Lara Benattar – Le Délit https://www.delitfrancais.com Le seul journal francophone de l'Université McGill Sun, 19 May 2019 02:56:30 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.9.10 Bilan annuel: Les contours d’une vie francophone mcgilloise se dessinent https://www.delitfrancais.com/2019/04/09/bilan-annuel-les-contours-dune-vie-francophone-mcgilloise-se-dessinent/ https://www.delitfrancais.com/2019/04/09/bilan-annuel-les-contours-dune-vie-francophone-mcgilloise-se-dessinent/#respond Tue, 09 Apr 2019 14:00:06 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=33934 Nous tirons de cette année un certain enthousiasme quant au gain d’importance donnée aux questions liées à la francophonie au sein du campus.

Il allait de soi qu’un an après la publication de notre critique incisive (« Fuck la langue française », édition du 10 avril 2018) à l’endroit de l’OFM et des organisations francophones à McGill, il nous incomberait d’en valider ou non la justesse. Grâce aux efforts généreux et louables de Christophe Savoie-Côté, président de l’OFM, plusieurs groupes francophones mcgillois purent entreprendre des collaborations qui, espérons-le, vont perdurer dans le temps. Que le président de cette organisation ait pris en compte notre critique, nous ne pouvons que le saluer. Le fait français n’est dorénavant plus que l’affaire d’une promotion ; une défense active tient la garde. Cette année aura d’ailleurs vu l’apparition d’un collectif de poésie francophone procédant de cette logique. Pour nous, membres de la rédaction du Délit, pareille situation ne peut que susciter chez nous ferveur et volonté de mieux. Ensemble, nous faisons vivre le français.

Nous apprécions également la volonté de Bryan Buraga, nouvellement élu président de l’AÉUM, d’apprendre le français et de renforcer ses liens avec les associations francophones du campus afin de mieux comprendre les revendications de la francophonie mcgilloise (« Élections de l’AÉUM », édition du Délit du 26 mars 2019). La création du poste de commissaire aux Affaires francophones et de la nouvelle commission ont aussi été enthousiasmantes et il serait souhaitable qu’ils perdurent. Ces initiatives permettent de donner une place au sein du campus aux revendications des francophones au Québec qui sont ignorées par la plupart des étudiant·e·s anglophones de l’Université. 

Nous espérons que ces promesses seront tenues et que nous n’aurons plus à constater que les documents officiels et les communiqués de l’AÉUM et de l’administration ne sont pas – ou sont très mal – traduits en français, qui est pourtant la langue officielle du Québec. Nous voudrions aussi que les procédures de correction des travaux en français soient améliorées afin que tou·te·s les élèves soient assuré·e·s que ce choix ne pourra en aucun cas leur porter préjudice.

Dans ce contexte, l’équipe du Délit a cherché une année de plus à montrer l’importance et la richesse des communautés francophones mcgilloise et montréalaise. Nous espérons que notre travail a été à la hauteur de notre mandat, celui de promouvoir la francophonie en tentant de représenter au mieux le corps étudiant. Aspirons donc non seulement à notre existence, mais aussi à notre excellence. Les critiques au sein de la communauté ne sont dans ce contexte pas auto-destructrices, mais encouragent plutôt une croissance saine et de la communication claire. Le désespoir de la situation minoritaire peut parfois nous pousser à accepter quelconque concession, quelconque traduction, si mauvaise soit-elle. Prenons avantage de l’élan de cette dernière année pour réclamer l’étendue de nos droits linguistiques.

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Des cellules de prison aux rues de Montréal, il n’y a qu’un pas https://www.delitfrancais.com/2019/04/02/des-cellules-de-prison-aux-rues-de-montreal-il-ny-a-quun-pas/ https://www.delitfrancais.com/2019/04/02/des-cellules-de-prison-aux-rues-de-montreal-il-ny-a-quun-pas/#respond Tue, 02 Apr 2019 12:54:26 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=33762 Nous avons cherché à explorer les liens entre le système carcéral fédéral et l’itinérance à Montréal. Ce travail d’enquête mené depuis plusieurs mois est parti du constat que l’on n’entend presque jamais d’information dans les médias et dans nos quotidiens à l’université sur les conditions de vie des personnes incarcérées ou ayant été incarcérées et des personnes en situation d’itinérance. Puisque nous sommes un journal étudiant, nos ressources disponibles pour mener en profondeur cette recherche ont naturellement été limitées. Ainsi, nous avons pris la décision d’explorer les liens entre incarcération et itinérance selon un angle précis, conscient·e·s de l’impossibilité d’en couvrir en détail tous les aspects. Pendant ce travail, nous avons cherché à déconstruire nos propres biais, qui sont ceux nous semble-t-il d’une grande majorité de personnes, qui voient les personnes incarcérées et en situation d’itinérance d’un  œil simpliste, culpabilisant et déshumanisant, ignorant de la complexité de leurs réalités.

Dans le cadre de l’enquête, nous avons donc concentré nos efforts de recherche sur la situation des hommes étant passés par le Service correctionnel du Canada et ayant donc vécu plusieurs années en institution carcérale. Si le Délit est conscient qu’il n’a qu’effleuré la problématique avec son dossier spécial, il est d’autant plus conscient que d’autres réalités ont été presque complètement occultées lors de la recherche. D’une part, la situation des femmes vivant soit en situation d’itinérance, de précarité sociale ou encore étant judiciarisées. D’autre part, la grave surreprésentation des personnes issues des communautés autochtones autant dans la rue que derrière les barreaux. Par ailleurs, la relation entre les forces policières et la population itinérante n’a également pas été abordée et mériterait un dossier complet à lui seul.

Nous avons recueilli plusieurs témoignages, qui montrent la difficulté que représente la réintégration aux structures de la société civile existantes. Cela est notamment dû à la certaine rigidité des conditions de liberté conditionnelle qui, si elles visent à protéger le grand public lorsque nécessaire, empêchent parfois d’anciens détenus d’avoir accès aux lieux venant en aide aux personnes en situation de précarité. Ces témoignages nous ont mené à mettre en doute l’idée que les anciens détenus sont vraiment libres lorsqu’ils sont placés en liberté conditionnelle, puisqu’ils sont parfois très éloignés des ressources nécessaires pour une vie digne.

L’enquête nous a également suggéré que pour réintégrer la société civile, il faut malheureusement déjà en être membre. En effet, la conjugaison des règles administratives de différents paliers gouvernementaux ne communiquant pas entre eux encourage le maintien des personnes dans les conditions de précarité desquelles elles tentent de sortir. L’expiration des papiers d’identité, nécessaires pour les procédures, le besoin de preuves de domicile pour les démarches comme obtenir une carte d’assurance-maladie alors que des personnes sont justement sans-abris, les énormes dettes liées à des hospitalisations, etc. Tous ces facteurs érigent alors les murs d’un labyrinthe administratif qui déshumanise encore plus les personnes déjà privées de leur caractère humain par l’indifférence générale.

Les tenants du pouvoir publics, notamment le Service correctionnel du Canada, mais également la Ville de Montréal et le gouvernement du Québec, ont donc le devoir de s’assurer de communiquer entre eux pour établir un véritable réseau de réintégration sociale. Nous ne pouvons accepter les excuses de la bureaucratie se relançant la balle en « gérant » des dossiers qui, ne faut-il pas l’oublier, représentent de véritable personnes.

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Nous faudrait-il oser être dangereusement optimistes dans nos manifestations pour le climat? https://www.delitfrancais.com/2019/03/26/nous-faudrait-il-oser-etre-dangereusement-optimistes-dans-nos-manifestations-pour-le-climat/ https://www.delitfrancais.com/2019/03/26/nous-faudrait-il-oser-etre-dangereusement-optimistes-dans-nos-manifestations-pour-le-climat/#respond Tue, 26 Mar 2019 13:05:38 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=33659 Le 15 mars, environ 150 000 d’entre nous marchions dans les rues de Montréal au sein des cortèges formant l’une des plus grandes manifestations des jeunes pour le climat. Pour une fois, les étudiant·e·s de McGill descendaient du piédestal auxquels les classements internationaux les placent pour se joindre aux élèves des autres universités montréalaises. Nous aimerions réfléchir à « l’après-marche » car il est évident que cet effort mondial, aussi impressionnant qu’il soit, ne se suffit pas à lui-même.

D’abord, nous osons encore avoir l’espoir que les élu·e·s prendront la mesure de leur responsabilité et mettront le pied à l’étrier afin d’entamer les efforts nécessaires pour réduire l’imminence des situations catastrophiques qui nous menacent aujourd’hui d’ici 2030. Nous encourageons la volonté dont le gouvernement provincial a semblé faire preuve pour échanger avec les organisateur·rice·s de la marche. Cependant, nous nous faisons peu d’illusions quant à la possibilité d’un changement radical immédiat. Il nous semble donc nécessaire d’écrire à nouveau le danger que nous encourons et de pointer du doigt le mur vers lequel le système économique actuel nous emmène.

Nous ne vous ferons pas l’offense de vous dresser une liste des composantes des changements climatiques et des bouleversements géopolitiques, économiques et sanitaires, entre autres, que ceux-ci vont engendrer. Tout le monde les crie, partout, depuis des dizaines d’années. Plutôt, nous vous offrons un appel peut-être dangereusement optimiste à l’action. Il semble redondant de dire que c’est maintenant ou jamais, alors que ça l’a été depuis une vingtaine d’années. Il serait plus adapté  de dire “mieux vaut tard que jamais”. Peu importe l’expression utilisée, reste que nous avons été immergé·e·s, le 15 mars, dans un mouvement d’une incroyable puissance.

Cette puissance, pourtant, semblait déjà s’essouffler quand nous sommes retourné·e·s en cours, à écouter tranquillement nos professeur·e·s. Peut-être qu’en se mobilisant massivement, les structures de nos sociétés pourraient évoluer, même minimement, vers plus de résilience. Peut-être qu’en criant fort, nous pourrions redonner goût au collectif. La résolution de cette crise — il faut bien commencer à la nommer comme telle — représentera un travail  collectif à une échelle jamais atteinte auparavant. On y voit donc clairement l’intersection de tous les problèmes sociaux auxquels nous sommes confronté·e·s : il faudra, et il faut, mettre de côté les interminables discussions sur les politiques et les tarifs qui semblent occuper la majorité des pages de nos journaux, pour s’efforcer de provoquer un changement au plus vite, et ce jusqu’à nos lignes éditoriales.

Il nous faut continuer à parler et ce de plus en plus fort, lancer ces débats “chauds, plus chauds, plus chauds que le climat”, comme le scandaient les étudiant·e·s. Il nous semble essentiel d’utiliser la visibilité qui est la nôtre en tant que journal étudiant et étudiant·e·s de McGill. Soyons donc à l’écoute de celles et ceux qui se sont donné·e·s corps et âme à l’organisation de ce mouvement mondial. Elles·ils n’ont pas cessé leur travail : occupons donc ces espaces qu’elles·ils nous fournissent.

Car ce ne sont pas les espaces qui manquent : le chapitre McGill de « La Planète s’invite à l’université » tient un rassemblement ouvert ce jeudi, le 28 mars, et une seconde grève aura lieu le 27 septembre («  On marche, et après?» p.5). Ne laissons pas couler entre nos doigts cette énergie, si éphémère, que nous tenons en ce moment dans nos mains.

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Juste un dernier effort https://www.delitfrancais.com/2019/03/19/juste-un-dernier-effort/ https://www.delitfrancais.com/2019/03/19/juste-un-dernier-effort/#respond Tue, 19 Mar 2019 13:32:25 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=33620 jQuery(document).ready(function($) {$('#trigger-warning').modal();});

Mise en garde : ce texte parle de suicide, de dépression, d’hôpital psychiatrique et d’automutilation.

L’espace est étroit et les voix s’entrechoquent. Je suis sans bouger le défilé des perspectives. Je tourne en rond assise sur mon siège. Je marche d’avant en arrière sur un fil tendu entre espoir et désespoir. Comme en dépression. Je suis spectatrice de 4:48 Psychose de Sarah Kane, mise en scène il y a quelques semaines par Alice Hinchliffe et j’écoute les comédien·ne·s se donner la réplique.

Retrouver la perte

Aidan Cottreau, Alma de Montplaisir et Arun Varma incarnent à trois voix une pièce écrite sans direction ni personnage précis et par-là immensément complexe à mettre en scène. On dit que le texte de Sarah Kane aurait émané de la volonté de la dramaturge d’écrire une dernière fois son mal-être avant d’y succomber en s’ôtant la vie. Des thèmes abordés à la structure elle-même, tout dans cette œuvre est dur et demande pour être appréhendé une patience, une attention et une force profondes. La justesse du résultat est aussi déconcertante qu’époustouflante : la metteuse en scène et les acteur·rice·s semblent s’être approprié le texte et lui rendent ainsi une grande justice.

D’une voix toujours claire qui donne à chaque mot son importance, les comédien·ne·s tracent la sombre spirale de la dépression clinique. On y rencontre l’épuisement, l’espoir et son souffle qui nous fait croire que ça va aller, qu’en se faisant un peu violence, on va retrouver le sourire qui semble si bien accroché au visage des autres.  Ces autres-là et leur frustration de ne rien pouvoir faire à la vue de nos bras encore ensanglantés et le cynisme auquel on s’accroche comme dernière marque de sanité. Je reconnais chacun d’eux, les revois devant moi, familiers – trop familiers. Je me demande si les autres les reconnaissent aussi et salue l’immense courage de la troupe d’oser les incarner.

Déconstruire l’isolement

Des canapés, une chaise, une table basse et des chemises que l’on ouvre puis que l’on ferme pour changer de personnage. Le décor est simple et la salle est petite. Pourtant, l’espace est si bien exploité que s’articulent pour nous bien plus que les sentiments intimes de la dramaturge. L’une des forces du texte tient dans son ancrage socioculturel et sa satire d’une société occidentale contemporaine surmédicalisée qui veut coûte que coûte soigner les maux qui pourraient ralentir la course effrénée qu’elle nous impose.

Les listes interminables de médicaments administrés et l’inhumanité des rapports des médecins aux patient·e·s qui nous sont montrés rappellent l’inextricabilité de nos états psychologiques et du contexte politique dans lequel ils se forment. Si la dépression donne un sentiment réel de solitude et d’isolement et le désir de s’y plonger, on nous rappelle que notre appartenance commune à une société malade tisse entre nous et les autres des liens inéluctables.

Ainsi, c’est de concert que les comédien·ne·s exécutent devant nous ce tour de force. On sent entre elles et eux une écoute attentive qui leur permet d’être tour à tour dans l’ombre et la lumière sans jamais effacer le propos qu’ils·elles incarnent.

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Nouvelle politique sur les violences sexuelles : un mieux qui reste à parfaire https://www.delitfrancais.com/2019/02/19/nouvelle-politique-sur-les-violences-sexuelles-un-mieux-qui-reste-a-parfaire/ https://www.delitfrancais.com/2019/02/19/nouvelle-politique-sur-les-violences-sexuelles-un-mieux-qui-reste-a-parfaire/#respond Tue, 19 Feb 2019 12:59:16 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=33395 Une version révisée de la politique de 2016 contre les violences sexuelles à McGill vient d’être partagée à la communauté mcgilloise avant d’être présentée au Sénat dans les prochaines semaines. Elle est le fruit des efforts du groupe de travail formé en octobre 2018 et composé de membres de l’administration, de professeur·e·s et d’étudiant·e·s.

Dans « Les violences sexuelles ré-étudiées » (p. – 3), nous revenons en détail sur les révisions envisagées et mettons en lumière quatre points centraux. D’abord, toute relation sexuelle et romantique entre un·e étudiant·e et un·e membre du personnel enseignant de la même faculté que l’étudiant·e ayant par rapport à l’étudiant·e une position d’autorité académique, d’influence ou un rôle de collaboration sera interdite. Toute relation sexuelle ou romantique entre un·e étudiant·e et un·e membre de l’équipe pédagogique issu·e de la même faculté mais n’ayant pas de lien académique devra être déclarée à l’administration. Les relations entre étudiant·e·s et membres du personnel enseignant issu·e·s de facultés différentes ne seront pas contrôlées.

Ensuite, des modules éducatifs au sujet des violences sexuelles seront mis en ligne et les suivre sera rendu obligatoire pour les membres des corps étudiants et professoraux ainsi que de l’administration de l’Université. De plus, une enquêtrice indépendante a été engagée pour rendre les procédures d’enquête et de déclaration impartiales. Le fonctionnement de ces dernières sera clarifié et le cadre temporel dans lesquelles elles se déploieront sera précisé.

Enfin, la nouvelle politique s’inscrit dans une perspective de déconstruction des nombreux mythes et stéréotypes liés aux violences sexuelles. Par exemple, avoir consommé de l’alcool ou du cannabis ou être habillé·e d’une certaine manière au moment des violences ne constitueront pas de circonstances atténuantes et n’entraîneront pas de sanctions de la part de l’Université.

De ces révisions, nous dressons un constat mitigé. Nous saluons les efforts du groupe de travail et constatons une réelle amélioration. Nous trouvons bienvenu l’effort de l’Université de protéger les survivant·e·s en cherchant à déconstruire les croyances et les réflexes qui empêchent la prise au sérieux des témoignages et la prise en charge adéquate des plaintes. La mise en lumière des dynamiques politiques, notamment le sexisme, à la source des suspicions qui entourent les plaintes est essentielle. Plusieurs questions restent en suspens : si l’alcool et le cannabis sont explicitement mentionnés, qu’en est-il des autres substances pouvant modifier l’état de conscience et compliquer la formulation du consentement? Leur consommation sera-t-elle reprochée aux survivant·e·s? Les mythes et stéréotypes contre lesquels l’Université s’engage à lutter dans leur approche des violences sexuelles sont-ils pensés dans une perspective intersectionnelle où les différences de race, de classe et de genre notamment influent sur la manière dont les témoignages des survivant·e·s sont reçus? Dans le but de réduire ces biais et de rendre les procédures le plus impartiale possible, avoir engagé une enquêtrice indépendante semble être une initiative louable.

Par ailleurs, la mise en place d’une formation en ligne obligatoire d’une trentaine de minutes aux questions des violences sexuelles pour l’ensemble du campus est intéressante. Un doute subsiste : le format « quiz » auquel les étudiant·e·s devront trouver les bonnes réponses permettra-t-il l’apprentissage et le questionnement réels des étudiant·e·s? Il nous semble pour cela nécessaire de mettre en place des espaces de débat afin d’éviter que le dogmatisme et la normativité de la formation empêchent les messages de passer durablement.

Aussi, nous entendons les justifications données par l’Université quant à l’impossibilité d’interdire complètement les relations sexuelles et romantiques entre étudiant·e·s et membres du corps enseignant sur le campus. Cependant, l’argument selon lequel ne peuvent s’interdire les relations seulement s’il y a un rapport d’autorité ou d’influence clair – fondé sur un lien académique – entre l’élève et l’autre personne est bancal. En effet, il nous semble évident que ce rapport subsiste même si les personnes n’ont pas un lien académique direct au sein de la même faculté et donc il n’est pas suffisant de prendre le lien intra-faculté comme seule source d’abus de pouvoir potentiel.

Quant aux relations « intra-facultés » entre étudiant·e·s et membres du personnel enseignant, un flou nous laisse perplexe. Si les relations entre des personnes n’ayant pas un lien académique direct devaient être automatiquement déclarées, comment se traduirait cette déclaration? Comment une relation serait-elle définie? Quand serait-il attendu qu’elle soit déclarée? Dans quel but? La faculté aurait-elle un droit de regard sur le déroulement de ces relations?

Ces questionnements sans réponse révèlent clairement la complexité des décisions à l’origine des nouveaux règlements. Bien que nous la comprenions, celle-ci justifie le besoin crucial de bons services à la santé mentale accessibles à la totalité de la communauté mcgilloise. Il est important de reconnaître que tou·te·s ses membres ne sont pas égaux·ales face à ces enjeux; ne pas pouvoir s’identifier à ceux ou celles qui recueillent les témoignages ou simplement manquer de temps pour entreprendre les longues procédures suivant une plainte formelle sont des exemples de problèmes qui empêchent certain·e·s d’agir. Des services efficaces permettraient aussi de limiter les dégâts potentiels que pourrait causer une non-interdiction totale des relations intimes entre étudiant·e·s et professeur·e·s. Sans ressources efficaces de santé mentale, les améliorations de la politique de violences sexuelles semblent vaines, puisque le soutien légal ne compense pas le besoin de soutien moral et psychologique que ressentent aussi les survivant·e·s de violences sexuelles.

  • Pour étudier la politique de McGill en détail, cest ici
  • Pour envoyer vos commentaires à McGill, cest ici
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Mois de l’Histoire des Noir·e·s : Lire entre les lignes des livres d’histoire https://www.delitfrancais.com/2019/02/12/mois-de-lhistoire-des-noir%c2%b7e%c2%b7s-lire-entre-les-lignes-des-livres-dhistoire/ https://www.delitfrancais.com/2019/02/12/mois-de-lhistoire-des-noir%c2%b7e%c2%b7s-lire-entre-les-lignes-des-livres-dhistoire/#respond Tue, 12 Feb 2019 13:44:58 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=33266 Durant tout le mois de février, mcgilloises et mcgilllois ont l’opportunité d’assister à divers événements autour du thème de la justice dans le cadre du Mois de l’Histoire des Noir·e·s, organisé par le Bureau de l’éducation en équité sociale et diversité (Social Equity and Diversity Education Office, SEDE, ndlr). Pour le gouvernement fédéral, « chaque année en février, à l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs, les Canadiens sont conviés à prendre part aux célébrations et aux activités qui soulignent le patrimoine des Canadiens noirs, ceux d’hier et d’aujourd’hui ». Bien qu’on puisse retracer les origines de pareils événements en 1926 aux États-Unis, le Mois de l’Histoire des Noir·e·s n’a vu le jour qu’en 1995 au Canada. Depuis, l’organisation du Mois ne laisse pas de marbre, certains célébrant l’initiative alors que d’autres la condamnent. Si certains désapprouvent le choix du mois de février pour questionner l’Histoire afro-canadienne puisqu’il a été historiquement choisi aux États-Unis afin de coïncider avec les anniversaires de Lincoln et de Douglass, d’autres y sont simplement opposé·e·s.

Shanice Yarde, responsable de l’organisation du Mois de l’Histoire des Noir·e·s à McGill, dit chercher sans cesse à relever de nouveaux défis pour améliorer la représentativité et l’inclusivité des évènements (« Créer un espace de célébration », édition du 5 février). Nous saluons ses efforts, visant à « écouter l’histoire des personnes qui ont été le plus marginalisées au sein de la communauté noire et d’apprendre de leurs expériences ».

Cependant, la semaine dernière, D’Johé Kouadio soulignait quelques-uns des écueils dans lequel nous risquons de tomber si l’on célèbre cet évènement sans nuance (« Un mois pour l’histoire des Noir·e·s », édition du 5 février). Tout réside déjà dans la volonté d’une célébration. Commémorer l’histoire des Noir·e·s, si tant est qu’elle existe dans cette homogénéité assez réductrice, ne devrait pas relever d’un folklore qui mobilise les consciences, une fois par an, sur les résistances de communautés opprimées faisant face à la brutalité des sociétés racistes. Un mois de l’histoire des Noir.e.s, et il existe des initiatives qui vont dans ce sens, devrait inciter les institutions telles que les universités à questionner leur approche de ce qu’on appelle plus généralement les Black Studies. Celles-ci méritent de s’inscrire dans des spécificités régionales et temporelles.

En effet, si, par exemple, la construction d’une mythologie autour de héros afro-américains tels que Martin Luther King ou Malcolm X est fondamentale à la mémoire des personnes Noir·e·s, elle est insuffisante pour englober l’ensemble des dynamiques et des relations qui ont été vécues et observées au sein des communautés noires du monde. C’est leur parcours que l’on aime raconter, à l’image des grandes odyssées littéraires, parce qu’ils sont ahurissants d’intensité et de fureur. Ces destins sont racontés aussi parce qu’ils offrent un spectacle qui fascine ceux qui ne sont pas confrontés aux sévices qu’ont subi et subissent encore les personnes noires.

Cette glorification de personnages censés à eux seuls incarner l’histoire des Noir·e·s passe sous silence les combats quotidiens de ceux et celles qui n’étaient ou ne sont pas des “intellectuel·le·s”, des artistes ou des leaders politiques. Cette glorification tait les réalités de ces individus anonymes qui font face quotidiennement au harcèlement, aux violences policières, à la discrimination à l’embauche. Pourtant, leurs expériences participent aussi à cette « Histoire ». Finalement, si l’idée de diaspora africaine ou afrodescendante et de ses célèbres figures a su amplifier les luttes locales des personnes subissant la discrimination raciale, elle est cependant un concept complexe traversé par ses propres rapports de force et ses propres cas de marginalisation. Dans ce contexte, les efforts comme ceux de la maison d’édition Mémoire d’encrier, fondée en 2003 par Rodney Saint-Éloi qui souhaite donner cette tribune aux auteur·rice·s aux origines multiples, afin que ceux·celles-ci nous livrent ces combats quotidiens sont essentiels (« Lutter pour la représentation », page 13).

Il est aussi de notre devoir de nous interroger sur l’adéquation et la désirabilité de la notion même d’histoire et du singulier qui lui est apposé. En effet, les qualités que l’on y associe ne correspondent pas à la réalité de la discipline, supposément fondée sur une exigence de neutralité, d’objectivité, d’universalité et  de scientificité. L’idée même que les événements passés puissent être étudiés avec une rigueur scientifique et que l’histoire des peuples puissent par-là être écrite ne va pas de soi.

Cette exigence de vérifiabilité dans l’approche écrite et linéaire de l’Histoire est un élément-clé des logiques coloniales, qui effacent et discréditent les histoires des peuples colonisés transmises par d’autres voies et dans d’autres logiques que par la transmission d’écrits chronologiques re-traçables. Il s’agit donc de déconstruire le mythe de l’universel et de la neutralité pour montrer la blancheur du monologue historique que l’on enseigne et que l’on apprend. Pour ce faire, il faudra nous souvenir de l’idée du poète et dramaturge canadien George Elliott Clarke que « la chose la plus révolutionnaire que [l’on puisse] faire, c’est devenir un·e chercheur·se, un historien·ne, un·e professeur·e ou un·e artiste qui se confronte à l’Histoire. »

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Enquêter sur l’empreinte carbone mcgilloise révèle la complexité des enjeux https://www.delitfrancais.com/2019/02/05/enqueter-sur-lempreinte-carbone-mcgilloise-revele-la-complexite-des-enjeux/ https://www.delitfrancais.com/2019/02/05/enqueter-sur-lempreinte-carbone-mcgilloise-revele-la-complexite-des-enjeux/#respond Tue, 05 Feb 2019 15:15:09 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=33162 Nous publions cette semaine la première enquête de fond de l’année: l’empreinte carbone de McGill, pages 8 à 10. Dans sa volonté d’améliorer et d’approfondir la couverture des problématiques écologiques à McGill et autour, Le Délit a enquêté sur l’empreinte carbone mcgilloise pendant plus d’un mois. La complexité du sujet et l’immense difficulté d’apporter à nos questions des réponses satisfaisantes nous sont parues évidentes. En effet, l’empreinte carbone n’est qu’un seul enjeu parmi tant d’autres: la consommation d’eau, de métaux rares, la gestion des déchets, etc.

Nous sommes obligé·e·s de reconnaître que les efforts de transparence de la Gestion des services d’utilité et de l’énergie, publiant annuellement un inventaire détaillé des émissions de GES, sont sincères. La volonté d’informer la communauté mcgilloise et montréalaise semble présente, et ce au-delà des obligations légales. Malgré toute la bonne volonté dont peut faire preuve le Bureau du développement durable, le fait demeure que les émissions mcgilloises sont supérieures à la moyenne québécoise.

Ainsi, un constat demeure: la vision de McGill ne diffère pas de celle de n’importe quelle entreprise. On vise la transition énergétique et la « carboneutralité » pour 2040. Autant ces mesures peuvent susciter les sentiments d’espoir chez les technophiles, elles ne visent, finalement, qu’à bien faire à l’intérieur d’un système creusant sa propre tombe. Il devient d’autant plus clair que notre université, ou plutôt que les universités sont aux prises (ou complices?) du système totalisant capitaliste dans lequel nous vivons. Par ailleurs, comment ne pas sourciller face au Comité de responsabilité sociale de McGill présidé par une ancienne cadre de Petro-Canada? Quel genre de message cela envoie-t-il à la communauté mcgilloise?

Toutefois, s’il serait facile et malhonnête d’accuser McGill d’être responsable de tous les maux modernes, nous nous réservons le droit, en tant que simples étudiant·e·s, d’émettre quelques suggestions afin de voir notre université continuer le chemin entamé quant à la sensibilisation aux enjeux climatiques et aux solutions concrètes tout en évitant l’écoblanchiement :

  • Une nouvelle évaluation sur les habitudes de transport quotidien des étudiant·e·s et employé·e·s, possiblement en coordination avec les instances publiques et autres universités montréalaises pour encourager le partage de données et la compréhension de l’évolution des habitudes de trafic urbain.  
  • Puisque l’enquête montre qu’une lourde part de l’empreinte carbone de l’Université provient des transports aériens – financés et non – des corps étudiants et professoraux, nous exhortons chacun·e à penser à deux fois à la nécessité de ces voyages. Privilégier les télé-conférences lorsque possible, même si nous sommes conscients que beaucoup de membre de l’académia sont soumis au publish or perish.
  • Il nous semble impératif de participer à l’effort de Divest McGill pour appeler l’Université à désinvestir des énergies fossiles, par exemple en rejoignant le rassemblement hebdomadaire du groupe tous les vendredis sur les marches du bâtiment des Arts.
  • Il semble enfin désirable d’encourager la recherche universitaire sur les différents mouvements de décroissance. Au Québec, l’on peut penser au Professeur Yves-Marie Abraham au HEC. L’on ne peut que souhaiter voir McGill participer à transformer Montréal en éminent centre sur la décroissance.
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Le fardeau de la contraception ne devrait pas reposer uniquement sur les épaules des femmes https://www.delitfrancais.com/2019/01/29/le-fardeau-de-la-contraception-ne-devrait-pas-reposer-uniquement-sur-les-epaules-des-femmes/ https://www.delitfrancais.com/2019/01/29/le-fardeau-de-la-contraception-ne-devrait-pas-reposer-uniquement-sur-les-epaules-des-femmes/#respond Tue, 29 Jan 2019 16:19:35 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=33081 Dans «La pilule contraceptive, un cadeau empoisonné?» (p 8-9), Juliane Chartrand énumère les effets secondaires parfois mortels de la pilule contraceptive. Elle dénonce le silence qui plane autour de ces effets : la prise de la pilule est vue comme un réflexe logique pour toute femme ayant des rapports hétérosexuels pour se prémunir contre le risque d’une grossesse non désirée. L’autrice met en lumière l’histoire de cette méthode contraceptive, montrant qu’elle émane notamment de volontés eugénistes. La pilule était au départ vue par certain·e·s comme «un moyen de limiter les naissances de certaines minorités ethniques». Par ailleurs, la prise de la pilule contraceptive est profondément dommageable pour l’environnement, menant à la diffusion dangereuse d’hormones dans les écosystèmes et affectant la reproduction d’autres animaux non-humains.

Les méthodes contraceptives dans les pays occidentaux comme le Canada sont pourtant bien plus diverses que la doxa nous le laisse croire. Lorsque l’on se renseigne sur les modes de contraception masculine, le contraste avec le panel proposé aux femmes est frappant (p. 9). Les deux solutions préconisées par les médecins sont celles du préservatif, qui n’est pas forcément un réflexe uniquement masculin, et de la vasectomie. Cette dernière ne s’adresse quasiment pas à un public d’hommes jeunes qui ne sont souvent pas en mesure de prendre une décision aussi permanente. Des communautés scientifiques s’intéressent à la question d’une pilule contraceptive masculine. Présentant aussi des effets secondaires chez les hommes ayant participé aux essais cliniques, le contraceptif tarde à être commercialisé. D’autres moyens, comme les injections hormonales, existent et sont reconnus comme efficace par des organismes compétents. Cependant, ces moyens ne connaissent pas la visibilité et le financement dont ils pourraient bénéficier. Un élargissement de l’offre contraceptive masculine semble nécessaire afin que les hommes intègrent le rôle prépondérant qu’ils ont dans leurs relations hétérosexuelles.

Selon les témoignages des membres de la rédaction du Délit ayant fait leur scolarité dans des écoles publiques et privées au Québec et en Nouvelle-Écosse, les cours d’éducation sexuelle dispensés sont lacunaires – voire dogmatiques – en terme de contraception.

On raconte que l’on fait apprendre par cœur aux élèves les pourcentages d’efficacité des différentes méthodes de contraception féminine. Il semble que cette méthode d’apprentissage ne favorise pas la formation d’un regard critique sur les effets, les origines et les enjeux sociétaux entourant les méthodes contraceptives. D’autres racontent aussi que l’abstinence était promue comme la méthode la plus efficace de contraception, laissant planer un doute quant à l’honnêteté intellectuelle des professeur·e·s en question. Aucun·e ne se souvient avoir entendu qu’il existe des méthodes de contraception masculines autres que le préservatif. L’idée que la responsabilité de la contraception ne repose pas uniquement sur les épaules des femmes ne semble pas avoir été envisagée dans les cours reçus par les membres de la rédaction.

En l’absence d’une éducation sexuelle nuancée et informée, il faut se demander si le corps médical québécois remplit sa mission d’information des patient·e·s quant aux avancées médicales. Présente-t-on aux Québécois·e·s l’éventail des méthodes de contraception masculines et féminines existantes? La sous-représentation du genre féminin dans le monde scientifique et les formations insuffisantes que les médecins reçoivent en matière de contraception sont en ce sens profondément problématiques.

Que la pilule contraceptive féminine soit souvent présentée comme l’unique méthode contraceptive valable – et que les effets secondaires soient souvent passés sous silence ou vus comme un mal nécessaire – nous semble être le symptôme d’un sexisme encore patent. L’idée que seules les femmes doivent prendre la responsabilité de la contraception, avec toutes les contraintes physiques et la charge mentale qu’elle implique, apparaît évidente lorsqu’on lit entre les lignes. Nous estimons urgent que cette pensée évolue et que les options masculines soient systématiquement exposées dès le plus jeune âge et proposées aux hommes ayant des relations sexuelles hétérosexuelles.

Pouvoir contrôler sa fertilité à l’aide de la pilule contraceptive est-elle alors une marque d’autonomie? Dans cet esprit, Natalie Stoljar, professeure de philosophie à McGill, écrit que l’intuition féministe consiste à remettre en doute l’autonomie des femmes lorsqu’elles prennent des décisions dans un contexte où les normes sociétales sont sexistes et oppressives. Si la pilule contraceptive comporte autant de risques pour la santé et que les autres méthodes masculines ne sont presque jamais connues et financées, pouvons-nous vraiment affirmer que les femmes qui décident de la prendre prennent une décision autonome?

Arborée comme un symbole de l’émancipation féminine dans de nombreux pays occidentaux comme le Canada, la pilule contraceptive est en fait toujours liée à des dynamiques sociétales profondément sexistes. Plutôt que d’évaluer le « développement» des sociétés non-occidentales à l’aune de l’accès des femmes à la pilule contraceptive dans un esprit néo-colonial, il vaudrait mieux examiner nos propres pratiques afin de tendre vers un modèle sociétal où la responsabilité de la contraception et de la grossesse pourrait progressivement être mieux partagée.

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La présomption d’innocence, énième fardeau des victimes d’agressions sexuelles? https://www.delitfrancais.com/2019/01/22/la-presomption-dinnocence-enieme-fardeau-des-victimes-dagressions-sexuelles/ https://www.delitfrancais.com/2019/01/22/la-presomption-dinnocence-enieme-fardeau-des-victimes-dagressions-sexuelles/#respond Tue, 22 Jan 2019 13:30:37 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=32874 En décembre dernier, le dossier concernant Gilbert Rozon et les actions judiciaires intentées par les 14 victimes auprès du DPCP ont longuement animé le débat collectif québécois. Le rejet de 13 des 14 plaintes par celles que l’instance publique appelle “courageuses” a provoqué une vague de déception parmi les victimes et, plus largement, un sentiment d’impuissance face au système judiciaire canadien.

Il est premièrement important de souligner la déconnection manifeste qui s’opère entre la population et les acteurs du pouvoir judiciaire, induisant une incompréhension critique des fondements des principes juridiques garants du socle démocratique de l’État canadien.

En ce sens, la mise à niveau pédagogique offerte en page 7 nous permet de mieux saisir la nécessité de la norme de la preuve hors de tout doute raisonnable et du fardeau de la preuve en droit criminel canadien. Il est, en soi, toujours préférable de voir un criminel en liberté – puisqu’il reste potentiellement condamnable juridiquement – plutôt qu’un innocent en prison.

Cependant, nous jugeons important de rappeler que le sort réservé aux victimes de crimes sortant du champ d’efficacité de l’application du droit crée de très lourds problèmes.

Bien que nous croyons que le système juridique canadien est garant des droits de tout justiciable pouvant s’en prémunir, il est pertinent de s’intéresser au rôle du droit dans l’établissement des normes sociétales. Ainsi, nous jugeons particulièrement nécessaire d’interroger l’historicité du droit et son rôle dans l’articulation des oppressions systémiques. Par exemple, l’activiste féministe noire américaine Angela Davis rappelle dans Women, Race and Class que les premières lois contre le viol aux États-Unis condamnaient uniquement les hommes racisés ayant violé des femmes blanches. En ce sens, le processus par lequel le droit se façonne à travers le temps est tributaire de la socialité inhérente à l’époque. S’il est normal de trouver aberrant le droit légitimant la possession d’esclave sexuelle au 17ième siècle, il est souhaitable de trouver problématique la difficulté en 2019 de voir condamné·e·s en droit criminel les coupables d’agressions sexuelles.

Nous souhaitons souligner dans ce contexte le poids du fardeau des victimes, qui se voient pénalisées de multiples façons. L’action même de mener des démarches juridiques au criminel au Canada représente une lourde épreuve qui s’ajoute ainsi aux pressions auxquelles font face les victimes d’agressions sexuelles. Dans cette perspective, il est légitime de porter un regard critique sur le fondement normatif qui, a priori, contraint les victimes d’agressions sexuelles à se tourner vers le droit civil pour recourir à leur droit légitime d’intenter une poursuite judiciaire. D’abord faites victimes, elles se voient ensuite dans l’impossibilité de poursuite au criminel à cause de l’inadéquation entre la typologie du crime commis et l’application de loi et enfin en grande difficulté à l’approche de poursuites au civil en cause de moyens financiers généralement moins élevés : si les poursuites au civil coûtent chers aux hommes, elles coûtent du fait des inégalités salariales encore plus cher aux femmes. Étant donné la multiplicité des rôles que les femmes se voient obligées d’assumer simultanément, elles peuvent aussi manquer du temps nécessaire à l’engagement dans des procédures coûteuses et chronophages.

S’ajoute le poids des nombreux stéréotypes sur la psychologie des femmes – encore profondément empreints dans l’inconscient collectif. Les victimes sont continuellement critiquées pour être supposément dans l’exagération, en recherche d’attention publique ou de compensation financière. L’aveu est aussi souvent synonyme d’une marque de faiblesse et les victimes peuvent craindre le rejet de leur communauté. Se retrouver seule devant le droit, devant des codes et des terminologies parfois abstraits, rendent les procédures extrêmement laborieuses. L’impression de solitude déjà ressentie dans le contexte d’agression sexuelle est exacerbée par ces contraintes institutionnelles.

Dans une perspective intersectionnelle, le fardeau qui pèse sur les femmes victimes d’agression sexuelle est d’autant plus fort. À l’intersection entre le racisme et le sexisme, les femmes racisées se retrouvent dans des situations d’oppressions multiples auxquelles viennent s’ajouter les autres marqueurs identitaires qui sont sources d’oppression. Les expériences des femmes racisées et en situation de précarité financière sont différentes de celles des femmes blanches de classes moyennes. Par ailleurs, les femmes racisées ont été historiquement plus fréquemment victimes d’agressions sexuelles que les femmes blanches – le viol des femmes noires n’étant pas considéré comme criminel ni pénalisé jusqu’à très récemment en Amérique du Nord.

Selon Kimberlé Crenshaw, théoricienne de l’intersectionnalité, les femmes noires aux États-Unis victimes d’agressions sexuelles sont soumises à une lourde pression de la part de leur communauté. Crenshaw voit cela comme une manifestation des contradictions qui peuvent apparaître entre les activistes anti-racistes et féministes. Crenshaw souligne que pour ne pas renforcer les stéréotypes au sujet des hommes noirs et leur stigmatisation, étant vus comme des personnes plus violentes que les autres, « sauvages » et parfois hyper sexualisés, l’on recommande aux femmes noires de ne pas dénoncer publiquement leur agresseur, quand il s’agit d’un homme noir.

Nous pourrions énumérer les obstacles psychologiques à l’aveu des victimes d’agressions sexuelles sans voir poindre la fin de la liste. De ce fait, la différence entre le nombre d’agressions sexuelles reportées et celles qui ont lieu est très probablement criante. S’il n’est pas désirable que la présomption d’innocence soit réformée, il demeure urgent de penser l’historicité des systèmes juridiques de façon à envisager le soulagement des victimes d’agressions sexuelles.

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La couverture québécoise des mouvements sociaux français doit être remise en question https://www.delitfrancais.com/2019/01/15/la-couverture-quebecoise-des-mouvements-sociaux-francais-doit-etre-remise-en-question/ Tue, 15 Jan 2019 13:36:18 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=32827 Face notamment aux violences symboliques quotidiennes, à la pauvreté monétaire et la précarité en général, au présidentialisme ultra-centralisé et exacerbé d’Emmanuel Macron et la crise de l’offre politique, au creusement des inégalités sociales, économiques et territoriales, de nombreux·ses Français·e·s manifestent en continu depuis plusieurs semaines. Les réformes proposées par le gouvernement en réponse à leurs demandes n’ont pas apaisé la colère de ceux et celles que l’on appelle maintenant les « Gilets Jaunes ».

Dans la couverture médiatique des manifestations et du mouvement en général, nous avons remarqué un écart entre Gilets Jaunes et «grands » médias traditionnels qui relatent de manière assez unilatérale le mouvement. Par exemple, en couvrant les cas de violence lors du mouvement, les médias mettent de l’avant les violences perpétrées par les Gilets Jaunes et accordent beaucoup moins d’espace et de couverture aux violences commises par les forces de l’ordre sur les manifestant·e·s, renforçant l’idée que seul l’État détient le droit d’user de la violence.
Certains médias deviennent donc la cible de critiques de la part des Gilets Jaunes et sont considérés comme se rangeant du côté du gouvernement plutôt que comme un moyen efficace et fidèle de partager les revendications des militant·e·s.
Seule une petite minorité de médias indépendants relatent les violences et dérapages de l’État au même titre que les violences dont certains « Gilets Jaunes » sont à l’origine. Il suffit de regarder les titres des journaux majeurs sur le sujet pour prendre conscience de ce déséquilibre dans le traitement de l’information.

Dans la couverture québécoise des contestations des « Gilets Jaunes », nous avons observé de grands écarts entre l’information partagée dans la presse québécoise et celle diffusée par les médias indépendants en France.
Nous regrettons que la force du mouvement et les nuances nécessaires à son appréhension ne soient pas fidèlement transmises.

Puisque les organes de presse nationaux se reposent sur les agences de presse pour obtenir des informations sur les situations politiques internationales, il arrive souvent l’information ne soit pas contre vérifiée, sans doute faute de temps et de moyens. Cela serait un problème de moindre importance si les conversations politiques (souvent d’ampleur) prenant corps autour des informations bâclées n’entraînaient pas une telle incompréhension du problème.

Nous pouvons citer la représentation du Printemps érable du point de vue de la France et celle des Gilets jaunes à partir du Québec comme exemples frappants des limites propres à la couverture des enjeux militants internationaux. Les journaux québécois prennent sur eux les informations partagées par les grands journaux français. Les critiques — légitimes — adressées aux journaux français sont pourtant économisées dans cette transaction de l’information. En revanche, les journaux québécois ne citent pas les journaux français indépendants comme Mediapart ou encore Thinkerview. Pourtant, beaucoup des articles diffusés par ces médias nuancent le propos des journaux traditionnels.
Par exemple, quand Le Monde s’évertuait à traquer, tracer et classer les profils sociologiques des « Gilets Jaunes », Laurent Mucchielli nous exhortait dans The Conversation à éviter de « se précipiter pour mettre des mots d’allure savante sur des choses mal connues » et « fournir des interprétations toutes faites informant davantage sur les représentations de leurs auteurs que sur la réalité qu’ils prétendent éclairer ». Le sociologue nous recommandait de « mettre à distance la fascination-sidération-répulsion pour la violence », défendant l’idée selon laquelle la « violence » est une catégorie morale dont l’utilisation produit des analyses triviales. En parallèle, il prônait une distanciation par rapport aux récupérations politiques et aux analyses des profils des manifestant·e·s en terme d’appartenance aux partis politiques, menant selon lui à une délégitimation quasi-systématique du mouvement. L’homogénéité des profils des « commentateurs du débat public – élus, journalistes de plateaux, chroniqueurs, « experts » invités » est aussi soulignée par le chercheur.

En somme, Mucchielli met en lumière la nécessité de voir d’un œil critique notre tendance à définir, commenter, contredire, catégoriser tout phénomène politique d’ampleur bien trop rapidement. De cette couverture, il semble possible de conclure que la façon dont les grands médias couvrent l’actualité militante internationale empêche l’entente entre des groupes dominés dont les situations se font écho, ou encore la compréhension d’une lutte générale contre des intérêts économiques et politiques assez similaires. Traçant des traits trop grossiers, la presse nationale traditionnelle tue dans l’œuf les possibles reprises et convergences des luttes.

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Le français gagnerait-il enfin en importance à McGill? https://www.delitfrancais.com/2018/11/13/le-francais-gagnerait-il-enfin-en-importance-a-mcgill/ https://www.delitfrancais.com/2018/11/13/le-francais-gagnerait-il-enfin-en-importance-a-mcgill/#respond Tue, 13 Nov 2018 14:37:22 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=32446 La défense et la promotion du français à McGill et la représentation des voix de la francophonie à Montréal constituent la raison d’être du Délit depuis plus de quarante ans. Depuis, nous publions chaque année de multiples articles et éditoriaux sur la question, empreints de frustration, toujours, de désillusion, souvent, et de satisfaction, rarement. Suite à des élections provinciales où l’importance du français au Québec a été au cœur des controverses et suite aux débats dans les médias mcgillois sur la légitimité du combat des Québécois·e·s pour la protection de la langue, il nous paraît essentiel de revenir à notre tour sur la question.

Dans une province dont la langue officielle est le français et où l’histoire des luttes entre les peuples et les cultures est si forte, la défense du français est un combat essentiel. Le rôle de McGill est d’autant plus important qu’il s’inscrit dans un contexte complexe dont la plupart des étudiant·e·s n’ont pas la moindre idée.

Nous sommes encore aujourd’hui témoins de trop de manquements à ce devoir, les traductions en français des textes de l’administration et de l’AÉUM notamment sont parfois inexistantes et souvent mauvaises (« Palmarès des meilleures/pires ListServs », p. 3). Il semble évident que de nombreuses institutions mcgilloises manquent de traducteur·rice·s vraiment qualifié·e·s. Aussi, si rendre ses travaux en français est officiellement possible dans la plupart des programmes, il n’est jamais garanti que les devoirs rendus en français et en anglais soient corrigés de manière équitable. Souvent, l’étudiant·e ayant choisi d’écrire en français se voit plutôt désavantagé·e par ce choix. 

Selon l’enquête « À la conquête de vos droits, Francophones! », il est évident que les efforts de l’université pour l’inclusion des étudiant·e·s francophones sont conséquents : le nombre de traducteur·rice·s traduisant de l’anglais vers le français que McGill approche a augmenté ces dernières années. Malgré ces efforts, nous sommes souvent peu enclin·e·s à rendre nos travaux en français. Ces réticences semblent infondées puisque de nombreux·ses affirment être en mesure de corriger les travaux en français sans problème.

Nous tenons à saluer les efforts des groupes francophones et notamment de l’OFM pour chercher à regrouper les acteur·rice·s de la francophonie mcgilloise, souvent trop fragmentée. Aussi, la volonté de l’AÉUM de traduire sa documentation, la promesse de la création d’un comité pour la promotion du français (« McGill et son côté francophone », p. 3) et l’élection d’un nouveau commissaire des Affaires francophones sont encourageantes. Nous osons une nouvelle fois nous risquer à espérer que ces changements porteront leurs fruits.

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#MeToo n’a pas changé nos grilles de lecture https://www.delitfrancais.com/2018/11/06/metoo-na-pas-change-nos-grilles-de-lecture/ https://www.delitfrancais.com/2018/11/06/metoo-na-pas-change-nos-grilles-de-lecture/#respond Tue, 06 Nov 2018 14:11:13 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=32324 Selon Christiane Taubira, figure d’intégrité et de force morale de la gauche française, le mouvement #MeToo a pu conduire à des déclarations abusives, à des délations, et autres dérapages (“Il faut accepter que les idées puissent venir du peuple”, pp. 8-9). En réponse aux questions de notre journaliste, elle affirme que ces abus doivent être pesés et combattus juridiquement, et pour ce faire, la présomption d’innocence doit être protégée. Elle refuse toutefois de dénigrer le mouvement entier à cause de ses débordements, affirmant que les abus sont inéluctables dans tous les « grands mouvements politiques, sociaux, et culturels ». La légitimité de ce mouvement reste entière à ses yeux: l’oppression massive des femmes doit cesser, et les rumeurs des dérapages ne devraient pas couvrir les voix des victimes qui ont le courage de dénoncer leur agresseur.

La nuance de son propos nous semble essentielle et sa critique adaptée à bien d’autres contextes. Nous comprenons le discours de l’ancienne Garde des Sceaux comme une exhortation à dépasser l’habitude de tourner en ridicule les manifestations les plus visibles et extrêmes de mouvements dont la complexité échappe au traitement médiatique. Il est entendu que les dérapages semblent être des sources d’information clés car facilement accessibles. Continuellement submergé·e·s d’informations, l’on ne voit et retient souvent que le sensationnel. Devant la complexité de l’époque dans laquelle nous vivons, nous nous attachons aux extrêmes pour tenter de la comprendre. Il nous semble au contraire essentiel de nuancer la réflexion, et explorer la complexité des mouvements plutôt que les discréditer d’un revers de main devant leurs inévitables dérapages.

Les discussions autour du mouvement #MeToo ont énormément porté sur le sort des hommes. La dénonciation et la condamnation de dizaines d’hommes influents pour inconduite sexuelle et la remise en cause d’une masculinité violente et dominatrice fait les unes des médias internationaux depuis plus d’un an. On entend souvent exprimée la crainte que la présomption d’innocence soit en danger, que la séduction et la galanterie des hommes envers les femmes soient devenues impossibles, que les hommes soient vus d’abord comme des agresseurs potentiels. La même grille de lecture chère à la société patriarcale semble être utilisée pour comprendre un mouvement qui souhaite en déconstruire les fondements. L’on se concentre sur les phénomènes les plus visibles, comme le changement de statut des hommes et les nouvelles exigences auxquelles ils doivent se soumettre. Liés à ceux que l’on voit et entend déjà le plus, ces phénomènes se manifestent plus clairement que l’influence du mouvement sur les vies des femmes. En donnant une importance telle à l’influence de #MeToo sur les hommes, nous sommes susceptibles de renforcer les logiques d’invisibilisation des situations des femmes. Aussi, nous risquons d’uniformiser les situations des femmes, pourtant profondément diverses, notamment selon leur appartenance raciale, leur rapport au genre et leur capital socio-économique.

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Le nom de nos équipes ne devrait pas nous faire rougir https://www.delitfrancais.com/2018/10/30/le-nom-de-nos-equipes-ne-devrait-pas-nous-faire-rougir/ https://www.delitfrancais.com/2018/10/30/le-nom-de-nos-equipes-ne-devrait-pas-nous-faire-rougir/#respond Tue, 30 Oct 2018 12:50:52 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=32218 « En vue de positionner McGill comme un chef de file de l’après-CVR (Commission de vérité et réconciliation du Canada, ndlr) tout en tenant compte des points de vue partagés au sein de la communauté mcgilloise, le Groupe de travail invite notre université à lancer un processus de consultation à l’intérieur de l’université, mais aussi auprès des organismes et des communautés externes concernés, afin de renommer les équipes universitaires masculines de McGill ».

En ces termes, le Groupe de travail du vice-principal exécutif sur les études et l’éducation autochtones demandaient l’année dernière à l’administration de changer le nom Redmen. Ce nom est une référence directe à l’appellation péjorative « Peaux-Rouges », selon le rapport du Groupe.

Le bureau aux Affaires autochtones de l’AÉUM (une branche des Affaires externes de la fédération étudiante) organise, le 31 octobre prochain, une manifestation devant le pavillon de l’administration James, et ce, alors que la campagne pour le changement de nom a suscité une forte attention médiatique, y compris au niveau national. Dans un communiqué le vice-principal exécutif, le Pr. Christopher Manfredi reconnaissait pour la première fois « la frustration et l’impatience » de la communauté mcgilloise, promettant un vaste processus de consultation et ce, alors que l’université a promis de revoir ses initiatives de commémoration et de changement de nom avant son 200e anniversaire. Tout en reconnaissant la frustration de la communauté, la décision du vice-principal exécutif ne l’allège pas, en nous promettant un nouveau processus de consultation, sans nous garantir qu’une décision sera prise à sa suite.

Dans notre éditorial du 25 septembre, nous soulignions l’importance de briser le monopole de la subjectivité, en condamnant l’habitude des personnes non autochtones à prêter aux Autochtones des désirs, des souffrances et des revendications sans consultation préalable. La même critique pourrait avoir aujourd’hui une certaine légitimité, au regard des différentes réactions suscitées par l’appel au changement de nom des équipes sportives masculines de l’université.

Nous espérons que les voix seront pesées à l’aune de leurs histoires. La mise en place de plateformes de débats solides, accessibles à grande échelle est urgente. En effet, sans discussion préalable entre les différents partis, et notamment sans diffusion claire des souffrances causées par l’association des équipes sportives de l’université à des symboles et des stéréotypes violents liés aux communautés autochtones, le résultat des consultations ne pourra être satisfaisant. Il ne sera que le fait de sentiments  isolés, notamment ceux émanant du fort attachement des athlètes et des amateurs·rices de sport à l’université, qui n’auront pas pu être remis en question en profondeur. Il faut que ceux et celles qui répètent que le nom Redmen n’est qu’une référence aux couleurs de l’université entendent la force performative du langage : quelle que soit l’intention à la source de la création de ce nom, ce dernier renforce les violences symboliques perpétuées à l’égard des communautés autochtones.

Si Pr. Christopher Manfredi souligne l’importance du « sentiment d’appartenance envers le nom Redmen », nous pensons que l’histoire d’oppression des peuples autochtones au Canada et le devoir d’exemplarité de McGill à leur égard doit être pris en plus grande considération. Il est probable que le sentiment d’appartenance de la communauté soit davantage lié aux équipes et à leurs performances sportives qu’au nom inscrit sur le jersey des joueurs. Il nous semble que les valeurs prônées dans les hautes sphères du sport mcgillois, comme le respect, le courage et l’esprit d’équipe correspondent au combat mené avec détermination depuis plusieurs semaines pour le changement de nom.

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« L’Art d’avoir [peut-être pas] toujours raison » https://www.delitfrancais.com/2018/10/16/lart-davoir-peut-etre-pas-toujours-raison/ https://www.delitfrancais.com/2018/10/16/lart-davoir-peut-etre-pas-toujours-raison/#respond Tue, 16 Oct 2018 13:01:44 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=31979 Dans son entrevue aux pages 10 à 13, Jean Grondin nous dit qu’« existants, doués d’un rapport réflexif à eux-mêmes et au monde, tous les humains sont des philosophes ». Pourquoi, alors, accorderions-nous quatre pages à un expert en la matière? Un journal hebdomadaire n’est-il pas le lieu de l’immédiateté, du jugement spontané, dont la patience réflexive de la philosophie est l’antonyme? Si nous philosophons déjà tous, à quoi sert la philosophie?

C’est bien souvent ce paradoxe qui marque les échanges entre les étudiant·e·s en philosophie et les autres : bien qu’elles soient au cœur de nos vies, les questions fondamentales n’auraient pas leur place sur les bancs de l’université. L’école serait le lieu de l’apprentissage de savoirs utiles permettant d’exercer des métiers concrets, la philosophie serait celui de la contemplation oisive et hors-du-monde. L’apprentissage de ces savoirs semble donc permis par l’oubli momentané des questions dont la philosophie s’occupe : celles du sens, de la vie bonne, de la justice, de la vérité, etc. Il s’agit d’oublier ces questions en y répondant pour pouvoir avancer. Il n’est bien évidemment pas ignoré que le doute demande le temps dont beaucoup ne disposent pas.

L’enseignement de la philosophie académique est problématique, aujourd’hui, puisque l’on y perd l’étonnement qui est à la racine du chemin philosophique. En dépit de la recommandation de Rabelais, qui nous exhortait à avoir une tête « bien faite » plutôt qu’une tête « bien pleine », étudier la philosophie à l’université revient souvent à devoir assimiler un nombre immense de concepts, proches d’un « jargon philosophique », en lisant une très grande quantité d’œuvres auxquelles très peu de temps est alloué. On y perd souvent le sentiment d’ignorance en ayant l’impression de pouvoir répondre à toutes les questions et juger de la validité de tous les arguments. L’humilité du « je sais que je ne sais rien » de Socrate se transforme souvent en la prétention orgueilleuse de savoir l’essentiel.

Vladimir Jankélévitch disait : « Philosopher revient à ceci ; se comporter à l’égard de l’univers comme si rien n’allait de soi. » Philosopher reviendrait donc à s’étonner de ce dont l’on ne s’étonne pas ou plus, et remettre le mystère au centre. Il s’agirait de chérir et cultiver le sentiment de surprise. L’étonnement suggère une posture d’humilité : pour s’étonner d’un phénomène, il faut admettre qu’il nous est étranger, que sa part d’inconnu nous surprend.

Il semble urgent d’adopter cette posture en mettant à  distance les catégories qui constellent nos jugements. Notre utilisation des outils technologiques, corrélée à la croyance commune en la supériorité de l’espèce humaine, douée de raison, par rapport au reste du vivant nous rend souvent insensibles à nos propres limites. Puisque les connaissances nous semblent accessibles en un clic, nous oublions souvent la complexité des phénomènes qui nous intéressent. L’immédiateté permise par la rapidité des réseaux sociaux nous donne l’illusion de pouvoir former hâtivement des jugements informés. La course à l’innovation technologique permanente nous invite à sans cesse nous demander « comment » sans jamais nous demander « pourquoi ». Les phénomènes de bulle permis par les algorithmes nous permettent de ne pas penser aux objections possibles à ces jugements, d’oublier de reconnaître que, selon les mots de Gadamer, « l’autre a peut-être raison » (Entrevue de Jean Grondin, p. 10-13).  

La prise de conscience profonde des limites de notre raison — de notre capacité à comprendre, notamment nous-mêmes et les autres — que permet en général l’exercice philosophique est d’autant plus essentielle que la croyance en l’idée de l’humain comme agent purement rationnel — pouvant par là maîtriser le reste du vivant — est au fondement d’une idéologie qui mène aujourd’hui cet humain à sa perte. Il s’agirait plutôt de comprendre la finitude humaine — voir l’humain comme fini plutôt qu’infini, en tant que mortel, et ne pouvant tout connaître — et de voir, par là, la finitude des ressources que l’on utilise aujourd’hui. Envisager que « l’autre a peut-être raison » en posant la question du bien-fondé de nos modèles sociétaux et de nos choix individuels. Laisser ouverte la possibilité que l’autre ait raison pourrait impliquer la reconnaissance de l’existence d’autres formes de rationalité que la nôtre, en observant notamment l’intelligence profonde que reflète le fonctionnement des autres êtres vivants.

Cependant, cet éloge de la posture philosophique comporte le risque de tomber dans le piège du culte de l’utilité. Souvenons-nous de l’épisode d’Apostrophes au sein duquel Vladimir Jankélévitch répondait à l’appel : « À quoi servent les philosophes ? » Il ne ménageait pas les choses en répondant qu’il s’agissait d’une question demandée de « mauvaise foi ». Il dira d’ailleurs que si la philosophie doit servir à quelque chose, cela doit bien être rien. Étrange remarque dans un monde essentiellement régi par des lois technicistes. N’était-ce pas Heidegger qui faisait remarquer ce trait propre à la modernité? « La philosophie n’est pas ustensile », nous rappelait Jankélévitch.

En voulant répondre à ce à quoi la philosophie peut servir, l’éloge a comme prémisse qu’une chose tire sa valeur de son utilité, du fait qu’elle puisse servir à autre chose qu’elle-même. C’est cette même prémisse qui est trop souvent dotée d’une valeur axiomatique à nos yeux, puisque l’on se demande toujours comment arriver à nos fins sans interroger le fondement et le bien-fondé de ces objectifs. Nous semblent essentielles cette interrogation, ainsi que la remise en question des buts de performance, notamment intellectuelle par l’étude même de la philosophie telle qu’elle est enseignée, et de confort matériel auxquels il est communément valorisé d’aspirer aujourd’hui, puisqu’il est très probable qu’il nous soit impossible d’y aspirer demain.

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Choisir l’isolement depuis l’isoloir https://www.delitfrancais.com/2018/10/02/choisir-lisolement-depuis-lisoloir/ https://www.delitfrancais.com/2018/10/02/choisir-lisolement-depuis-lisoloir/#respond Tue, 02 Oct 2018 13:42:41 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=31853 Comme l’indique l’article «Pourquoi les jeunes ne votent pas?» (p. 6), les jeunes de 18 à 34 ans représentent aujourd’hui le tiers de l’électorat québécois. Cependant, il est observé que le taux de participation diminue chaque année, passant notamment de 70% dans les années 60 à 30% en 2004 selon l’Institut du Nouveau Monde. Sortie gagnante, la CAQ sera donc chargée de nous représenter pendant quatre ans, et dans une vision idéale, de faire valoir nos intérêts. Cependant, comment porter les intérêts des jeunes d’aujourd’hui sans prendre en sérieuse considération l’effondrement qui les guette demain? Si le vote populaire est perçu et décrit par beaucoup et notamment par Philippe Couillard, comme un signe du désir de changement de la société québécoise, il semble au contraire, qu’outre les ressemblances notables entre les mesures proposées par la CAQ et les libéraux, le vote montre le manque de conscience générale des changements qu’il faudrait mettre en place.

Nous condamnons le manque de mesures écologiques conséquentes des promesses de la CAQ. Mettre l’accent sur l’électricité propre et le «zéro déchet», et avoir comme projet de privilégier le covoiturage et de reconnaître le «rôle primordial de la forêt dans la lutte contre les changements climatiques» est profondément insuffisant.

Il est absurde et inquiétant étant donné les menaces actuelles d’effondrement d’ici quelques dizaines d’années de promettre de favoriser le «tourisme gourmand» pour accompagner les agriculteurs et restaurateurs québécois, ou d’investir lourdement dans le but de «faire du secteur agroalimentaire un des grands moteurs de notre économie».

Ne pas maîtriser les questions de l’immigration, à la manière de François Legault («La CAQ et ses gaffes», p8), alors qu’il est prévu que des millions de personnes se verront obligées de migrer pour des raisons écologiques dans les années à venir semble aussi être une marque claire de méconnaissance des défis du territoire qu’il faudra administrer.

Espérons que les forces d’opposition à l’Assemblée, et notamment la voix des députés solidaires qui défendent des projets écologiques plus réalistes que les autres, se feront entendre.

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Briser le monopole de la subjectivité https://www.delitfrancais.com/2018/09/25/briser-le-monopole-de-la-subjectivite/ Tue, 25 Sep 2018 12:59:58 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=31714 Cette semaine, McGill célèbre son Indigenous Awareness Week (Semaine de sensibilisation aux cultures autochtones, en français), censée donner une voix aux personnes autochtones, et enrichir les connaissances de la population mcgilloise sur les affaires autochtones au Canada. De nombreux événements intéressants ont été organisés comme un pow wow, un concert de musique traditionnelle ou encore des conférences sur les problèmes juridiques et politiques des communautés autochtones et le racisme dans le système de santé et l’éducation.

Cette semaine est une étape cruciale pour pallier le manque de visibilité et de représentation des personnes issues de communautés autochtones au Québec. Les partis politiques en lice pour l’élection provinciale du 1er octobre manquent sensiblement de diversité: les Autochtones y sont très peu représenté·e·s. Québec solidaire, après avoir investi Alisha Tukkiapik, une Inuk, dans Ungava, est le seul parti à présenter un·e candidat·e autochtone. Cette situation ne surprend aucunement puisqu’un seul Autochtone a été élu au Québec depuis 1969, année où il·elle·s ont obtenu le droit de vote.   

À McGill, même constat: les personnes issues de communautés autochtones sont presque invisibles. Pourtant, selon le recensement de la population de 2016 concernant les Premières Nations, les Métis et les Inuits de Statistique Canada, près de 9,5 % de la population autochtone vit au Québec, ce qui constitue aujourd’hui environ 2,2 % de la population québécoise. Aussi, les Autochtones sont notoirement plus jeunes que la majorité non autochtone et — notamment grâce à l’augmentation du nombre d’auto-identification — la population autochtone a augmenté de 42,5 % depuis 2006, ce qui représente plus de quatre fois le taux de croissance de la population non autochtone au cours de la même période. Après de nombreuses demandes, l’administration s’est engagée à prendre les 52 mesures recommandées par le rapport final du groupe de travail du vice-principal exécutif sur les études et l’éducation autochtones en juin 2017. Depuis, nous n’avons aucune information sur la mise en place concrète des mesures de ce « projet d’autochtonisation et de décolonisation », dont Kakwiranó:ron Cook est responsable.

L’idée de représentation implique que l’objet re-présenté soit déjà présent. L’une des difficultés semble être là: il s’agit de représenter un sujet qui est réduit à l’état d’objet dans l’acte-même de la représentation. Lorsque l’on pense à la représentation des Autochtones, aussi bien sur le campus que dans les partis politiques, c’est bien cette subjectivité-là qu’on leur ôte. On traite depuis des centaines d’années les Premières Nations comme un seul bien meuble, auquel on ne devrait rien, et envers qui l’ouverture est vue comme un acte de bonté et de bienveillance. Les Nations occupent le territoire depuis des millénaires, et souffrent non seulement de notre entêtement, mais surtout de nos destructions environnementales. Il est plus que temps de laisser les Premières Nations s’exprimer tout en ayant notre attention collective et  notre respect, et d’encourager le repli des gouvernements face à leurs droits ancestraux.

Bien sûr, les partis politiques et les institutions doivent ouvrir leurs portes et prendre des mesures pour intégrer plus d’Autochtones. Il s’agit de leur permettre d’avoir un lieu d’où ils et elles peuvent représenter leur communauté: rendre présentes au sein des institutions québécoise les problématiques si particulières et complexes qui les touchent. Faciliter et encourager la participation des Autochtones aux élections, aussi bien du côté des électeur·rice·s, que des éligibles est donc essentiel pour leur rendre la subjectivité qu’on a niée au cours de l’histoire de la colonisation. Agir pour augmenter la présence d’élèves issu·e·s de communautés autochtones à McGill et dans les autres universités participe aussi de ce mouvement, puisque cela permettrait de mieux répartir au sein de la population québécoise les outils précieux que l’éducation peut offrir aux citoyen·ne·s.

Pourtant, rendre aux Autochtones leur subjectivité, c’est aussi reconnaître et accepter qu’ils et elles portent un regard critique sur les non autochtones. Flou derrière nos bonnes intentions se cache un vieux réflexe souvent inconscient: celui de se penser invisible aux yeux des personnes discriminées, d’oublier qu’elles voient et analysent ceux et celles qui les discriminent et, par-là, de nier leur subjectivité.

Lorsque l’on aimerait voir plus d’Autochtones sur les bancs de McGill et de l’Assemblée, se demande-t-on s’il·elle·s en ont envie? Reconnaissons-nous la possibilité que nos modèles ne soient pas les leurs? Il semble que se poser ces questions nuancerait l’analyse que l’on fait de la situation: agir pour que les Autochtones soient intégré·e·s doit passer par un questionnement d’abord de leur volonté d’être intégré·e·s et ensuite de nos modèles de société actuels. La manière dont l’éducation et la politique s’organisent sans les Autochtones correspond-elle à leur vision?

Il est indiqué dans l’article « Les Autochtones, les oubliés des partis politiques québécois » du Devoir, qu’ « au-delà des questions démographiques et du « peu d’efforts [fournis par les] partis » en matière d’intégration, les Autochtones ne sont pas forcément enclins à participer à la politique provinciale pour des raisons idéologiques ». Intégrer les partis politiques peut être perçu comme une manière d’adhérer au modèle gouvernemental et d’accepter « l’ingérence » du gouvernement provincial sur les territoires autochtones.

Il semble que nous persistons à reproduire un modèle d’assimilation qui a été par le passé profondément contre-productif et qu’il est urgent de dépasser. Se rappeler que l’Autre nous voit est essentiel afin qu’il soit vu.

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Qui dit l’urgence? https://www.delitfrancais.com/2018/09/18/qui-dit-lurgence/ Tue, 18 Sep 2018 13:08:06 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=31581 Lors du grand débat des chefs de la campagne québécoise, la question de l’environnement a été abordée après plus d’une heure et quart de débat. Comme dans les plateformes des quatre partis majoritaires — Coalition avenir Québec (CAQ), le Parti libéral du Québec (PLQ), le Parti québécois (PQ) et Québec solidaire (QS) — la question environnementale n’était qu’un point des programmes parmi tant d’autres.

Nous reconnaissons que la force des mesures proposées par chacun des partis est très variable. Chez QS, le plan de «transition économique» est solide. Il faut favoriser les circuits courts et les transports en commun, lutter contre l’extractivisme, retirer les voitures à essence d’ici 2050, pénaliser l’obsolescence programmée ou encore «délaisser complètement les emplois liés à l’exploitation et l’exploration pétrolière» (entrevue de Ruba Ghazal, p. 12). Les trois autres partis présentent aussi des mesures relativement concrètes («Mobilité, s’il-vous-plaît!», p. 9) pour lutter contre le changement climatique comme le «Grand Déblocage» et l’abrogation de la loi sur les hydrocarbures du PQ, l’accent mis sur l’électricité propre et le «zéro déchet» par la CAQ et la volonté du PLQ de renforcer le programme de biomasse forestière résiduelle, de soutenir la mise en place d’une filière hydrogène et d’instaurer «un fonds innovant pour la transition énergétique » de quinze millions de dollars.

Nous constatons cependant que les quatre partis ont choisi d’axer leur rhétorique sur la possibilité de faire du Québec un territoire plus propre pour les générations à venir grâce à une transition écologique. Pourtant, nombre de chercheur·e·s à travers le monde n’y croient plus et voient comme inéluctable l’effondrement de toutes les courbes, que l’on modifie ou non les variables. Il est admis par beaucoup que la crise écologique est bien trop avancée pour être évitée.

Ce constat demande alors que l’organisation de la politique soit radicalement modifiée. Il brise les dichotomies traditionnelles d’une part entre la gauche et la droite  («Le Québec et l’ambiguïté nationale», p.11) et d’autre part entre le réalisme et l’idéalisme. La crise écologique nous empêche de croire que le «réalisme économique » défendu par le PLQ et la CAQ serait opposé à «l’idéalisme» des partis de gauche. Le réalisme ne peut se définir que par la prise en considération profonde de l’urgence dans laquelle nous vivons.

L’environnement ne peut pas être un point des plateformes puisqu’il conditionne tous les autres. Par exemple, penser l’indépendance du Québec (PQ et QS) et la réduction de l’immigration, mesure phare du CAQ, comme solutions durables aux enjeux actuels revient à oublier le caractère mondial des problèmes qui nous touchent.

Si les politiques ne disent pas l’urgence, nous serions alors en droit d’espérer que le système éducatif nous y prépare. Cependant, nul ne prévient vraiment celles que l’on appelle les «générations futures» que leur futur dégénère. Pour reprendre les mots de Ruba Ghazal (p. 12), il est urgent «d’institutionnaliser l’éducation à l’environnement».

Comme nous l’écrivions dans l’éditorial du 4 septembre, l’Université souffre d’un manque cruel de dialogue entre les facultés. Pensons à ces étudiant·e·s en économie qui ne savent parler que de ce qui est considéré la «seule option valable», celle de l’offre et la demande. Pensons encore à ces étudiant·e·s en santé publique qui ne savent pas penser la dissolution du monde et la destruction qui se portera sur nos sociétés.

Il s’agit donc de comparer le rôle que tient l’éducation dans notre imaginaire à celui qu’elle exerce réellement aujourd’hui. Le sujet de l’effondrement écologique est aussi essentiel qu’il est effacé. L’Université nous transmet les données d’un monde qui n’existe pas, en nous formant à appliquer des modèles qui ne fonctionnent pas. L’enseignement reçu à l’université, cruellement dénué de réalisme, manque au devoir de nous accompagner en dehors d’une enfance où l’on est trop jeune pour saisir la complexité des enjeux de la société dans laquelle nous vivons.

Nous ne pouvons plus croire à l’idée selon laquelle l’éducation supérieure serait censée nous préparer à la vie «active»: on nous apprend plutôt à rester passif et accepter sans sourciller les logiques actuelles jusqu’à l’extinction de notre propre espèce. L’éducation est plutôt, hypocritement s’il en est, l’élevage dont Friedrich Nietzsche faisait la description. Notre éducation élève les humains comme nous élevons notre bétail: selon les caractéristiques que nous désirons. En ce sens, il n’est pas surprenant que le ventre du Capital soit si plein. Tout un système forme des générations entières à un mode de pensée qui n’a d’intérêt que pour lui. Le «génocide environnemental», titrait Serge Fortier dans un article pour Le Devoir.

L’Université Mcgill se targue d’éduquer une élite libre-penseuse, et des dizaines d’autres suivent la marche circumambulatoire. L’hérésie ne sait se contenir du réel entre autres choses parce qu’elle ne l’habite pas là où il se déclare funestement. Les dizaines de millions de déplacés à venir au Bangladesh n’affectent que de loin le corps étudiant mcgillois. Nos condominiums dans nos grandes capitales redoubleront d’ingéniosité afin de maintenir notre qualité de vie. Il est dit que certaines personnes étudient la manière de protéger le quartier des affaires d’une ville américaine menacée par la montée des eaux. Si nous devions, plein de nos connaissances, vivre l’angoisse de disparaître ou encore la perspective de devoir devenir nous-mêmes migrants, parions qu’un tout autre discours remplacerait notre idéalisme. Au demeurant, notre tellement célébrée libre-pensée est la liberté d’un manque de pensée.

Comme la politique québécoise, l’éducation semble donc hors-sol: l’une s’occupe à administrer un territoire qui n’existe pas — celui qu’il est encore tant d’adoucir pour les générations à venir — et l’autre à transmettre des connaissances sur un monde utopique.

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« Allez-y, parlez, personne ne vous écoute » https://www.delitfrancais.com/2018/09/11/allez-y-parlez-personne-ne-vous-ecoute/ Tue, 11 Sep 2018 13:36:21 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=31487 Plusieurs mois ont passé depuis les affaires SLĀV et Kanata. Que reste-t-il des poussières retombées?

Souvent, le débat sur l’appropriation culturelle est vidé de son sens: on le pense constitué de positions auxquelles personne ne croit vraiment.

Pour défendre la légitimité de la notion, on souligne souvent l’importance de l’oppression et de la marginalisation vécues par les communautés dont les symboles sont issus et placés sur des scènes dont elles ont été et continuent d’être exclues.

Cependant, une telle affirmation ne nie pas pour autant la beauté et l’inéluctabilité de l’entrelacement des cultures. Autant au sens de l’ensemble des productions artistiques (la Culture) qu’au sens de l’ensemble des histoires, des pratiques et des croyances (une culture), nulle culture n’est étanche («La Tragédie de la culture», p. 11). Chacune se nourrit des différentes influences qui la constituent et le sens de ses éléments varie selon les interprétations de ses récepteur·rice·s. Cet argument suffirait à défendre, au nom d’une «liberté artistique» jamais définie, le droit à qui veut de récupérer les symboles caractéristiques de toute culture. L’idée semble être que puisque les mouvements des échanges interculturels sont de toute façon inévitables, il serait justifié de les reproduire consciemment dans toutes les situations, et ce, peu importe les expériences des personnes concernées. 

Nous pensons qu’il est de notre devoir, au contraire, de nous interroger sur la légitimité et la portée de cette récupération lorsqu’elle n’est pas le fait des forces inéluctables de l’Histoire mais plutôt celui de décisions individuelles que — semble-t-il — l’on aurait pu éviter. Il semble urgent de critiquer l’idée que nous souffrons et jouissons tous des échanges interculturels de la même manière.

Le problème central est celui de la représentation: comment prétendre honorer une culture donnée en repeignant ses symboles tandis qu’on l’efface de la toile? Pourquoi porter les masques représentés sur la couverture si, par-là, on efface ceux et celles qui les ont créés?  L’annulation des représentations de la pièce SLĀV de Robert Lepage et Betty Bonifassi a été décrite comme de la censure, empêchant le débat d’émerger. («Appropriation culturelle et censure pour SLĀV», p. 9). Il semble y avoir là plusieurs traces d’hypocrisie.

Hypocrisie d’abord car cette critique est fondée sur la prémisse que le débat peut concrètement émerger, ce qui suppose que les personnes noires et les voix des autres minorités visibles sont déjà assez présentes dans le débat public pour être écoutées, sans que leurs mots ne soient transformés, sans que l’on calque nos préjugés sur leurs paroles. Ce qui suppose aussi qu’il y a aujourd’hui des endroits où le débat entre les communautés peut avoir lieu et être entendu. Nous pensons qu’au contraire, le scandale est un porte-voix des plus efficaces, pour colorer le blanc des voix habituelles.

Hypocrisie ensuite car tout ce Québec blanc et francophone qui s’est tant braqué face aux revendications liées à SLĀV et Kanata est parfois le même ensemble homogène, qui, à tort ou à raison, s’est jeté aux barricades en 2017 pour cause du portrait —  jugé méprisant — des colons français dans la série de CBC, Canada: The Story of Us.

Hypocrisie enfin car Robert Lepage, aussi bien intentionné soit-il, n’est pas sans savoir que la réception d’une œuvre ne dépend que trop rarement de la seule intention initiale. La volonté de représenter l’esclavage vécu historiquement par plusieurs segments de l’humanité est noble: peut-être n’avait-il pas en tête uniquement les victimes des traites négrières, peut-être pensait-il, comme Bonifassi, aux Irlandais, ou encore aux esclaves des grandes puissances de l’Antiquité (Athènes, Sparte, Corinthe, Carthage, Rome, etc.) et finalement aux migrants en Libye qui sont les sujets d’un esclavage moderne. Tout ça importe peu, considération faite des réactions du public. Tenir toute cette humanité sur le seul plancher des chants des esclaves noirs avec une quasi-absence de représentation n’assure en rien que la réception sera douce. Affirmer vouloir montrer l’universalité de la souffrance des esclaves n’est pas une justification suffisante. Car c’est ignorer les différences qu’il y a eu et subsistent entre les diverses formes d’esclavage.

SLĀV et Kanata sont les chroniques d’une mort annoncée en cela qu’elles témoignent d’une incompréhension du besoin contemporain de représentativité. Pourquoi les esclaves noir·e·s ont-il récupéré les textes bibliques pour en faire des chants? Parions que c’est en raison de la transcendance qu’offraient ces textes. Si l’on récupère un morceau de culture, que ce soit un bout d’histoire ou une œuvre, il semble que l’on se doit de se demander si cette récupération apportera quoi que ce soit de nouveau, d’enrichissant, à son propre paysage culturel. L’importance d’une récupération (s’il est possible de nommer la chose de la sorte) tient finalement dans la hauteur qu’elle permet d’atteindre, dans la perspective des cimes où l’on peut se guérir du réel.

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Décloisonner la diversité https://www.delitfrancais.com/2018/09/04/decloisonner-la-diversite/ https://www.delitfrancais.com/2018/09/04/decloisonner-la-diversite/#respond Tue, 04 Sep 2018 16:33:40 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=31416 Cette semaine, où chacune et chacun s’apprête à prendre ou à reprendre sa place sur le campus, l’on entendra sans doute que l’Université brille par la diversité de son corps étudiant et des disciplines qui y sont enseignées. Mais cette diversité ne perd-elle pas sa valeur si les différentes entités qui la constituent se côtoient sans se connaître?

Si le dialogue entre les disciplines à l’intérieur d’une même faculté reste envisageable et encouragé, bien plus que dans le système universitaire français par exemple, le débat entre les différentes facultés reste rare. Pourtant, en dehors de l’université, les disciplines s’entrecroisent, nulle action, nulle recherche d’une personne ne se déploie en étant isolée de celles des autres.

Cependant, en cours d’anthropologie, il est fréquent de critiquer les modèles d’objectivité et de rationalité ainsi que les méthodes scientifiques souvent pris pour acquis dans les sociétés occidentales, sans que les élèves de science puissent voir, au sein de leur programme, leurs croyances confrontées. Les élèves de commerce apprennent par coeur des formules toujours plus complexes en cours de finance alors même que ceux et celles du programme d’environnement s’attachent à les déconstruire en montrant les dégâts environnementaux qu’une foi sans faille en eux provoque. 

Aussi, notre quotidien est de plus en plus personnalisable: publicités ciblées, phénomènes de bulles sur les réseaux sociaux, replis identitaires, etc. L’entre-soi est aussi confortable qu’il peut être dangereux: il semble crucial de continuer à essayer de dialoguer. Le dialogue interdisciplinaire est aujourd’hui plus crucial que jamais: il faut faire se croiser les connaissances, venant notamment des sciences — dites — humaines et des sciences — dites — naturelles pour mieux sentir les causes et les potentielles conséquences de nos choix et de nos croyances. Nombreux s’accordent à dire qu’il en va de la survie de notre espèce, pour transitionner vers des modes de vies moins destructeurs pour les territoires dans lesquels elles s’inscrivent. Partager ses connaissances et son témoignage est aussi essentiel pour faire appréhender les risques de hausse des tensions que la crise environnementale va sans doute engendrer.

En ce sens, la presse étudiante tient un rôle essentiel: celui de partager à ses lectrices et ses lecteurs des informations variées, venant diversifier les connaissances récoltées sur les bancs et les slides de l’Université. Celui aussi de permettre à chacun de s’habituer à parler en son nom en mobilisant ses connaissances pour développer une réflexion personnelle, et éviter par là les écueils du «par coeur» et du bachotage. Enfin, la presse étudiante permet de ne pas prendre pour acquis, de prendre de la distance par rapport à l’institution mcgilloise face à laquelle nous sommes en général dans une posture passive de réception du savoir.

Mais, pour dialoguer, encore faut-il qu’il y ait des voix. Le Délit s’attache à diffuser celles que l’on n’entend — presque — jamais sur le campus de McGill, celles de la communauté francophone. Sur plus de 20 900 élèves au premier cycle, plus de 8 200 ont le français pour langue maternelle. Si près de 20% des élèves de tous les cycles parlent français, et que l’Université est installée dans une province où le français est la seule langue officielle, la majorité des ressources et des rapports de l’administration ne sont toujours pas, ou mal traduits. Le Délit s’évertue à la fois à palier et à dénoncer le manque de représentation des personnes francophones.

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Sur le chemin de femmes inspirantes https://www.delitfrancais.com/2018/03/27/sur-le-chemin-de-femmes-inspirantes/ https://www.delitfrancais.com/2018/03/27/sur-le-chemin-de-femmes-inspirantes/#respond Tue, 27 Mar 2018 19:36:49 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=31034

La web-série Les Patronnes sera diffusée sur ici.tou.tv à partir du 30 mars. Laurence Davidson et Camille Mongeau ont décidé de filmer leur chemin les menant à Michelle Obama, sur le bord duquel elles ont croisé un éventail de femmes inspirantes dont elles racontent le parcours.

Le Délit (LD): À travers cette série, vous dites chercher à mettre en pratique la théorie des six degrés de séparation. Pourriez-vous nous expliquer en quoi elle consiste?

Camille Mongeau (CM): En fait, c’est une théorie qui dit que l’on est tous reliés de près ou de loin dans l’univers par six degrés de séparation. On peut donc accéder à n’importe qui par six poignées de main.

LD: Et vous cherchez à vérifier la théorie pour arriver jusqu’à Michelle Obama.

CM: Exactement, on s’est mis une contrainte dans le cadre de la série: de l’atteindre à travers un réseau de femmes.

LD: Pourquoi Michelle Obama particulièrement? Quel modèle de femme incarne-t-elle selon vous?

CM: Selon nous, elle incarne un modèle de femme qui est accomplie, qui donne beaucoup de temps pour le communautaire. Quand on s’est posé la question pour nos nouveaux modèles féminins, le nom qui revenait le plus souvent et dans notre entourage également était le sien. En plus, lorsque la série a été créée, c’était la fin du mandat de Barack Obama, alors c’était vraiment dans l’actualité.

LD: Vous faites partie à la fois du milieu du commerce et du monde artistique. Avez-vous conçu la série dans une volonté de combler un manque dans la représentation des femmes dans la culture?

CM: Oui, il se trouve qu’on a commencé la série avant le mouvement #metoo. Je pense qu’elle a pris tout son sens à ce moment-là aussi, puisqu’on essayait de donner la parole à des femmes de tous milieux, plutôt qu’à des femmes déjà médiatisées. On a voulu aller explorer plus loin, rencontrer des enseignantes, des travailleuses sociales, etc., des personnes qui ont une opinion sur le féminisme, qui ont vécu des choses mais qu’on n’entend pas souvent. Notre série s’adresse surtout aux jeunes filles, même si elle convient à toutes. C’est une façon de les éduquer, dans un format plus ludique, plutôt que théorique et dénonciateur. On était plus dans le positivisme.

LD: Sur quels critères avez-vous choisi les femmes que vous avez questionnées?

CM: Il y a deux éléments dans la série: les vox-pop et les six maillons, qui vont nous mener à Michelle Obama. Pour les vox-pop, on a voulu rencontrer des personnes issues de différents domaines, on voulait toucher un peu à tout. On voulait aussi des filles qui allaient être à l’aise, avec des succès à leur actif. Pour les maillons, puisqu’on s’attaque au monde politique, on n’a

« Le but était de personnaliser la thèse. On parle souvent de féminisme de façon théorique, historique et impersonnelle »

pas eu le choix que d’aller dans de plus grandes entreprises, rencontrer des femmes d’affaires, des femmes dans le milieu des arts. Ce chemin s’est tracé par lui-même, ce n’est pas nous qui avons choisi les intervenantes. Par exemple, on s’est demandé les personnes que Carole Brabant (directrice générale de Téléfilm Canada, ndlr), notre premier maillon, pouvait nous faire rencontrer, et ainsi de suite.

LD: Pourquoi avoir fait le choix du «je», de l’affirmation de la subjectivité, de mettre en avant le côté personnel de l’entreprise pour votre série?

CM: En fait, dans la série, il y a deux protagonistes. Je suis à l’écran, mais la voix est celle de Laurence Davidson, la réalisatrice. Le but était de personnaliser la thèse. On parle souvent de féminisme de façon théorique, historique et impersonnelle. Puisque notre public cible est les jeunes, il fallait les chercher puis les captiver pendant plusieurs minutes. En rattachant ça à quelqu’un, on vient personnaliser la thèse et rendre ça plus ludique et plus adapté aux différents médias que les gens utilisent. C’est pour cette raison qu’on utilise des stories, des photos, Instagram, afin de lier leur format à notre contenu.

LD: Avez-vous observé chez les femmes que vous avez rencontrées des qualités communes qui leur ont permises de réussir, d’accomplir ce qu’elles ont accompli?

CM: Je pense que la qualité la plus répandue était la persévérance, le fait de continuer malgré toutes les opinions externes, malgré les embuches, malgré le statut de la femme. La majorité de nos intervenantes principales sont des femmes de 40-50 ans, qui ont démarré dans un contexte où elles étaient plus oppressées que nous maintenant.

LD: Que pensez-vous de la représentation des femmes dans le milieu artistique québécois?

CM: Je pense qu’on a encore beaucoup de travail à faire. Pendant longtemps, la femme a eu des rôles de side chick (femme de second plan, souvent la maîtresse d’un homme, ndlr), étant la «femme de», «la sœur de», la «fille de». Tranquillement, les femmes commencent à avoir à la télé et au cinéma des rôles à part entière. Je pense que c’est encourageant, mais il y a encore beaucoup de progrès à faire en terme de représentation culturelle, notamment au niveau de la diversité ethnique. Par exemple, on voit très peu de femmes d’origine asiatique sur les écrans, mais je pense qu’on est sur la bonne voie. Les gens entendent le message et je pense qu’il faut laisser un peu de temps pour que ça change.

LD: Avez-vous cherché à représenter cette diversité dans votre série?

CM: Oui, on a cherché à représenter une diversité autant générationnelle, qu’ethnique et corporelle, et je pense qu’on a bien accompli ce mandat-là. Pour nos maillons principaux, c’est des femmes d’affaire blanches. On en est consciente mais la mise en pratique de la théorie des six degrés de séparation nous obligeait à aller dans ce sens-là.

LD: Vous vous définissez comme féministes, vous l’affirmez…

CM: Oui, c’est drôle car on se fait souvent poser la question. Je pense que quand on a commencé le documentaire, on voyait ça comme un stand. Puis avec tout ce qui s’est passé cette année, toutes les rencontres et tout le travail de recherche qu’on a fait cette année, on n’a pas eu le choix que de devenir féministes. C’est un féminisme qui est inclusif, on ne condamne pas, on n’accuse pas les hommes, on est juste dans la célébration du travail des femmes. Donc oui, Laurence et moi on est féministes.

LD: Vous avez donc fait le choix de ne pas filmer d’hommes. Mais pensez-vous quand même qu’ils ont un rôle à jouer dans le combat?

CM: On n’a peut-être pas filmé d’hommes, mais notre monteur, l’habillage sonore, la trame musicale, c’est des hommes qui les ont conçus. Dans notre équipe, notre caméra-man est un homme, notre preneur de sons est un homme, etc… Alors oui, il n’y en a pas à l’écran, mais il y avait beaucoup d’hommes derrière.

LD: Pensez-vous qu’on a un devoir de solidarité entre femmes? Avez-vous cherché à utiliser la visibilité, les contacts que vous aviez pour mettre en lumière des femmes qui n’y avaient pas accès?

« Il y a encore beaucoup de progrès à faire en termes de réprésentation culturelle, notamment au niveau de la diversité ethnique »

CM: Oui, c’est sûr et certain. L’accomplissement de tout le monde et la prise de confiance dépendent aussi de l’entraide que l’on a entre nous. Si on ne s’eclipse pas entre nous, c’est comme ça que chacun va pouvoir s’épanouir je pense. On n’a pas cherché des chroniqueuses, des chanteuses, etc., que l’on voit tout le temps à la télé. On voulait aller dans le vrai monde.

LD: Après avoir rencontré tellement de femmes, diriez-vous qu’il y a une condition féminine, une seule manière d’être femme, ou plusieurs?

CM: C’est sûr qu’il y en a plusieurs. Dans l’épisode 2, l’une de nos intervenantes dit que se respecter, c’est respecter ses valeurs, mais que le spectre des valeurs est différent pour toutes. Tant que l’on se respecte nous-mêmes et ce qu’on a envie d’être, je pense que c’est ça d’être femme et être humain en général.

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