêt à éclater du désir pour les femmes, du désir de savoir, de poésie… Et puis la guerre, qui vient tout avorter, et qui transforme toute peur irrationnelle en une peur fondée, terrible, et sans issue. La peur du chaos, terme que le jeune homme, aux prises avec une lutte contre le langage, n’arrive pas à définir malgré tous les dictionnaires qu’il consulte.

Le langage est d’ailleurs une sorte de personnage du roman, dans la mesure où il est opaque, comme celui de la poésie. Dans son apprentissage de la vie adulte, le jeune Paco fait face à des réalités fondamentales, telles que l’amour, la guerre, la nation… Ces mots résonnent dans son esprit et leur musique finit par en enterrer le sens, jusqu’à ce que celui-ci se fasse ressentir de la manière la plus aiguë, et donc la plus douloureuse possible. Le mot amour qu’il croise sans cesse dans les livres de poésie française de son grand-père et qui demeure inexplicable, le mot femme, dont la définition ne suffit pas à dénuder ces êtres mirifiques qui peuplent sa vie et son imaginaire.

La langue est d’autant plus importante que Paco, qui vit dans un village-monde qui n’est pas sans évoquer les grandes œuvres réalistes magiques, est issu d’une famille catalane dont la langue est sans cesse confrontée à celle de l’autorité. Trois niveaux de langue, donc: la langue maternelle, la langue de la poésie (celle du grand-père et de l’amour) et la langue des autorités qui sonne toujours un peu faux:

Dans ce pays qui fut le mien, les gens parlaient une langue brutale, sèche, que l’on enseignait du bout des lèvres à l’école, on l’appelait parfois un patuès, un idioma, ces mots dont les dictionnaires donnaient des définitions qui n’expliquaient rien. […] À l’école, il y avait les deux façons de parler, défendues par deux Pères différents, l’un qui disait: «La langue du Pays est la vôtre, petits sauvages qui la massacrez!», l’autre qui m’appelait Francesc et nous enseignait, disait-il, la «Langue de notre Peuple» […] Et Grand-père disait: «Notre langue, c’est notre Histoire, notre amour et notre poésie. Et il faudrait l’abandonner?

Difficile de ne pas penser, devant de tels conflits linguistiques, à des situations qui sont plus près de nous, mais j’aurais un conseil pour celui qui d’aventure entamerait la lecture de ce pittoresque roman: se garder de faire trop de rapprochements, savourer l’incommensurable distance entre soi-même et des êtres qui ont connu la dévastation, et l’intensité de certaines choses que nous ne goûterons peut-être jamais de la même manière. Une distance, ou une extrême proximité, mais jamais dans un contexte de nation ou de pays, mots que même le narrateur ne finit jamais par élucider tout à fait…

]]>
La tête de mon père: splendeurs et misères des Soviétiques https://www.delitfrancais.com/2011/03/15/la-tete-de-mon-pere-splendeurs-et-miseres-des-sovietiques/ Tue, 15 Mar 2011 16:08:15 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=7093 En tant que fille née de parents ayant vécu sous le régime soviétique, et ayant moi-même passé les cinq premières années de ma vie (les plus importantes, diraient les freudiens!) au sein de la Mère-Patrie du communisme, j’ai souvent du mal à expliquer aux gens d’ici le genre de valeurs, de peines et de joies que vivaient mes proches en Russie soviétique. L’image de la vie sous le régime est souvent très figée et peu nuancée, les citoyens des sociétés «libres» associant automatiquement propagande, dictature et pauvreté relative au malheur collectif. Normal, me direz-vous, et même évident. Bien sûr, comment vivre heureux ailleurs que dans une démocratie, encourageant liberté d’expression et accumulation des biens matériels de base? Vraiment, je ne saurais m’opposer à ce point de vue et ne choisirais pas autre chose pour ma propre personne. Pourtant, quelque chose sonne toujours faux à mes oreilles dans ce discours manichéen entre monde libre et monde asservi, surtout quand j’ai connu des êtres humains qui étaient bien plus que des automates dévoués au régime.

C’est pourquoi je me réjouis de trouver dans le roman tout récent d’Elena Botchorichvili un point de vue aussi lucide que sensible sur cette époque. La jeune auteure géorgienne habite à Montréal et écrit en russe de courts romans qu’elle qualifie de «sténographiques». Toutefois, elle n’est publiée qu’en traduction. Son dernier ouvrage, La tête de mon père, est un roman de la mémoire, dont il emprunte les particularités: oublis, répétitions, images photographiques de moments marquants, circularité. Aussi politique que le fond puisse être, ce sont des souvenirs d’une intimité profonde qui reviennent à la mémoire du personnage-narrateur masculin, lequel écrit une longue lettre à son fils pour lui décrire la vie qu’ont vécue ses propres parents, «avec seulement les moments les plus lumineux». Il s’agit donc aussi d’un roman qui dépeint la succession des générations, ce qui prend un sens particulier pour une auteure de l’ex-URSS, pays où il n’y a pas d’abîme plus profond que celui qui se creuse entre deux générations se succédant.

L’auteur peint à traits bigarrés des moments de la vie de personnages dont l’insouciance n’est pas sans rappeler les films du prodigieux cinéaste géorgien Otar Iosseliani, également expatrié, mais en France. Il ne s’agit pas d’un parallèle gratuit entre deux créateurs exilés d’une même patrie: le cinéma, son empreinte et sa magie sont omniprésents dans le roman de Botchorichvili. La mère du personnage principal est une étoile oubliée du cinéma réaliste socialiste, rendue brièvement célèbre par un rôle épisodique et discrètement érotique; le personnage principal et sa sœur s’évadent régulièrement au cinéma; et la vie même sous le régime est comparée à un film réaliste socialiste. Il y a d’ailleurs un passage dans le roman qui semble faire directement allusion aux premiers courts-métrages muets de Iosseliani: «Je me souviens de courts-métrages muets étonnamment beaux où les personnages aimaient et dansaient sans paroles. On les a interdits. Nous ne voyions que rarement des films “sur rien”».

Ce petit roman, paru en février 2011 chez Boréal, concilie à merveille, à mon sens, deux grands pôles à première vue contradictoires de la vie sous le régime communiste: la propagande et l’ignorance de la population sur les coulisses de la politique, et le grand bonheur collectif, orchestré, mais authentique pour les individus qui l’ont vécu:

Je voudrais expliquer pourquoi nous nous débrouillions tous pour être heureux en vivant dans la grisaille de l’Union soviétique. Nous étions unis, nous étions tous comme un seul homme. On nous avait privés du passé et on nous détournait du présent en nous faisant rêver à l’avenir. Nous étions égaux, en ce sens que quelqu’un décidait pour nous, à notre place –si l’on devait nous insérer dans le livre ou nous en extirper. Nous avions la certitude absolue que l’avenir ne dépendait pas de nous, de nous personnellement, bien qu’il fût le nôtre. Dans la pièce de théâtre, dans le film où nous vivions, il y avait une unité de temps (le futur) et une unité de lieu. Nous savions que nous mourrions tous là où nous vivions […] Et la joie de vivre pouvait atteindre des sommets incroyables.

Je vous conjure donc d’avaler d’un trait ce court bouquin pour saisir une vision subtile et touchante d’une période qu’on a trop connue par le biais des films hollywoodiens, et de courir ensuite à la Boîte noire pour découvrir l’univers onirique et séduisant des films de Otar Iosseliani, dont le dernier, Chantrapas, date de 2010.

]]>
Tintin autour du monde https://www.delitfrancais.com/2011/03/01/tintin-autour-du-monde-2/ Tue, 01 Mar 2011 21:08:29 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=6679 En ce retour de semaine de lecture, que vous avez sans aucun doute passée à faire une tonne de lectures scolaires, j’interromps le programme habituel de «critique sérieuse de livres sérieux» pour m’aventurer dans le monde de la BD, souvent ignoré du milieu universitaire. Et qui plus est, dans la contrée du «non sérieux» par excellence, la Belgique. Hé oui, je vous propose cette semaine un spécial Tintin.

C’est que le sympathique globe-trotter à houppette a traversé dernièrement de nouvelles frontières, notamment celle de la décence publique. En effet, le blog de la revue d’art Collection affichait récemment une version revue de Tintin au Congo intitulée Tintin au Congo à poil. Tintin y est effectivement en tenue d’Adam, si l’on oublie ses espadrilles. Le dessinateur a créé plusieurs vignettes où l’on voit Tintin évoluer dans toute sa splendeur parmi les autres personnages qui ne semblent s’apercevoir de rien. Ce Tintin naturiste est dessiné avec talent et humour, mais comme on peut se l’imaginer, les images, après avoir fait un tabac sur Internet, ont été retirées du blogue. Il s’agissait presque d’une opération suicide pour le dessinateur, qui risquait certainement un procès, vue la cupidité infâme des héritiers de Hergé. Il existe toutefois de nombreuses copies de ces vignettes sur d’autres sites, si vous êtes curieux de voir ça par vous-mêmes.

Ce qui m’a étonnée de ce petit épisode, ce sont les nombreuses réactions d’indignation dans la mer de commentaires qu’ont suscitée ces images. Au milieu des encouragements et des inquiétudes quant à un éventuel procès, on retrouve une grande quantité de remarques tout à fait sérieuses comme «on ne respecte plus rien», «il n’y a plus rien de sacré», «insultant», «obscène», etc. Ces commentaires ne reflètent certainement pas qu’un point de vue isolé. En effet, Tintin reste un symbole apparemment intouchable de la belgitude. Ce qui m’amène à vous parler d’un autre voyage de Tintin, chez les siens, cette fois-ci.

À la fin du mois de décembre dernier paraissait Tintin chez les Belges, un album inédit, préfacé par Philippe Geluck (crédibilité instantanée, pour moi en tout cas). Le superbe petit ouvrage, accompagné d’un commentaire érudit de Tintinologue (oui, oui, le terme existe), est une belle sélection de vignettes de Hergé représentant Tintin en Belgique. En plus d’y recenser de nombreuses allusions à la belgitude de Tintin en voyage à l’étranger, on y apprend nombre d’anecdotes fascinantes, à citer en soirée sur le mode «saviez-vous que» pour épater ses amis (idéal pour le parfait petit littéraire qui souhaite masquer son ignorance de la BD avec un peu d’érudition). Ce livre est également un puits de renseignements sur la Belgique, et sur ses enjeux sociaux et culturels, idéal si vous cherchez à comprendre la «Révolution des frites», mouvement étudiant qui fait rage au moment même où j’écris cette chronique, avec le légendaire «non sérieux» belge.

Enfin, comme nombre d’entre vous le savez déjà, l’intrépide reporter se rendra également à Hollywood, chez l’un de ses plus illustres représentantsdu septième art, Steven Spielberg. Le réalisateur a avoué qu’il ne connaissait rien au personnage de Hergé avant de signer le contrat, tout en précisant qu’il avait depuis lors tout lu et qu’il était emballé par les aventures du personnage. Aucune inquiétude à avoir, donc: l’équipe de tournage a bien fait ses devoirs. L’un des comédiens principaux du film a même fait preuve d’une perspicacité exemplaire quant à la psychologie des personnages, si l’on en juge par les propos rapportés récemment par le magazine Première: «Tintin et le capitaine Haddock sont deux êtres émotionnellement instables, et ils vont l’apprendre l’un de l’autre». On pourra donc s’attendre sans crainte à une bonne dose de psychologisation à l’américaine dans le prochain Blockbuster signé Spielberg. Pour la répartie belge, on repassera.

]]>
Résister envers et contre tout https://www.delitfrancais.com/2011/02/08/resister-envers-et-contre-tout/ Tue, 08 Feb 2011 18:51:52 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=6107 Il y a trop d’images. Le titre est aussi péremptoire que le recueil qu’il annonce. Il faut savoir que le tout nouveau livre du cinéaste Bernard Émond, paru chez Lux en janvier, est un recueil de textes épars, tous déjà parus ailleurs ou prononcés dans divers contextes. Une ligne conductrice les unit: l’appel à la résistance. Résistance aux images publicitaires, au divertissement de masse, aux réflexions faciles, au cynisme qui est, enfin, «la maladie des gens intelligents». Une fort noble cause, venant d’un homme on ne peut plus sincère.

On peut constater cette sincérité dans la cohérence qui relie chacun des petits textes. Certaines formules et images sont reprises telles quelles d’un texte à l’autre, ce qui ne témoigne pas d’un recyclage paresseux, mais bien du fait que le cinéaste reste fidèle à ses idées. Il cite à plusieurs reprises Chris Giannou, un médecin de guerre canadien, à qui on avait demandé comment il avait fait pour garder ses principes de jeunesse, ce à quoi il avait répondu: «C’est à ceux qui ne les ont pas gardés qu’il faut poser la question.» Ce postulat est primordial pour Bernard Émond, qui dénonce les anciens gauchistes de sa génération devenus des bourgeois capitalistes se confortant dans le cynisme.

La terminologie marxiste est en effet très présente dans les textes de l’auteur, qui cite parmi ses lectures (il se dit avant tout lecteur) le petit panthéon socialiste que voici: Simone Weil, George Orwell, Pier Paolo Pasolini.

Plus près de nous, il poursuit également un dialogue outre-tombe avec Pierre Vadeboncœur à qui il dédie ce recueil. Un de leurs sujets de discussion non épuisé, à la mort du grand essayiste, était celui de la spiritualité.

Cette thématique parcourt autant le recueil que la filmographie de Bernard Émond. Une spiritualité toute particulière, qui puise énormément dans la tradition et l’iconographie chrétiennes, mais qui se dit toutefois agnostique. C’est aussi une religiosité qui n’est pas en rupture avec le marxisme (la religion est loin d’être l’opium du peuple pour Bernard Émond), mais bien en symbiose avec lui. Il affirme (à plusieurs reprises, encore une fois) qu’il voterait demain matin pour un parti politique qui aurait pour mandat le Sermon sur la montagne. Ce parti serait, selon lui, d’un socialisme assez radical. L’auteur fait appel à de grandes valeurs qui ne devraient jamais «passer de mode», mais qui semblent aujourd’hui anachroniques: la responsabilité et l’honneur, par exemple. Il les fait revivre avec finesse et intelligence, mais aussi avec un brin de désespoir devant la situation actuelle.

On peut être un peu déçu par la première partie du recueil intitulée «Cinéma cinémas» qui ne rassemble pas tout à fait des réflexions de cinéphile sur le cinéma en tant qu’art. Bernard Émond dit lui-même, en bon anthropologue, que le cinéma est un détour, un moyen pour accéder (je résume grossièrement) à la fois à la vérité et à la résistance.  On peut être agacé, parfois, de ce qu’on nous répète sans cesse que la publicité est mensongère et que la culture de masse en est une de divertissement, et de ce que la «thèse» du livre soit un peu trop claire dès la page couverture.

Je crois néanmoins qu’il faut voir en cela l’admirable cohérence et la singulière sincérité de l’auteur, qui cite d’ailleurs Pasolini à son propre compte, me semble-t-il: «Il se peut que les lecteurs trouvent que je dis des banalités, mais ce qui est scandalisé est toujours banal. Et moi, malheureusement, je suis scandalisé.»

]]>
Soleil de novembre https://www.delitfrancais.com/2011/01/25/soleil-de-novembre/ Tue, 25 Jan 2011 19:16:05 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=5551 Je ne sais pas si c’est par esprit de contradiction que je cherche toujours à repérer chez un écrivain le contraire de ce qu’on en dit communément, mais sans doute que oui. Ainsi, lorsque je lis un auteur comme Gilles Archambault, je cherche toujours une petite lueur d’espoir, une petite trace d’amour pour la vie de la part de cet auteur dont on qualifie si souvent les écrits de sombres et de désespérés. Et je trouve ce que je veux, bien sûr, ce qui me fait revenir sans cesse à cet univers qui lui est si unique, à cette voix murmurée à laquelle on est vite accoutumé.

Je dois dire qu’il me rend parfois la tâche plutôt difficile. Grande admiratrice de ses chroniques -autant celles remaniées à des fins de publication, comme la série des Chroniques matinales, que les billets d’humeur qu’on peut entendre chaque dimanche à l’émission de Joël Le Bigot-, je recherche toujours ce ton ironique et narquois qui me plaît tant chez le chroniqueur et qui paraît absent chez le romancier ou encore le nouvelliste.

C’est pourtant justement ce qui fait la force de ses récits de fiction. Paradoxalement, cette force, typique d’Archambault, c’est la faiblesse de ses personnages, une faiblesse bien humaine et qui nous rappelle la nôtre. Nus devant la vie, le temps et ses fatalités, ils n’ont même pas le voile de l’ironie pour se protéger contre les éléments.

Les échanges désabusés des personnages de son dernier recueil de nouvelles, Un promeneur en novembre, sont dénués de pathos et d’illusions. Le recueil rassemble, dans de courts tableaux intimistes, une série de départs. Départ de l’être aimé, de l’enfant, du frère, et très souvent, le dernier des départs. La méditation sur la mort est en effet présente à chaque page. Ces claquements de portes, ces vies quittées en catimini, sont d’autant plus percutants dans la forme brève de la nouvelle, et accablants dans leur succession.

Les nouvelles sont également ponctuées de silences. Comme échange avorté ou comme non-dit, le silence recèle la difficulté de communiquer avec les plus proches. Les mots, lorsqu’ils sont trop nombreux, sont blessants ou maladroits. Le silence, pendant inévitable de la solitude, entoure chaque personnage, malgré la présence parfois étouffante d’autrui.

Mais si les personnages d’Archambault sont foncièrement seuls, si les liens familiaux sont presque nécessairement rompus ou usés, chacun cherche tout de même, à tâtons, l’écoute et la compréhension d’un autre. Cet autre arrive un peu comme une discrète Providence, comme deux promeneurs qui se rencontrent, un jour de pluie, en novembre.

Se crée alors un espace éphémère d’écoute et de complicité, un moment de douceur. Ces instants, chez Archambault, surviennent comme le pâle soleil de novembre, qui perce parfois à travers la grisaille, et la recherche de ces lueurs constitue la quête d’une vie.

«La pluie ne cessera pas. Peut-être même se transformera-t-elle en neige. J’ai trop marché. Il est temps de rentrer. Je vais hâter le pas. Avec un peu de chance, il y aura de la lumière chez Mme Durand.»

]]>
Un inventaire de l’étrange https://www.delitfrancais.com/2011/01/18/un-inventaire-de-l%e2%80%99etrange/ Tue, 18 Jan 2011 17:48:52 +0000 http://delitfrancais.com/?p=5398 Un cabinet de curiosités était, depuis la Renaissance jusqu’au XIXe siècle, une pièce privée où l’on exposait des collections de raretés et d’objets insolites. Ancêtre du musée, ce lieu se caractérisait par son éclectisme permettant des juxtapositions très surprenantes entre objets hétéroclites. Ces collections étaient pourtant généralement inventoriées, et la lecture d’un catalogue répertoriant les objets dont elles regorgeaient procure aujourd’hui un effet d’énumération étourdissant d’étrangeté.

C’est dans cette esthétique d’accumulation que s’inscrit Le cabinet de curiosités, recueil de nouvelles de David Dorais paru en novembre dernier aux éditions L’instant même. L’auteur se complaît dans la succession infinie d’images, de lieux et de personnages plus fantasmagoriques les uns que les autres. Plus qu’un simple inventaire, toutefois, Le cabinet de curiosités offre un véritable parcours dans ce musée de l’insolite, non seulement d’un objet à l’autre, mais aussi entre différents lieux et différentes époques.

Les nouvelles de la partie «Première armoire» se déroulent en Europe, au XIXe siècle; celle intitulée «Deuxième armoire» a lieu presque intégralement au Québec, tandis que la «Troisième armoire» renferme des nouvelles futuristes. Ce parcours se caractérise également par une plongée progressive dans le monde onirique, voire cauchemardesque, orchestré par l’auteur, puis en une remontée à la surface, comme un réveil brusque après une nuit de rêves inquiétants.

«La gemme noire», première et unique nouvelle de la partie «Dans un coffre», se passe dans un Montréal contemporain. Le personnage, qui narre la nouvelle à la première personne, est professeur de littérature au Cegep –tout comme l’auteur qui s’y présente d’ailleurs avant tout comme un lecteur. Arpentant les librairies à la recherche de lectures inusitées, il contemple sa volumineuse bibliothèque et dit ne pouvoir cesser de lire, ce qui a pour effet d’annoncer d’emblée le recueil d’un lecteur passionné et érudit. Dans cette première nouvelle, le lecteur s’engouffre peu à peu dans la fiction et dans le fantastique: un livre mystérieux acheté dans une librairie d’occasion du Plateau Mont-Royal nommée Le Port de tête (premier indice de fiction pour les lecteurs montréalais: Le Port de tête n’est pas une librairie d’occasion!), s’empare du texte des livres qui le côtoient dans la bibliothèque du protagoniste. Le caractère fantastique de cette nouvelle rappelle celui des nouvelles d’Edgar Allan Poe: l’esprit du lecteur oscille entre l’impression d’une présence du surnaturel et le doute quant à la lucidité du personnage, ce qui permet de conserver une possibilité de réalisme.

Dans les parties suivantes du recueil, cet aspect réaliste disparaît, et le lecteur est plongé sans retour envisageable dans un monde fantastique cruel, d’une beauté morbide et bigarrée. Un motif particulièrement troublant parcourt chacune des nouvelles: le meurtre ou la mutilation récurrente d’un enfant impose une certaine gravité à l’imaginaire délirant du recueil.

Le décor de ce monde, ou plutôt de ces mondes, trahit un certain culte pour l’esthétique de l’artifice, typique de la tradition des cabinets de curiosités dont l’une des catégories d’objets se nommait artificialia. On rencontre donc un marchand de marionnettes qui œuvre à la création d’une maquette parfaite de Bruxelles activée par un mécanisme savant, un parc d’attractions où tout –jusqu’au crépuscule perpétuel qui y règne– est le produit d’une invention humaine et, dans un futur dystopique, des corps de femmes en plastique vendus dans les grands magasins, des robots qui remplacent des musiciens de groupes de rock…

L’énumération d’éléments hétéroclites devient presque un délire de l’imaginaire dans la description systématique de chacun des manèges du parc d’attractions dans la plus longue nouvelle du recueil. Le narrateur de cette nouvelle, David, s’excuse même auprès de son interlocuteur de s’être emporté dans ces descriptions, comme s’il s’agissait là d’un appel à l’indulgence au lecteur de la part de l’auteur devant cette jouissance de l’accumulation.

La dernière nouvelle du volume met en scène David Dorais, «jeune écrivain fort apprécié dans les cercles littéraires». Elle décrit sa fascination pour les cabinets de curiosités, sa recherche acharnée d’un inventaire à la BnF et la genèse du recueil que nous tenons entre les mains. Il s’agit donc d’un retour à l’écriture réaliste dont le style prosaïque et l’humour rappellent le David Dorais de la revue L’Inconvénient. Toutefois, un retour total n’est pas garanti: comme le personnage de la nouvelle «Das Spukhaus» qui ne peut se débarrasser des apparitions du parc d’attractions, on demeure hanté, après avoir refermé le livre, par les spectres issus de l’imaginaire de David Dorais.

]]>
Supplique d’une promeneuse solitaire https://www.delitfrancais.com/2010/11/29/supplique-d%e2%80%99une-promeneuse-solitaire/ Mon, 29 Nov 2010 20:46:00 +0000 http://delitfrancais.com/?p=4901 «Flâner est un art. C’est la gastronomie de l’œil.» Honoré de Balzac

Dimanche après-midi. Soleil sur le Mont-Royal. Une journée d’été perçant la grisaille automnale et faisant resplendir les couleurs d’octobre. Une mer de monde –familles, couples, joggeurs, promeneurs de chiens, tous profitent de cette éphémère journée estivale. Nous traversons un portique néo-gothique et… plus personne. Le cimetière Notre-Dame-des-Neiges, pourtant l’un des plus beaux parcs forestiers de l’Amérique du Nord, est désert en cette journée de loisir extérieur. Le soleil y brille pourtant tout autant, les sentiers sont des plus agréables, la nature est omniprésente, bref tout pour satisfaire le marcheur du dimanche. Alors que la moitié de la population montréalaise s’entasse sur les flancs «profanes» du Mont-Royal, nous avons le cimetière pour nous seuls. J’en venais à espérer de croiser quelque promeneur, pour me rassurer que certains sachent tout de même apprécier cet espace. Personne.  
Est-ce par respect pour les morts? Augustin disait que le rituel du deuil était pour les vivants et non pour les morts, pour ceux qui restent, plutôt que pour ceux qui partent. Somme toute, c’est un rite purement terrestre. Pourquoi les vivants répugnent-ils ces espaces qui sont pourtant pour eux? En effet, on passe pour un morbide, un lugubre ou un excentrique lorsqu’on avoue aimer la calme beauté des cimetières. Les Amis du Mont-Royal stipulent bien, pourtant, que le cimetière est là pour accueillir promeneurs et amoureux de la nature. Le site web du cimetière propose une description détaillée de la flore qu’on y retrouve, vante ses 145 espèces d’oiseaux et sa multitude d’arbres centenaires, ce qui montre bien que l’espace n’est pas réservé à ceux qui pleurent leurs morts…  
Un petit tour à  la campagne, pour s’assurer du même phénomène. Il n’y a pas que les montréalais ou les urbains qui boudent le cimetière, ils sont autant déserts en région. Ils bordent tristement les routes, délaissés, alors qu’il manque cruellement de haltes routières sans Tim Hortons ni pompes à essence dans nos périphéries, de lieux calmes où on peut se ressourcer ou même pique-niquer avant de reprendre la route. Ils sont même très souvent verrouillés (ce qui veut dire que votre dévouée photographe a sauté maintes barrières pour voler quelques clichés) de peur qu’on ne les profane. Impossible, donc, de s’y recueillir quelques instants, de profiter de l’ombre généreuse des arbres qui y sont souvent magnifiques. On garde toutefois les parcs ouverts…
J’en appelle à votre sens de l’esthétique. Lors de ma prochaine promenade, je souhaite rencontrer plusieurs de ces errants rêveurs. Venez nombreux! Les morts sont si accueillants…

]]>
RIDM 2010 : Yves Saint-Laurent raconté par Pierre Bergé https://www.delitfrancais.com/2010/11/16/ridm-2010-yves-saint-laurent-raconte-par-pierre-berge/ Tue, 16 Nov 2010 22:14:18 +0000 http://delitfrancais.com/?p=4478 Dans L’Amour fou, Pierre Thoretton propose un portrait du grand couturier français Yves Saint-Laurent à travers les yeux de son compagnon de vie, Pierre Bergé. Ce premier documentaire est centré autour de la vente et la mise aux enchères de la monumentale collection d’art du couple, constituée d’œuvres amassées au cours de vingt ans de vie commune. Pierre Bergé est interviewé dans leur maison, qui est presque un musée chargé de tableaux (Mondrian, Picasso, Chirico, pour n’en nommer que quelques uns), de sculptures et de meubles de collectionneur.

Le film s’ouvre sur le discours d’adieu, puis les funérailles nationales du successeur de Christian Dior, ce qui n’est pas sans rappeler la place capitale qu’occupe la haute couture dans l’identité française. Ces événements sont d’abord présentés en noir et blanc, puis les couleurs s’ajoutent. S’ensuit dans un rythme juste une entrevue avec Pierre Bergé entrecoupée de scènes d’archives et de photos (notamment d’Annie Leibowitz et d’Helmut Newton). La trame du documentaire illustre bien les tourments liés à la gloire de ce créateur propulsé dans le monde de la haute couture à 21 ans, ainsi que son génie artistique.

Artiste, Yves Saint-Laurent l’était. En témoigne sa sensibilité pour l’art qu’il a collectionné tout au long de sa vie. Il aimait les poètes, nourrissait une obsession pour Proust et avait un tempérament nerveux et difficile. On revoit les nombreuses demeures occupées par le couple à Paris, à Marrakech, en Normandie… et c’est sans doute dans ces scènes que le talent du réalisateur se révèle le plus. Les longues séquences d’une lenteur méditative servent à donner l’ambiance et le décor des lieux et dévoilent, comme à son insu, une prédilection évidente de Thoretton pour l’esthétique architecturale. Ceci est même apparent dans la scène finale, celle de la vente aux enchères, où, malgré la tension de l’événement, la caméra s’évade à travers les murs et le plafond vitrés du Petit Palais pour filmer les environs.

La maison où il s’entretient avec Pierre Bergé est progressivement dépouillée de ses œuvres sous le regard désabusé de Bergé, qui dit n’avoir aucune nostalgie et ne pas croire en l’âme de ces objets. La collection sera donc dispersée chez des collectionneurs privés, mais chacun des objets est filmé avec minutie et presque dévotion, ce qui fait de la caméra une sorte d’élément rassembleur des œuvres d’art, comme des souvenirs du compagnon de vie de Yves Saint-Laurent, qui tourne tout de même son regard sur le passé en se prêtant à l’exercice du documentaire.

]]>