Laurence Côté-Fournier – Le Délit https://www.delitfrancais.com Le seul journal francophone de l'Université McGill Wed, 19 Sep 2018 19:44:40 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.9.8 Maléfice en huit étapes https://www.delitfrancais.com/2009/11/24/malefice-en-huit-etapes/ Tue, 24 Nov 2009 15:00:00 +0000 http://delitfrancais.com/?p=1970 Maléficium.]]> La petite maison d’édition Alto cumule les bons coups depuis ses débuts, en publiant les oeuvres de jeunes auteurs à la fois populaires auprès du public et encensés par la critique, tels que Rawi Hage et Nicolas Dickner. La nouvelle parution d’Alto s’insère dans un créneau peu touché jusqu’ici par la maison, celui du genre fantastique. Maleficium, le quatrième roman de Martine Desjardins, est en effet résolument tourné vers le monde occulte.

Comme les romans épistolaires du XVIIe siècle se donnant pour vrai, Maleficium se présente dans un «Avertissement au lecteur» comme la retranscription d’un authentique manuscrit, celui d’un certain abbé Savoie, prêtre mystérieux ayant terminé ses jours cloîtré dans un monastère après avoir été frappé de surdité. Il aurait couché sur papier des confessions si scandaleuses que de hautes instances religieuses auraient tout fait pour empêcher ces témoignages impies d’être diffusés. Voilà donc le lecteur bien averti.

Maleficium est composé de huit récits, qui suivent tous la même structure. Un homme, marqué d’une tare, se confie à un prêtre toujours silencieux, en lui racontant la mésaventure qui lui a valu son infirmité. Les péripéties se déroulent en différents lieux exotiques: Cachemire, Yémen, Perse… Chaque fois, la rencontre d’une mystérieuse femme au bec-de-lièvre est source de tous les maux et entraîne fatalement la chute de celui qui se prend dans ses rets maléfiques. Si l’envoûtante créature sait offrir à ceux qui s’en approchent les moyens d’obtenir ce qu’ils désirent le plus ardemment, le prix à payer pour détenir ces possessions est élevé.

Malgré les mises en garde et le titre du roman, les histoires proposées par Martine Desjardins ne feront mourir de peur aucune âme fragile. Mêlant l’imaginaire du conte québécois à celui des Mille et une nuits, l’auteure cherche davantage à ressusciter l’atmosphère exotique de contrées lointaines qu’à susciter de grands frissons. La sensualité, celle qui perd toutes les victimes de Maleficium, occupe le premier rang et de longs passages s’attardent à détailler toute la gamme de sensations que procurent l’odeur du safran ou la finesse d’un tapis persan.

La structure de Maleficium, en reproduisant encore et toujours le même récit sous des formes différentes, finit par lasser. Des transpositions qui semblent ingénieuses au départ ne le paraissent plus autant la sixième fois qu’on les rencontre. La langue, proche de celle qu’utilisait Théophile Gautier dans ses contes fantastiques, est soignée et évite l’abus de clichés ou la sentimentalité facile. Toutefois, quelque chose d’un peu trop propre se dégage de l’ensemble, qui ne parvient ni à choquer, ni à effrayer, en dépit de la promesse ambitieuse d’un voyage «aux limites des plaisirs et de la souffrance» qu’annonçait la quatrième de couverture.

Le livre est un honnête divertissement, mais il est décevant que ces variations sur un même thème, une fois la dernière page tournée, ne laissent pas une plus forte impression.

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L’illusion tragique https://www.delitfrancais.com/2009/11/17/l%e2%80%99illusion-tragique/ Tue, 17 Nov 2009 15:00:07 +0000 http://delitfrancais.com/?p=1846 Pleurer comme dans les films, ou le parti pris de la fiction selon Guillaume Corbeil.]]> Le titre du premier roman de Guillaume Corbeil, Pleurer comme dans les films, laisse présager une sensibilité volontairement exagérée et kitsch, celle d’un personnage se complaisant dans sa douleur pour mieux se mettre en scène. La surprise n’en est que plus grande en découvrant l’univers insolite mais tendre des deux principaux protagonistes, un garçon hydrocéphale et une petite fille aux orbites vides. Ces figures enfantines monstrueuses, franchement bizarres mais pas trop conscientes de l’être, n’ont rien de cynique. Dans leur candeur, tous deux peuvent rêver aux destinées les plus fantasques, poussés en cela par des parents aussi éloignés du monde pratique que leur progéniture.

Le conte des habits neufs de l’empereur, qui revient à quelques reprises dans le récit sous une forme remaniée, résume presque à lui seul les thèmes centraux du roman. Et si l’empereur n’avait pas été la proie de filous ayant abusé de sa crédulité, mais avait bel et bien porté des habits, invisibles au plus grand nombre mais magnifiques aux yeux de quelques privilégiés? Délibérément choisir de s’illusionner, faire «comme si», trouver refuge dans la fiction: autant de manières d’exister, de dépasser les limites trop restreintes qu’impose un réel qui, de toute manière, apparaît déjà surréaliste à travers le regard du narrateur. Le petit hydrocéphale, que sa mère prépare depuis toujours à une carrière de grand écrivain, modèle ses actions et ses pensées en fonction des biographies lues dans une série de revues intitulée La grande revue des grands écrivains. Cette comédie de l’existence, ce choix de jouer une vie écrite d’avance plutôt que de la livrer à la contingence des jours, offre aux personnages un destin à habiter en même temps qu’elle les emprisonne.

La langue qu’emploie Guillaume Corbeil, musicale et rythmée sans être ostentatoire, sert bien son texte. L’auteur a su créer une voix singulièrement forte pour son jeune narrateur, où derrière une immense naïveté perce une fragilité que met à mal la cruauté du monde qui l’entoure. Toutefois, malgré la brièveté du roman, quelques répétitions dans les propos et les péripéties alourdissent le texte. Ce défaut n’est cependant pas suffisamment problématique pour enlever au plaisir de suivre la quête malencontreuse de ces petits monstres aux allures de Don Quichotte.

Pleurer comme dans les films
Par Guillaume Corbeil
Leméac Éditeur
18,95$

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Flagrant délit de tendresse https://www.delitfrancais.com/2009/11/03/flagrant-delit-de-tendresse-8/ Wed, 04 Nov 2009 02:03:26 +0000 http://delitfrancais.com/?p=1508 De son costume de lionne en lambeaux la rousse s’est maladroitement fabriqué un pagne, et a passé les jours suivant le party d’Halloween alanguie sur le canapé à s’imaginer jouant à «Toi Tarzan, moi Jane» avec son bel étudiant. Tout en écoutant en boucle les Doors, elle songe au retour en classe qui, après l’explosion des sens qu’elle a vécue avec l’Homme quelques jours plus tôt, ne pourra que ressembler à un pétard mouillé, le feu d’artifice de leur passion condamné à être caché par peur de représailles.

Depuis la fête, pas même un courriel n’a été échangé entre les amants. L’aurait-il oubliée? En se préparant pour se rendre à l’université, elle ne peut s’empêcher de chercher quelque chose à mettre qui lui rappellera leur amour, un code secret pour amoureux clandestins, comme il était de mise d’en deviser au Moyen Âge. Faute de mieux, elle agrafe à sa blouse un macaron de The Lion King. Son coureur des bois comprendra.

En classe, elle tente nerveusement de relire ses notes tandis que ses étudiants prennent place un à un. Soudain, une énorme poignée de citrouilles en chocolat et de tires Sainte-Catherine s’interpose entre elle et Kant. Elle lève les yeux. Ovila Pronovost, dans ses plus beaux habits de ville, se tient devant elle. «Ma récolte d’Halloween a été bonne cette année», explique-t-il d’un air par trop ambigu, avant de s’asseoir bien à l’avant, les yeux rivés sur sa blouse. Le coeur de la rousse bat à tout rompre, et elle pourrait presque entendre le petit Simba rugir de bonheur sur son macaron.

La leçon commence. Arthur Schopenhauer est au programme. La T.A disserte avec le plus grand sérieux du concept de Perfection de la Forme chez le philosophe. Regard équivoque du bellâtre, qui contemple un peu trop attentivement ses formes à elle. Elle frissonne. Toutefois, les propos de la jeune femme sont rapidement interrompus par une étudiante aux cheveux courts et au visage viril. «Miss, while I was doing my research on Wikipedia, I found this website on Schopenhauer. He said really awful things about women. It’s outrageous. I don’t think we should study such a mysogynist.»

Voyant trop bien quel problème cette étudiante –probablement égarée hors de ses Queer Studies natales– pourrait poser à son cours, la rousse tente de contourner l’obstacle et de ramener la question à sa dimension esthétique. «Well, true, from an aesthetic point of view he was rather harsh with women. He did say that men must be driven mad by their sexual desires to find women, with their short legs and broad hips, attractive.» Son Roy Dupuis à elle lève la main. C’est la première fois qu’il prend la parole en classe. «Eh, I am only an engineer, you know, but I don’t agree with that Schopin guy. Many women have long legs…» La T.A décroise les jambes. Il poursuit: «And sometimes, eh, I don’t just want to sleep with them, and I still find them beautiful.»

Il la dévisage. La rousse se sent rougir et détourne les yeux. Une des citrouilles en chocolat lui fait un clin d’oeil coquin. Elle doit reprendre le contrôle. «Maybe we can try to see what he meant. Does pure beauty exist? Or are we blinded by our animal impulses? Pause. Haven’t we all been carried away by them at one point?»

Il sourit, et inspiré comme jamais, lève la main à nouveau. «I would never be carried away by my sexual desires if there wasn’t exceptionnal beauty. Pause. Very exceptionnal beauty.» L’étudiante des Queer Studies s’interpose à nouveau. «Women are not sexual objects!», vocifère-t-elle. Qu’importe celle-là, pense la T.A. Elle sait que le trappeur a pris au piège son coeur pour de bon.

Le cours se termine trop rapidement. Après l’intensité de leurs échanges, elle n’ose regarder son amant tandis qu’il ramasse ses affaires. Il s’approche pourtant d’elle. Sans mot dire, il pointe du doigt les bonbons, puis part. Elle les observe sans comprendre. Une des tires lui saute soudainement aux yeux: son numéro de téléphone est inscrit sur l’emballage. Quel ingénieux stratagème! Quel romantisme échevelé!

Une voix derrière elle la fait tout à coup sursauter, une voix qu’elle connaît trop bien. «What an interesting topic for a seminar, Miz… Sexual desire, hey?» Elle tremble. Son dégoûtant professeur ne la laissera donc jamais tranquille…

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Atmosphère rock https://www.delitfrancais.com/2009/09/15/atmosphere-rock/ Tue, 15 Sep 2009 18:56:07 +0000 http://www.delitfrancais.com/archives/684 Arcade Fire, Bell Orchestre, Islands, pour ne nommer que les plus connus: les groupes d’inspiration indie-rock ne sont pas une denrée rare à Montréal. Conscient de ce fait, le chanteur de Kill The Lights, Alex Hackett, espère réussir à se démarquer du lot par la variété des styles explorés sur l’album. À l’heure où MySpace, iTunes et YouTube poussent souvent les curieux à n’écouter que quelques minutes, voire quelques secondes d’une chanson pour connaître le son d’un groupe, Alex souhaite que l’auditeur «prenne le temps d’écouter le tout, de digérer l’album». Effectivement, Fog Area joue sur plusieurs tableaux. L’album conjugue à une guitare très présente et à une batterie plutôt lourde une multiplicité de bruits qui traînent la musique du côté de l’électro, du rock garage ou encore du shoegazing. La voix planante du chanteur confère une touche de mélancolie à un ensemble qui n’est jamais monotone.

Issus des Cantons de l’Est, les quatre membres du groupe ont commencé leur carrière à Toronto, où ils ont rapidement signé avec la compagnie de disques Maple Music. Leur premier album, paru en 2005 de façon autonome, a été réédité par Maple en 2007. Comme bien des groupes émergents, Kill The Lights a dû affronter les pressions de l’étiquette, qui «prétendait vouloir aider, mais au fond voulait des tounes de quatre minutes avec couplet-refrain-couplet». La tangente plus commerciale que Maple tentait de faire prendre aux musiciens leur a déplu, et après bien des démêlés, c’est de façon indépendante qu’ils ont choisi de produire leur deuxième album. Déménagés à Montréal après avoir rencontré des problèmes d’emploi à Toronto, c’est ici qu’ils ont concocté Fog Area.

Si leur liberté créatrice s’est trouvée augmentée par leur départ de Maple, cela n’a cependant pas facilité l’enregistrement de l’album: près d’un an et demi ont été nécessaires pour le compléter. Au fil des sessions, le son lui-même a changé, et c’est finalement le versant plus calme, plus atmosphérique du groupe qui a dominé. Pendant ce temps, deux des membres de Kill The Lights ont joué au sein d’autres formations musicales, notamment le batteur Yann Geoffroy, qui œuvre auprès de la référence montréalaise qu’est The Dears. Des similitudes sont d’ailleurs repérables dans les styles des deux groupes et témoignagent peut-être de l’existence d’un certain son montréalais sur une scène indie-rock très vivante.

«Shy Communist»,«Prince Pang», «Nation of Introverts»: les titres des chansons de Fog Area, à la fois ludiques et poétiques, ont été pensés par Alex Hackett comme de courtes nouvelles, chacun d’eux évoquant des univers particuliers. Ayant étudié en littérature, le chanteur du groupe, qui en est aussi le parolier, vise davantage à solliciter l’imagination qu’à transmettre un message politique par ses textes. Le nom du groupe, tiré d’une chanson de leur premier album, se voulait proche du pop-art. Son côté impérieux et autoritaire a toutefois fait croire à plus d’un amateur de musique que la formation penchait plutôt du côté du heavy metal

Si, pour le moment, aucune tournée n’est prévue, la situation pourrait changer selon la réception qu’obtient l’album.  Plus rock en spectacle que sur disque –et employant parfois deux batteries!–, Kill The Lights est une formation qu’il vaut le coup d’attraper sur scène. En attendant un prochain spectacle, l’excellent Fog Area se déguste avec plaisir

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Flagrant délit de tendresse https://www.delitfrancais.com/2009/09/08/flagrant-delit-de-tendresse/ Wed, 09 Sep 2009 01:18:26 +0000 http://www.delitfrancais.com/archives/667 «Il est fini le temps des deux solitudes qui a trop longtemps défini notre approche de ce pays.» – Michaëlle Jean

Après ces cinq années à l’Université McGill, la rentrée est désormais pour elle un supplice baptisé «Frosh Week». Elle entre dans l’ascenseur du Leacock en soupirant devant le spectacle pitoyable de ces barbares blondinets, qui semblent jouer dans une adaptation de Place Melrose incluant des jeux de beer pong et une glissade gonflable géante. Rien ne l’atterre davantage que l’idée de servir de T.A. à cette bande d’évaporés: devoir faire comprendre la grandeur des réflexions de Nietzsche sur la beauté à des gens pour qui l’esthétisme est au mieux défini par un sac de plastique dansant dans American Beauty! Ah, seul son amour perdu pouvait lui donner foi en la valeur du savoir, lors de leurs longues soirées d’étude en commun, leurs deux têtes penchées sur un manuscrit byzantin ou quelque extrait de Virgile. Si seulement il n’y avait pas eu ce délicat problème entre eux… Mais elle chasse cette pensée de son esprit.

Alors que la porte de l’ascenseur se referme, une main s’interpose brutalement et un étudiant se glisse maladroitement à l’intérieur. Il bredouille une excuse et son lourd accent francophone transparaît. Elle l’étudie un instant. Cheveux sauvages, yeux ténébreux, casquette portée de travers: un autre de ces jeune blancs-becs qui se veut rebelle mais finira comptable dans dix ans, juge-t-elle avec dédain. Et pourtant, les traits du jeune homme lui sont étrangement familiers…

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Pendant une demi-heure, il a déambulé dans une mer d’anglophones hostiles en songeant avec regret à son ancienne vie, celle passée à l’ombre du Château Frontenac. Les sages paroles de son cousin, qui lui a cité le matin même quelques vers bien sentis de Loco Locass pour lui rappeler les dangers de l’assimilation, lui reviennent en tête alors qu’il cherche en vain une façon de parvenir au septième étage du Leacock pour assister à son cours de philosophie. Il n’aurait pas dû quitter Québec: là-bas, en ce lieu plein de bon sens, les futurs ingénieurs n’ont pas à étudier The Esthetics of Philosopy pour apprendre à bâtir des ponts.

Finalement, il aperçoit l’ascenseur qui doit le mener à son local, et se précipite pour entrer avant que la porte ne se referme sur lui. La seule autre occupante de l’ascenseur, une rousse à la peau laiteuse, lui lance un regard oblique de ses yeux verts, avec une pointe de mépris à peine dissimulée qui dessine une moue sur ses lèvres pulpeuses. Pas mal, pense-t-il en l’observant, mais c’est sans doute une autre de ces anglaises snobs et coincées qui habite Westmount et fait du tricot dans ses temps libres.

Il tend la main pour appuyer sur le bouton du septième étage au même moment qu’elle. Leurs doigts se touchent, pressent le chiffre sept en se frottant une seconde l’un contre l’autre.

Quelque chose se produit.

* * *

Une décharge électrique, véritable Manic-5 du monde tactile. Un contact bref, mais si intense qu’elle n’a désormais qu’une seule envie: recommencer. Presser le bouton encore et encore pour monter toujours plus haut, toujours plus loin, jusqu’au septième étage… ou serait-ce au septième ciel?

L’ascenseur est terriblement lent à monter et la tension est insoutenable. Elle doit partir et retrouver ses esprits.

* * *

La peau blanche de la jeune femme est si douce et si chaude à la fois. Il tente de rester calme malgré la tempête qui l’habite. La porte de l’ascenseur s’ouvre finalement sur le septième étage tant attendu, et la rousse s’éloigne précipitamment. Il pense la suivre mais n’en a même pas besoin. Elle semble se diriger au même endroit que lui, vers le même local. Mais tout à coup, il comprend en la voyant s’approcher du tableau de classe et inscrire son nom: la rousse n’est pas une simple étudiante!

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Snob de bonne compagnie https://www.delitfrancais.com/2009/03/31/savoure-le-trouble/ Tue, 31 Mar 2009 16:22:30 +0000 http://www.delitfrancais.com/archives/621 Pour clore mon passage dans ce journal, j’ai cru bon de terminer sur une note évoquant l’été, les joies printanières, l’amour et le pépiement des oiseaux. Toutefois, mon savoir étant ce qu’il est, j’aurais trouvé scandaleux de nonchalamment causer terrasses, sangria et autres délassements ensoleillés, alors que je puis faire tellement plus pour votre éducation, pauvres enfants au regard avide d’apprendre que vous êtes.

Un concept a particulièrement occupé mon esprit récemment, et je suis sûre qu’il en sera de même pour vous dès que vous découvrirez son existence: le sensuel grotesque. Nul besoin d’être un briseur de cœurs professionnel pour savoir ce qu’est la sensualité: de la voix rauque de Patricia Kaas aux déhanchements de Tom Jones, en passant par les scènes de course au ralenti d’Alerte à Malibu, chacun en a une image claire. Il ne s’agit cependant là que de la forme la plus conventionnelle de sensualité, celle socialement admise d’un océan à l’autre, celle que l’on peut afficher entre voisins un soir d’été sans courir le risque de voir ses enfants refusés à la garderie du coin par la suite.

Il arrive cependant que la sensualité s’accompagne d’une forme de malaise. Quelque chose cloche. L’objet du désir est bizarre, mais un élan irrépressible vous entraîne néanmoins vers lui. «Mais cet amour est malsain!», vous exclamez-vous, tout en sentant l’enfer de la tentation s’ouvrir sous vos pieds. Voilà, vous venez d’être confronté au sensuel grotesque.

Les possibilités de sensuel grotesque sont infinies: imaginer Garou, revêtu de ses habits de Quasimodo, vous chanter doucement à l’oreille «Gitan», ç’en est. Trouver que la patineuse artistique Josée Chouinard n’est jamais aussi femme fatale que lorsqu’elle vient de s’écrouler sur la glace me semble relever du même esprit. Éprouver une attirance inexplicable pour Bruno Blanchet, lorsqu’il se trémousse déguisé en Lara Fabian, n’en est pas très éloigné non plus.

Toutefois, j’oserais dire qu’il n’a été question jusqu’ici que de la forme la plus vulgaire du sensuel grotesque – et la vulgarité m’est bien sûr étrangère. Le décalage entre beauté insolite et désir irrépressible peut atteindre le sublime grâce au grotesque. Le cinéma, plus que tout art, peut parvenir à rendre cet état déstabilisant mais ô combien riche. Le film La Belle et la bête, de Jean Cocteau, est un des sommets du genre. Si le charme pour le moins animal de la Bête peut initialement laisser de glace, l’onirisme du film a tôt fait de brouiller les frontières. Qui peut résister au charme bestial de la Bête se pourléchant les babines après avoir ingurgité un peu trop d’eau sous le regard dégoûté de la Belle? David Cronenberg et David Lynch, avec leur penchant pour les monstres difformes et la sexualité malsaine, sont d’autres maîtres incontestés du genre. Crash est une véritable école de sensuel grotesque.

Parler du sensuel grotesque pour annoncer l’été peut apparaître fortuit. Il n’en est rien. À aucun autre moment de l’année ne sommes-nous exposés à autant de corps dénudés. Avant de détourner les yeux devant une pilosité ma foi généreuse, ou des bras dont l’aspect flasque vous rappellent des volets battant au vent, apprenez à savourer leur beauté secrète, à déguster le trouble qui vous envahit. Bon printemps à tous!

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Snob de bonne compagnie https://www.delitfrancais.com/2009/03/17/proletaires-unissez-vous/ Tue, 17 Mar 2009 21:01:28 +0000 http://www.delitfrancais.com/archives/587 Toujours à l’affût de l’information la plus novatrice, je guette avec un soin que vous devinez irréprochable les dernières nouvelles relayées par ces sources sûres que sont les sites Internet de MSN et de Hotmail. C’est ainsi que j’ai découvert les résultats d’une étude absolument révolutionnaire, pourtant presque passée sous silence, sans aucun doute en raison d’une conspiration du silence imposée par les magnats de l’industrie musicale. N’ayez crainte: j’ai su déjouer cette omerta. Le propos de l’étude est sidérant: grâce aux recherches exhaustives d’un étudiant au doctorat américain, il aurait été scientifiquement démontré que les admirateurs de Beyoncé disposent d’une intelligence inférieure à la moyenne. Ceux qui préfèrent se délasser à grands coups de Beethoven seraient au contraire de petits génies en herbe.

La méthodologie était simple: comparer les préférences musicales d’étudiants avec les résultats obtenus par ceux-ci lors des tests de classement du SAT, ces tests obligatoires pour toute personne désirant entrer à l’université aux États-Unis. Le chercheur a observé que les amateurs de musique urbaine ou populaire réussissaient moins bien que leurs confrères affichant une préférence marquée pour la musique classique ou le rock alternatif, tel celui de Radiohead. D’où la conclusion logique: le public de Beyoncé est composé d’imbéciles. Ma surprise fut mitigée.

Je me suis d’abord réjouie de cette étude qui confirmait ce que la vie m’avait déjà chargée d’apprendre: mon cerveau si rare mérite de tremper dans le formol pour l’éternité. Mes goûts musicaux correspondaient en tout point à ceux de l’élite intellectuelle. Toutefois, dotée d’une capacité d’analyse hors pair, j’ai dû admettre qu’une faille subsistait dans mon raisonnement. Où était Britney, ma Britney dans tout ça? Une intuition toute féminine me laissait à penser que Mme Spears ne se trouvait probablement pas aux côtés de Mozart dans ce panthéon. Quels auraient alors été mes propres résultats aux SAT? Une vague inquiétude m’a saisie. Et puis mes idées d’antan sur la lutte des classes  – qui n’a pas un passé de sympathisant anarchiste dans son placard? – sont venues me rassurer.

Comme tous les tests destinés à établir une hiérarchie, les SAT sont créés pour favoriser la réussite de la classe dominante. En cela, ils concèdent forcément un avantage à ceux qui, dès leur plus jeune âge, ont été stimulés à grands coups de cours de violon, de mathématiques et de cantonnais à chaque fin de semaine. Les SAT ne sont pas simplement des tests d’intelligence, ils sont surtout des tests de connaissance, faits pour valider le parcours d’étudiants baignant dans la haute culture dès leur berceau, forcément beaux, jeunes et branchés. Les gens qui réussissent le mieux ces tests sont rarement issus des ghettos de Detroit. Il est par la suite facile pour cette progéniture, gavée de la culture des riches, de se moquer des goûts douteux des enfants des quartiers défavorisés. Qui sait si Lénine, ressuscité, n’aurait pas réclamé un duo avec Lil’ Wayne pour montrer sa solidarité envers les prolétaires du monde entier, écrasés par la domination intellectuelle injuste de Beethoven?

Je persiste et signe: Britney Spears, figure révolutionnaire? Oh que si…

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Snob de bonne compagnie https://www.delitfrancais.com/2009/03/03/mort-a-credit/ Tue, 03 Mar 2009 16:37:14 +0000 http://www.delitfrancais.com/archives/556 La mort de la littérature est fréquemment proclamée. D’un ton consterné, un intellectuel quinquagénaire annonce que les belles-lettres sont désormais réduites à la mendicité, après avoir été abandonnées au profit de vulgaires jeux vidéo et de ces succédanés de romans pour abrutis que sont les livres de cuisine. Les barbares sont définitivement débarqués à Rome. L’intellectuel défait n’a plus qu’à se cloisonner chez lui, pour se repaître de quelques pages de Pascal pendant que des hordes d’ignares viennent scander des passages du DaVinci Code sous sa fenêtre, une affiche de Ricardo à la main.

À mes yeux, ce portrait alarmiste n’est pas tout à fait exact. Même si certaines librairies contiennent davantage de bibelots que de livres à proprement parler, il reste d’autres gens que Denise Bombardier pour s’intéresser à la littérature. Toutefois, je me dois d’avouer qu’un certain désintérêt pour la littérature semble de plus en plus répandu autour de moi, dès que je mets les pieds hors de mon cercle d’amis voués à l’étude de la ponctuation chez Proust. Des tas de gens remarquablement éduqués – évidemment, mes fréquentations sont toujours incomparables –, m’ont confié ne jamais trouver le temps d’ouvrir un livre, hormis sur une quelconque plage du sud, où il est de toute façon de meilleur ton de se plonger dans le dernier Paulo Coelho que d’entreprendre l’Ulysse de Joyce.

En comparaison des divertissements faciles que sont Internet et la télévision, lire, peu importe quoi, est perçu comme un effort qui mérite d’être souligné à grands coups de louanges. On le répète assez aux élèves dans les écoles, que les enseignants ont terriblement peur de dégoûter à jamais des mots: lisez ce que vous voulez, de Harry Potter à Caillou, c’est déjà bien assez. Même plus tard, ce sentiment perdure. Une amie a déjà été convaincue qu’un de ses copains et moi étions destinés à un long avenir ensemble, ledit jeune homme ayant déjà été aperçu avec un livre. Avoir d’autres exigences aurait été plutôt présomptueux de ma part.

Bien des livres remportent néanmoins un grand succès, et ils ne sont pas tous parmi les plus idiots. Le plus triste est peut-être l’absence complète d’intérêt pour la vie littéraire au Québec. Mis à part un très léger scandale de temps à autre, causé par le passé de péripatéticienne de Nelly Arcan ou un autodafé allumé par Victor Lévy-Beaulieu, aucun débat d’idées n’anime ici la république des lettres. Dans la plupart des cas, qu’un critique encense ou vilipende un roman, le résultat sera le même, à deux cents copies près.

Et que dire du monde de la poésie? Mon expérience comme bénévole au Marché de la poésie ne m’a pas laissé un souvenir étincelant des lectures que faisaient les poètes de leurs œuvres. Devant des congénères surtout occupés à dévorer des canapés, les poètes défilaient et lisaient leurs textes avec une intensité que ne partageait malheureusement pas le public.

Les gens lisent toujours, certes, mais qui voit encore la littérature comme un lieu de combat, un espace où la vie peut devenir matière à débat, un art vécu comme une forme de tauromachie? Une professeure de littérature russe, parlant de la vie de misère faite par les autorités soviétiques aux écrivains, a eu cette phrase: «Un pays qui tue et exile systématiquement ses écrivains est un pays qui accorde une place primordiale à la littérature.» Mais alors, me dis-je avec une implacable logique, pour ne pas assister à la mort de la littérature, ne devrait-on pas souhaiter celle de nos écrivains? L’Abitibi, c’est bien assez grand pour un ou deux goulags…

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Exiger l’impossible https://www.delitfrancais.com/2009/03/03/exiger-limpossible/ Tue, 03 Mar 2009 16:14:53 +0000 http://www.delitfrancais.com/archives/549 Le mythe qui entoure Ernesto «Che» Guevera a depuis longtemps éclipsé l’homme lui-même, enterré loin derrière la tonne de produits dérivés fabriqués à son effigie. Symbole de toutes les révolutions, il est aussi devenu celui de toutes les récupérations. Le diptyque que le cinéaste américain Steven Soderbergh lui a consacré permet cependant de remettre à hauteur d’homme une figure trop souvent idéalisée, sans toutefois que la personne du Che en sorte diminuée.

La durée des deux films, présentés dans un programme-marathon de cinq heures à l’Ex-Centris, peut intimider. Il vaut néanmoins le coup de dédier une soirée complète à ces films, dont la pleine force réside dans les liens qui se tissent entre les trames de chaque partie. Le premier volet, L’Argentin, montre le visage souriant de la révolution, celui d’une ferveur capable de faire dévier le cours de l’Histoire. Il débute alors que Guevara expose à une journaliste américaine les principes qui l’ont mené à se battre aux côtés de Fidel Castro à Cuba. Une sorte d’euphorie grise les révolutionnaires, qui avancent inexorablement vers La Havane malgré les balles et la faim. Les paysans se joignent en masse aux rangs des guérilleros pour, eux aussi, contribuer à offrir des lendemains meilleurs à leurs enfants.

Le deuxième volet, Guérilla, se veut tout le contraire du premier. La lumière de la Bolivie est d’emblée beaucoup plus grise que l’éclatant soleil de Cuba. Reprenant les armes après avoir travaillé comme ministre à Cuba, Guevara désire étendre le communisme au reste de l’Amérique latine, en commençant par le territoire bolivien. Bien qu’il soit devenu un héros planétaire, le Che ne parvient pas à mobiliser une population terrorisée par l’armée et écrasée par une misère crasse. Même en se sachant perdu, le révolutionnaire argentin continue coûte que coûte à se battre, malgré un isolement de plus en plus grand. Une phrase du premier film revient alors à la mémoire: «Le vrai révolutionnaire triomphe ou meurt.» Le Che a choisi son camp.

La mise en opposition des deux volets permet de constater l’imprévisibilité de l’Histoire, et de s’interroger sur ce qui forme son cours. Qu’est-ce qui a permis à la révolution cubaine d’être une telle réussite, alors que des conditions semblables en Bolivie n’ont mené qu’à l’échec? Des scènes du premier volet trouvent un écho dans le deuxième, et illustrent la nature impondérable du combat, tels ces très jeunes adolescents au service du Che qui, dans un cas, se distingueront par leur grand courage malgré leur jeunesse, et dans l’autre, trahiront. Les leçons apprises par le révolutionnaire au fil des jours sont rapidement contredites, montrant la part de contingent qui se trouve dans tout événement historique.

L’héroïsme du Che, tant dans la grandeur de la victoire que dans le marasme de la défaite, plane au-dessus du diptyque. Che se dit motivé par une chose, l’amour de l’homme, et cet amour se sent à chaque seconde, même s’il doit conduire à la mort de quelques-uns. Il aurait été facile de transformer le personnage du Che en martyr moderne, insupportable de pureté morale. Heureusement, Benicio Del Toro joue la carte de la sobriété, et si le spectateur ne doute jamais du courage et de l’intelligence de Guevara, il n’a pas non plus le sentiment d’assister à une hagiographie du personnage.

L’entreprise de Soderbergh est ambitieuse mais permet, comme peu d’œuvres sur le révolutionnaire avant elle, de comprendre véritablement ce que le Che a tenté d’accomplir, au-delà des clichés qui pleuvent à son sujet.

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Snob de bonne compagnie https://www.delitfrancais.com/2009/02/10/laval-mon-amour/ Wed, 11 Feb 2009 00:26:31 +0000 http://www.delitfrancais.com/archives/518 S’il est parfois tentant de s’inventer un passé plus digne de la grandeur qu’on s’attribue, il est de temps à autre nécessaire d’affronter la dure réalité en face. Même si, à entendre mes propos érudits et brillants sur divers sujets mondains, l’on pourrait me croire née dans une famille d’intellectuels logeant à Outremont, il me faut avouer que le destin en a voulu autrement. Le hasard a ainsi comploté pour que je naisse non pas au cœur de l’élite montréalaise, parmi mes pairs, mais en un lieu beaucoup plus saugrenu: Laval.

Vivre à Laval signifie côtoyer une si grande quantité de quétaine qu’elle en devient partie intégrante de soi. Mon éducation visuelle, ce premier apprentissage de la beauté, s’est déroulé dans ce musée gratuit et fort fréquenté qu’est le Carrefour Laval. Tout près, le cinéma Colossus, du haut de ses murs mauves couverts de taches étranges, a fourni à mes yeux innocents un substitut adéquat du Colisée de Rome, inspiration de ce monolithe pastel. Si les Européens ont la chance de contempler au quotidien les grandeurs d’un passé riche et noble, il est nécessaire à nous, héritiers de ce continent si jeune, de bâtir nos propres merveilles architecturales pour la postérité. Le cinéma Colossus a constitué un pas dans la bonne direction. De même, les flamants roses qui parsemaient les pelouses de mes voisins lors de chaque anniversaire me donnaient l’illusion de me trouver soudainement transportée dans une contrée exotique.

Dans la voiture de mes parents, c’est grâce au doux son de Cité Rock Détente que j’ai pu me familiariser avec l’œuvre de Marie Carmen, celle de Céline Dion ou de Mario Pelchat, avant que mes oreilles ne soient corrompues par le rock vicieux et les rythmes dits «alternatifs». J’ai appris à déguster la finesse de leurs mélodies, à me griser des trémolos de leurs voix, à succomber au pouvoir évocateur de leurs paroles. Lors de mes années à l’école secondaire, j’ai été initiée à danser d’une manière digne du Fuzzy – club qui, nous le savions tous, nous accueillerait d’ici quelques années – dans les célèbres clubs pour quatorze à dix-huit ans de la ville, généralement situés à une distance réduite des bars de danseuses. Comme de jeunes filles en fleur, mes compagnes et moi suintions la classe.

Ce n’est que des années plus tard, quand j’ai quitté ma verte Île Jésus pour l’effrayante métropole, que la profondeur du gouffre qui me séparait des vrais citadins de Montréal est apparue, gouffre étrangement moins creux dans les environs d’Hochelaga, mais proprement abyssal lorsque je m’approchais du Plateau. J’ai rapidement compris qu’il ne pouvait plus être question d’afficher mes affinités avec les flamants roses ou de raconter les émois que provoquait en moi le timbre de la voix de Sébastien Benoît. J’ai appris à rire de Céline Dion et à me moquer d’un ton persifleur du Cosmodôme, cette fierté lavalloise.

Pourtant, parfois, ce ricanement sonne faux, tandis que je songe à mes premières amours, aujourd’hui répudiées. Et lorsque je rencontre un exilé qui, comme moi, a déserté sa banlieue natale pour les lumières de la grande ville, je me retrouve le plus souvent à me moquer avec lui de cet univers si quétaine, si moche, dont nous ne faisons heureusement plus partie. Il n’empêche que, entre deux commentaires sarcastiques sur les problèmes de piscines creusées, je sens à chaque fois que mon interlocuteur aussi, au fond, s’ennuie des flamants roses et du vol de l’«Aigle noir»…

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Sans papiers d’identité https://www.delitfrancais.com/2009/01/27/sans-papiers-didentite/ Tue, 27 Jan 2009 19:10:17 +0000 http://www.delitfrancais.com/archives/484 Lorsque vient le temps de définir ce qui, dans le Québec contemporain, est si typiquement «nous»; ce qui, culturellement, serait un reflet adéquat de notre identité, j’avoue ressentir un profond détachement. La musique «folklorisante» de Mes Aïeux ou des Cowboys Fringants, si populaire auprès des gens de ma génération, laisse mon cœur de marbre, en plus de provoquer en moi un léger agacement, comme si j’assistais à un récital d’adolescents à la cabane à sucre. Au cinéma, les biceps et l’attitude virile de Patrick Huard, le nouveau roi des écrans québécois, ne sont au fond que ceux d’un clone de Bruce Willis disposant de peu de moyens techniques. Dans le domaine littéraire, je ne m’identifie ni à la plume de Marie Laberge –j’attendrai pour cela d’être une quinquagénaire frustrée–, ni à celle de Stéphane Bourguignon, dont les romans sur les difficultés masculines modernes réveillent en moi la féministe castratrice, pourtant bien cachée.

Bien sûr, j’entends déjà les accusations outrées des fiers Québécois, qui, tels de petits Victor Lévy-Beaulieu en herbe, pourront m’accuser de faire preuve de mauvaise foi dans les choix présentés. Je confesse ce crime-là. Mais prenons simplement le monde musical. Le groupe Mes Aïeux, mentionné plus tôt, ne représente évidemment qu’une toute petite part de la production musicale actuelle. Mais leur style volontairement nostalgique, celui de violons et de gigues, est probablement un de ceux considérés comme étant les plus caractéristiques du son québécois. Un de mes professeurs, homme au demeurant très sage, définissait la modernité comme le désir d’être de son temps. Le groupe Mes Aïeux a sans doute bien des qualités que j’ignore, mais, comme l’indique son nom, pas tout à fait celle d’être moderne. Y aurait-il alors un style québécois à la fois reconnaissable et actuel?

Malajube est le meilleur exemple d’un groupe de musique francophone ayant réussi à obtenir un écho ailleurs que dans notre belle province. Ils innovent dans le domaine de la musique rock. Montréal est même mise de l’avant dans leur hymne le plus célèbre. Pourtant, ce ne sont sans doute pas leurs paroles qui leur ont valu la gloire, et leur style musical a probablement pu voyager en partie parce qu’il aurait pu naître en n’importe quel lieu branché.

Dans un monde où la nouveauté se diffuse et se crée en partie grâce aux grands centres anglophones, comment peut-on être moderne et posséder une identité culturelle propre? Les canons du trendy sont conçus dans les grandes métropoles du monde, dont Montréal n’est pas encore partie intégrante. Est-on condamné à demeurer folklorique si l’on ne suit pas les codes culturels fabriqués à Londres et à New York?

S’il n’est pas surprenant de voir que la musique de Madonna – et, bien sûr, de notre Céline nationale –, portée par des machines commerciales gigantesques, trouve des admirateurs aux quatre coins de la planète, il est plus étrange de réaliser comment, en parallèle, la culture des hipsters est tout aussi uniformisée. Dans les auberges de jeunesse, lorsque deux personnes branchées se croisent, il est fort à parier que leurs références seront presque identiques, même si l’un vient de Berlin et l’autre de Santiago. Grâce notamment à certains sites Internet américains, un groupe underground de Seattle a davantage de chances d’être diffusé à l’échelle internationale que les plus grandes vedettes de musique africaine. Le dernier groupe français à avoir obtenu une reconnaissance internationale importante, Justice, aurait aussi bien pu être originaire de Los Angeles ou de Sydney.

En un sens, la meilleure façon de traverser les frontières à l’heure actuelle est peut-être de ne posséder aucuns papiers d’identité.

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Les bons sentiments https://www.delitfrancais.com/2009/01/13/les-bons-sentiments/ Wed, 14 Jan 2009 00:06:34 +0000 http://www.delitfrancais.com/archives/451 Bien-aimés lecteurs, je ne doute pas que, dotés de sens tout aussi aiguisés que ceux de votre dévouée snob, vous n’ayez déjà constaté cet état de fait: les festivités de Noël sont propices aux réunions entre gens certes unis par les liens du sang, mais parfois un peu moins par ce que Goethe appelait «les affinités électives». Lors de ces rassemblements, trouver un sujet de conversation à la fois intéressant et inoffensif est un art que seuls les grands mondains de cette terre maîtrisent parfaitement. Ainsi, mes diatribes sur les hipsters qui paradent à McGill laissent relativement indifférente ma tante gardienne de prison à Kuujjuaq, tandis que ses propres commentaires sur les meilleures recettes de pâtes parues dans Coup de Pouce ne provoquent en moi qu’un vague désir de manger.

Il peut toutefois être de bon ton de parler cinéma lorsque vous cherchez à dissiper un silence prolongé. Après tout, qui n’aime pas, de temps à autre, plonger dans les plaisirs faciles du septième art?

Pour ceux d’entre vous qui aimez insérer des mises en abyme dans vos vies, un film sorti dans les cinémas il y a quelques mois pourra fournir maintes occasions de se réjouir lors des réunions de famille, même si Noël est désormais derrière nous. Un Conte de Noël, du réalisateur français Arnaud Desplechin, est une œuvre cinématographique déstabilisante et cruelle, qui dresse le portrait d’une famille rassemblée quelques jours durant pour une grande fête de la méchanceté. Ce qui aurait pu se contenter d’être le portrait d’une famille platement dysfonctionnelle prend des dimensions presque fantastiques par le raffinement dont font preuve les personnages dans la haine, par la grâce exquise et intelligente qu’ils mettent à se détruire les uns les autres, un sourire aux lèvres. Entre une référence à Hitchcock et une autre à la mythologie grecque, ce film complexe ne se laisse pas aisément saisir. Toutefois, si tout le sucre des bons sentiments étalés durant la période des fêtes finit par provoquer la nausée en vous, ce conte étrange et bizarre pourra constituer une formidable cure de cynisme.

Les bons sentiments, ce sont d’ailleurs eux qui dominent dans un des films les plus acclamés cette année, Slumdog Millionaire, de Danny Boyle. Après avoir découvert les beautés incompréhensibles de l’accent écossais et les ravages de la drogue avec Trainspotting, l’œuvre la plus célèbre du réalisateur, je croyais avoir droit à un peu de mordant pour cette fable indienne sur la chance et le destin. Hélas… Les personnages sont faits de carton-pâte –carton-pâte multicolore pour donner au tout un air exotique–, et évoluent dans un monde de bons (très bons) et de méchants (vraiment méchants). L’ensemble est rendu un peu plus cool par l’emploi d’une trame sonore mettant en vedette de grandes pointures de la scène urbaine, M.I.A. en tête. Seule à être restée de glace devant les aventures du petit Jamal, je me suis questionnée sur ma capacité à ressentir des émotions au sortir de la salle.

Toutefois, une conversation avec une de mes innombrables cousines m’a ouvert les yeux. L’extase que provoquait chez elle Edward, le vampire mormon de Twilight, m’a montré quel était le véritable ennemi. Un monde où même les vampires tentent de se battre contre les préjugés qui les accablent, se mettent au végétarisme et soupirent après les filles comme de pauvres emos, est un monde grugé, aseptisé par les bons sentiments. Au moins, après avoir visionné Slumdog Millionaire, ma jeune cousine pourra situer l’Inde sur la carte. Il faut savoir choisir ses combats. Slumdog Millionaire d’abord; Un Conte de Noël après…

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Ceux qui vendent des salades https://www.delitfrancais.com/2008/11/25/ceux-qui-vendent-des-salades/ Tue, 25 Nov 2008 22:47:55 +0000 http://www.delitfrancais.com/archives/413 Malgré mon amour indubitable pour les lettres, je n’irai pas au Salon du livre cette année. À vrai dire, je n’y mets plus les pieds depuis quelques temps déjà. Bien sûr, il y a les hordes d’écoliers qui espèrent recevoir un bracelet de plastique gratuit au kiosque de la revue Adorable, ou encore les autobus de quinquagénaires venues pour pouvoir impressionner leur cercle de bingo dominical en racontant les précieuses secondes qu’elles ont passées avec Marie Laberge. Si ces fréquentations indignes de mon haut niveau intellectuel expliquent en partie mon manque d’intérêt, il y a aussi une autre raison, un peu plus étrange cette fois, pour justifier ma désertion.

Je dois ainsi confesser que je trouve absolument insupportable le spectacle de rangées sans fin de tables où, l’un à la suite de l’autre, sont assis des auteurs blasés, seuls, piteux, à la recherche d’un vague lecteur qui, plutôt que de courir vers les mémoires du dernier naufragé de la téléréalité, s’intéressera à leur œuvre. Avec dans les yeux l’étincelle d’un espoir presque moribond, ils attendent, le plus souvent en vain, qu’un passant égaré jette un coup d’œil sur leur petit recueil de poésie post-moderne, un crayon à la main, déjà prêts à y apposer une dédicace.

Trop timide pour entamer la conversation avec ces auteurs et, de toute façon, trop pauvre pour acheter leurs œuvres – ce qui, une fois le dialogue entamé avec ces pauvres laissés-pour-compte, m’apparaîtrait comme une obligation morale–, je ne peux donc contribuer à enrichir leur bien-être. Et voyant ainsi tous ces écrivains délaissés, votre humble servante, en plus d’avoir le cœur brisé, s’interroge. Ces artisans du verbe oubliés, croient-ils que la postérité les sauvera? Espèrent-ils que leur œuvre, aujourd’hui ignorée de la masse, aura droit à un renouveau, à une faveur du destin? Nourrissent-ils le désir secret d’une vengeance sur le public du Salon qui, s’empiffrant aujourd’hui de romans à l’eau de rose, regrettera demain d’avoir ignoré leur rendez-vous avec le plus grand auteur du siècle? Ces gens, faute de lectorat, doivent sans doute combiner d’autres occupations pour ne pas crier famine. Se rassurent-ils de leurs besognes alimentaires en s’enveloppant du titre beaucoup plus noble d’«écrivain»?

L’échec guette toujours les artistes, et la plupart d’entre eux ne connaîtront jamais le doux parfum de la gloire. Ce risque est inhérent au métier, semble-t-il, et le talent – ou le manque de– ne pardonne pas. Une amie me parlait récemment d’une jeune femme avec qui elle avait fait ses études de scénographie quelques années auparavant. À sa sortie de l’École de théâtre, ma chère amie a cumulé les contrats et les productions. Puis, elle a eu le plaisir de retomber sur son ancienne camarade de classe au supermarché quelques années plus tard. Sa collègue scénographe n’était pas, comme elle, en train de magasiner des légumes; non, c’était plutôt elle qui les vendait. Ses rêves d’artiste étaient désormais remisés au placard.

Bien sûr, il n’est pas dit que cette vendeuse de salades, émulant le phénix, ne renaîtra pas un jour de ses cendres artistiques pour retourner à la scène. N’empêche, les rangs sont déjà remplis d’âmes désireuses de lancer à la face du monde leurs élans de créativité. À une époque où l’on publie de plus en plus de romans, où les écoles de théâtre sont remplies d’aspirants comédiens, où les auditions pour Star Académie voient défiler des légions de wannabe Marie-Élaine Thibert, j’ai parfois le sentiment que «Le Blues du businessman» est le grand hymne des temps modernes: «J’aurais voulu être un artiste…»

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