Kharoll-Ann Souffrant – Le Délit https://www.delitfrancais.com Le seul journal francophone de l'Université McGill Sun, 18 Nov 2018 20:20:20 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.9.8 Amandine Gay ouvre la voix https://www.delitfrancais.com/2018/02/20/amandine-gay-ouvre-la-voix/ https://www.delitfrancais.com/2018/02/20/amandine-gay-ouvre-la-voix/#respond Tue, 20 Feb 2018 18:28:18 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=30636 Après sa diffusion dans de nombreuses salles en France, Amandine Gay présente cet hiver son film-documentaire Ouvrir la voix au Québec. Le film porte sur la réalité des femmes noires en Europe blanche, et ce, en donnant la parole aux principales concernées, considérées comme expertes de leur existence. C’est en véritable pionnière que celle qui a réalisé et écrit ce documentaire pave le chemin à un féminisme dans lequel de nombreuses femmes afro-descendantes du Québec pourront se reconnaître.

Femmes et noires en Europe

Ouvrir la voix ratisse large. C’est sans complaisance que la vingtaine de femmes interrogées abordent différents thèmes tels que la santé mentale, les relations amoureuses et l’homosexualité, le système d’éducation, les liens avec les membres de leur famille, la relation avec leur corps et leur chevelure ou encore la pression qu’elles ressentent de devoir en faire deux fois plus pour réussir. Sans détour, elles expriment la matérialisation dans leur quotidien de ce que la chercheure et professeure afro-américaine Kimberlé Crenshaw a appelé l’intersectionnalité au début des années 90. Le croisement entre leurs identités de femme et de noire, les deux se voulant indissociables. En dépit du fait que la race soit une construction sociale, le racisme et la discrimination existent et continuent de se manifester de façon très réelle pour ces femmes. Le racisme expérimenté est sexualisé tout comme le sexisme qu’elles vivent est racialisé.

Célébrer leur résilience

Bien que les réalités énoncées dans le documentaire soient dures à entendre, les femmes qui les expriment rayonnent par leurs propos et leur force. Plusieurs d’entre elles s’adonnent même au rire. Dans le documentaire, la place est entièrement donnée à leurs témoignages, et ce, sans flaflas et artifices. Ouvrir la voix est rassembleur et émancipateur en nommant des réalités trop peu abordées en Occident.

En donnant la parole aux femmes noires, Amandine Gay permet à celles qui composent son public de ne plus se sentir seule. La colère, l’incompréhension et la douleur souvent ressenties face à ces enjeux trouvent une légitimité et un sens à l’écoute des divers témoignages. D’ailleurs, ces témoignages attirent en salles une grande diversité de spectateurs et spectatrices, et pas uniquement des femmes afro-descendantes. C’est donc un pari réussi pour Amandine Gay qui s’est heurtée à des portes closes pour trouver le financement pour son film.

Courtoisie des RIDM

Un chemin ardu à paver

Dans diverses entrevues accordées, la documentariste explique la réception froide qu’elle a d’abord reçu face à des bailleurs de fonds potentiels à l’égard de son projet, considéré alors comme un «film de niche». Amandine Gay s’exprime néanmoins sur le fait que bon nombre de femmes noires avaient pourtant envie d’y prendre part. C’est donc en étant entièrement autofinancé qu’Ouvrir la voix est parvenu à tailler sa place en France et en Europe. Le film a rassemblé les foules et ouvert la discussion. Il a également raflé les honneurs, notamment en remportant le Prix du public des Rencontres internationales du documentaire de Montréal cette année. C’est là le signe de la grande détermination de Gay qui s’est battue comme une guerrière pour démontrer la pertinence et la nécessité d’un tel long-métrage. À ceux et celles qui remettent en question le sentiment d’appartenance de ces femmes à leurs pays, ces dernières rétorquent qu’elles sont bel et bien chez elles. Bien que plusieurs d’entre elles hésitent à demeurer en Europe, notamment pour épargner à leurs enfants le racisme qu’elles ont elles-mêmes vécu, elles nous assurent qu’elles auront le dernier mot. Les femmes afro-descendantes trouveront une fierté à la fin du film. Le film célèbre leur vision, leur courage et leur force dans une société qui tend à les dévaloriser. Plutôt que d’être uniquement dans une posture de revendicatrice ou d’attente, Amandine Gay a choisi de créer et de mettre en forme la vision de ce que bon nombre de femmes noires aimeraient voir sur leurs écrans de cinéma. On ne peut que saluer l’audace de Gay et de toutes les femmes ayant pris la parole dans ce documentaire. En ce sens, Ouvrir la voix est définitivement un film à voir et à revoir

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L’affaire Weinstein, et après? https://www.delitfrancais.com/2017/11/07/laffaire-weinstein-et-apres/ Tue, 07 Nov 2017 16:25:06 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=29757 Il s’est écoulé un mois depuis que l’affaire Harvey Weinstein a éclaté à Hollywood. Le puissant producteur hollywoodien s’est vu déchu à la suite d’accusations de viols, d’agressions et de harcèlement sexuel par plus d’une quarantaine de femmes. Dans sa chute, Weinstein a perdu sa conjointe et ses assises professionnelles. L’Académie des Oscars l’a expulsé de son organisation en émettant le commentaire suivant: «Non seulement nous prenons nos distances avec quelqu’un qui ne mérite pas le respect de ses collègues, mais nous envoyons un message pour affirmer que le temps de l’ignorance délibérée et de la complicité honteuse vis-à-vis des comportements d’agression sexuelle et du harcèlement sur le lieu de travail dans notre industrie est terminé».

Dans la foulée de ce scandale, le mot-clic #metoo (#moiaussi en français, ndlr), initialement lancé par Tarana Burke  il y a une dizaine d’années, est devenu viral sur les réseaux sociaux, rappelant #BeenRapedNeverReported (#AgressionNonDénoncée), lancé en 2014 par Sue Montgomery et Antonia Zerbisias. En France, même son de cloche avec le mot-clic #BalanceTonPorc, qui vise à renverser le fardeau des dénonciations des épaules des survivantes pour le placer sur ceux qui commettent cette violence.

Des retombées québécoises

L’affaire Weinstein a des échos jusque chez nous, au Québec. Dans les jours ayant suivi le scandale, de nombreuses personnalités publiques se sont également retrouvées visées par des accusations de viols, d’agressions et de harcèlement sexuel. On compte parmi elles Éric Savail et Gilbert Rozon. Tous deux ont aussitôt disparu du paysage médiatique québécois. Dans la même période, le Service de police de la Ville de Montréal a ouvert une ligne de dénonciations, qui a reçu plus de trois cent appels en l’espace d’une semaine . Les Centres d’aide et de lutte aux agressions à caractère sexuel (CALACS)  ont vu le nombre de demandes de services augmenter de 100 à 533%. Les CALACS réclament depuis fort longtemps une augmentation de leur financement afin de répondre à une demande qui se veut grandissante, due aux dénonciations plus nombreuses, comme en 2014. Toutefois, quelque chose est différent cette fois-ci: des têtes tombent. Le temps de l’impunité semble révolu. La ministre responsable de la Condition féminine, Hélène David, parle même d’un «ouragan social». Un mois. On pourrait pratiquement parler d’une autre époque. Et pourtant.

« L’incapacité de notre système à rendre justice aux survivantes d’agression sexuelle est d’une indécence crasse »

Un système de justice encore inaccessible à certaines femmes

Au Canada, on estime qu’une femme sur trois et un homme sur six sera victime d’une agression sexuelle au cours de sa vie.   L’avalanche de témoignages qui a inondé les réseaux sociaux ces dernières semaines est éloquente en ce sens. Toutefois, seulement 5% des crimes sexuels sont rapportés à la police. Parmi les crimes sexuels rapportés aux autorités, seulement 3 plaintes pour agressions sexuelles sur 1000 se soldent par une condamnation. L’incapacité de notre système à rendre justice aux survivantes d’agression sexuelle est d’une indécence crasse.

C’est encore plus vrai pour les femmes oubliées de cette conversation et dont un potentiel processus de dénonciation se retrouve davantage complexifié et alourdi. Je pense entre autres aux femmes des communautés LGBTQ, dans l’industrie du sexe, autochtones, racisées, en situation de handicap physique et/ou mental, immigrantes, réfugiées ou encore sans statut. Ces femmes ne sont jamais à l’avant-plan des conversations et des débats publics ayant cours sur les agressions sexuelles. Et pourtant, elles sont plus à risque de vivre des situations de victimisation sexuelle et les ressources adaptées à leurs réalités d’autant plus limitées.

Plaidoyer pour un retour des cours d’éducation sexuelle au Québec

La violence sexuelle n’est pas exclusive au milieu artistique. C’est un fléau présent dans l’ensemble de la société et partout à travers le monde. Pourtant, les cours d’éducation sexuelle dans les écoles du Québec ne semblent pas prêts de revenir, en dépit de l’activisme de groupes tels que la Fédération automne de l’enseignement , de groupes de femmes et de chercheurs universitaires qui pressent depuis des années le gouvernement d’en instaurer et d’en assurer la prise en charge par du personnel formé et qualifié pour le faire. Il est impératif d’intervenir le plus tôt possible afin de conscientiser sur les rapports égalitaires entre hommes et femmes. Car, non, l’égalité entre les sexes n’est jamais acquise. Elle est même loin d’être atteinte. Un récent rapport du forum économique mondial faisait même état d’un recul quant à cette question . Selon cette étude, au rythme actuel, les inégalités entre les hommes et les femmes ne disparaîtront pas avant 2234, soit cinquante ans de plus que les estimations du dernier rapport. Le Canada a quant à lui perdu deux places au classement mondial de la parité hommes-femmes.

On peut se réjouir du fait que de plus en plus de personnes décident de ne plus accepter l’intolérable, et choisissent de le dénoncer sur les réseaux sociaux. Néanmoins, quelle sera la réponse du ressac antiféministe? Est-ce que ces dénonciations en masse se solderont par des condamnations et un changement de mentalité au sein de la société et de nos institutions? Cela reste à voir.

À l’heure actuelle, nous avons toujours un homme qui s’est vanté d’être un agresseur sexuel à la présidence des États-Unis d’Amérique. Pourquoi les choses sont-elles différentes pour lui? Comment peut-on expliquer cette banalisation de la violence sexuelle dans son cas, alors que plusieurs estiment que nous sommes face à un changement radical de paradigme en ce qui a trait à la violence sexuelle faite aux femmes? La réponse à ces interrogations, elle aussi, reste à voir.

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Le mythe de l’égalité presque atteinte https://www.delitfrancais.com/2017/09/26/le-mythe-de-legalite-presque-atteinte/ Tue, 26 Sep 2017 12:42:04 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=29302 Le dimanche 17 septembre dernier, on apprenait que Mme Louise Cordeau, actuelle présidente du Conseil du statut de la femme, considère un changement de nom de l’organisme qu’elle représente. Mme Cordeau estime que l’appellation du Conseil du statut de la femme devrait être revue afin de «mieux refléter l’évolution de la société» et d’interpeller l’ensemble de celle-ci, y compris les hommes. Elle nomme ce qu’elle considérait être «une égalité presque acquise» entre les hommes et les femmes.

Bien qu’à première vue, cette proposition puisse sembler inoffensive, voire même louable, elle reflète l’influence grandissante de groupes masculinistes dans la sphère publique, y compris auprès d’organismes gouvernementaux. Cela met en péril les droits des femmes au détriment de la société tout entière.

La naissance du Conseil du statut de la femme

C’est en 1973 qu’est né le Conseil du statut de la femme. Sa mission vise à «promouvoir et à défendre les intérêts des Québécoises». Le Conseil s’inscrit «dans la continuité des actions que les femmes mènent depuis des années pour la reconnaissance de leurs droits». Cet organisme a vu le jour dans le contexte suivant la Commission royale sur la situation des femmes au Canada. C’est Marie-Claire Kirkland Casgrain, qui, en 1973, alors qu’elle était la seule femme siégeant à l’Assemblée nationale du Québec, a fait la première proposition de projet de loi pour établir ce Conseil. Il fut adopté l’année suivante.

Bien que l’on puisse reconnaître des avancées considérables pour les droits des femmes au Québec, il n’en demeure pas moins qu’un long chemin reste encore à parcourir pour atteindre l’égalité. Et bien qu’il existe toujours des inégalités entre les hommes et les femmes, il m’apparaît important de mentionner les inégalités qui existent aussi entre les femmes en tant que groupe social.

Des discordances entre l’égalité de droit et l’égalité de fait

Les femmes, partout à travers le monde, sont plus à risque de subir de la violence, rappelant la nécessité de percevoir le respect de leurs droits comme un concept qui dépasse nos frontières. Or, les femmes autochtones sont plus susceptibles d’être victimes de violence que les femmes non autochtones au Canada. Cela comprend la violence familiale, mais également les agressions à caractère sexuel. Les racines de cette surreprésentation tirent notamment leur source dans le colonialisme, la loi sur les Indiens, les pensionnats autochtones – dont le dernier a fermé en 1996 – ainsi que la rafle des années soixantes. Le patriarcat, le racisme et la discrimination systémique, chacun s’abreuvant les uns des autres, ont créé un contexte social propice à la victimisation des femmes autochtones.

En 2016, le gouvernement fédéral annonçait la mise sur pied d’une enquête nationale, entièrement indépendante, chargée de faire la lumière sur la disparition et l’assassinat des femmes et des filles autochtones, situation qualifiée de «féminicide». Des activistes et des familles de victimes se sont battues depuis des décennies pour une reconnaissance gouvernementale, sociale et médiatique de cette hécatombe. En décembre de la même année, le gouvernement du Québec annonçait la création de la Commission Viens, dont l’objectif est de mieux comprendre les relations entre autochtones et services publics, notamment la police, suite aux révélations de femmes autochtones disant avoir été agressées sexuellement par des policiers.

Lundi 18 septembre, on apprenait qu’une travailleuse du sexe trans nommée Sisi Thibert avait été assassinée à Montréal. Divers intervenants et groupes travaillant auprès des femmes trans, dont l’organisme Stella ainsi que le Conseil québécois LGBT, ont mentionné que les femmes trans faisaient face à une grande violence, particulièrement les femmes trans de couleur. Cette violence est d’ailleurs très peu abordée dans les médias de masse, ce qui accentue l’invisibilisation de ce fléau.

Les inégalités sont également présentes dans nos administrations publiques et nos gouvernements. À l’Assemblée nationale du Québec, les femmes sont non seulement minoritaires, mais elles interviennent beaucoup moins longtemps que leurs collègues masculins. De plus, selon le magazine L’actualité, les ministères les plus importants en terme de budget sont détenus par les hommes. À Montréal, la parité n’est pas encore atteinte dans nos instances municipales. C’est sans parler du manque de représentation de femmes issues des minorités visibles au sein des services publics de l’État.

Il en va de même pour les inégalités économiques. En 2014, l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques mettait en ligne une publication illustrant encore et toujours le partage des tâches domestiques inéquitables entre les hommes et les femmes.  Dans une autre publication, l’IRIS nous apprenait, sans grande surprise, que les écarts salariaux entre les hommes et les femmes sont encore d’actualité. De plus, selon le Devoir, les politiques d’austérité tendent à licencier en premier lieu dans les services où les femmes sont majoritaires en tant que prestataires et bénéficiaires, soit la santé, les services sociaux, le secteur communautaire et l’éducation. On peut se douter que le portrait est encore moins reluisant pour les femmes dites de la diversité.

Considérant ces exemples qui se veulent non exhaustifs, l’idée d’une égalité presque acquise est fausse. Pourtant, ce n’est pas la première fois que l’idée d’une refonte du Conseil du statut de la femme fraye son chemin au sein de l’actualité et de nos instances gouvernementales.

« L’égalité entre les hommes et les femmes, malgré des gains importants, n’est pas encore acquise  »

Une proposition datant de 2005

À la manière de ceux qui réclament un mois de l’histoire des Blancs au même titre que le mois de l’histoire des Noirs, il fut proposé en 2005 de rebaptiser le Conseil du statut de la femme en un Conseil de l’égalité dans le contexte de la Commission parlementaire sur l’égalité entre les hommes et les femmes ayant eu lieu la même année. Cette proposition fut modelée sur des arguments tels que «le suicide, le décrochage scolaire, le divorce et la sous-utilisation des services sociaux» des hommes, arguments s’avérant insidieux et qui cachent l’agenda des groupes masculinistes, groupes qui perçoivent le féminisme comme ayant été trop loin. Cette proposition finit par être rejetée grâce à la résistance du mouvement féministe et de groupes de femmes.

La résurgence de ce débat dans l’actualité et le simple fait qu’elle soit même considérée par une présidente du Conseil du statut de la femme rappelle que l’égalité entre les hommes et les femmes, malgré des gains importants, n’est pas encore acquise. Il en faut de peu pour faire face à un backlash (retour de bâton, ndlr) mettant en péril les avancées ayant été réalisées au cours de ces dernières décennies. Plus que jamais, le Conseil du statut de la femme se doit de garder son nom afin de symboliser sa pertinence en 2017.

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Le racisme sans racistes https://www.delitfrancais.com/2016/07/15/le-racisme-sans-racistes/ Fri, 15 Jul 2016 19:28:10 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=25417 Bien que plusieurs personnes affirment «ne pas voir la couleur» ou qu’elles disent savoir que la race est une construction sociale érigée en dogme pour justifier des atrocités commises par le KKK ou l’eugénisme, il devient de plus en plus évident que ce concept continue de faire des ravages réels et tangibles dans les vies des personnes racisées, et ce, «même si nous sommes en 2016».

Une situation intenable

Ce sont les décès effroyables d’Alton Sterling et de Philando Castile qui ont soulevé la colère de la communauté afro-américaine et de ses alliés dans les derniers jours en donnant un fâcheux sentiment de déjà vu. Car oui, l’histoire se répète. Mais le racisme n’est pas qu’individuel, il peut être systémique[1] ou même ordinaire, un racisme ordinaire qui se veut anodin et inoffensif. Et il se ne manifeste pas toujours par des insultes dont la finalité est un bain de sang. Quand on considère qu’il y a une sous-représentation des personnes racisées dans les sphères de pouvoir, dans la fonction publique et dans nos médias, mais que ces personnes sont surreprésentées quand nous parlons de pauvreté, de population carcérale ou de morts aux mains des autorités policières, il y a lieu de se poser des questions. Alors que certains attribuent ces inégalités à une tare inhérente à la race ou à la culture de ces personnes ou à un manque de volonté ou encore d’intelligence (tel que stipulé dans The Bell Curve[2]), plusieurs ignorent d’emblée les raisons structurelles et historiques de cet état de fait. Personne ne se dit raciste, tout le monde se dit «ouvert». Pourtant quand on regarde les statistiques, il faut se rendre à l’évidence. En bon québécois, «y’a un bobo en quelque part».

Une recrudescence du racisme 

Depuis l’élection du premier président américain noir, bon nombre de gens ont pu croire que la situation des Afro-Américains s’améliorerait. Et pourtant, on aura enregistré depuis l’ère Obama une recrudescence des crimes haineux envers les Noirs selon le Département de justice américain[3], plusieurs individus étant galvanisés par une crainte de perdre leurs privilèges. Toutefois, le racisme n’est pas toujours aussi facilement observable. Dans son ouvrage Racism without Racists: Color-Blind Racism and the Persistence of Racial Inequality in America (Le racisme sans les racistes: le racisme indifférent à la couleur et la persistance des inégalités raciales en Amérique, 2006le professeur universitaire Eduardo Bonilla-Silva explique comment le racisme a migré vers des formes d’expression beaucoup plus subtiles et sournoises parce que ce n’est plus «politiquement correct» d’être ouvertement raciste de nos jours. À l’instar du sociologue, Michelle Alexander, professeure de droit à l’Université d’Ohio, abonde dans le même sens et même encore plus loin dans The New Jim Crow: Mass Incarceration In the Age of Colorblindness (Le nouveau Jim Crow: l’incarcération de masse à l’âge de l’indifférence à la couleur, 2010)  en mettant de l’avant que l’incarcération massive des Afro-Américains survenue après l’abolition de l’esclavage aux États-Unis est un backlash, une réaction et une manière de soustraire cette tranche de la population à une pleine participation civique, politique et sociale.

Les slogans tels que #AllLivesMatter et les qualificatifs de «racisme anti-blanc» envers le mouvement  #BlackLivesMatter sont des réactions défensives qui ne privilégient pas un mode d’écoute, d’empathie et de dialogue entre les deux camps

Lorsque des individus refusent de reconnaître l’oppression qui persiste toujours envers les personnes racisées sur la base de leur «race», ils font preuve d’un aveuglement irresponsable. Ce n’est pas parce que l’on ne vit pas soi-même une réalité qu’elle est inexistante pour notre voisin. Les slogans tels que #AllLivesMatter et les qualificatifs de «racisme anti-blanc» envers le mouvement  #BlackLivesMatter sont des réactions défensives qui ne privilégient pas un mode d’écoute, d’empathie et de dialogue entre les deux camps. Cette approche défensive bloque toute forme de progrès et ne règle rien du tout. Pire encore, elle ne fait qu’aliéner les souffrances de ces communautés en ne reconnaissant pas les torts qui leur sont faits sur la base même de la couleur de leur peau. Plus encore, cette approche occulte le fait que le système empêche aux minorités d’y avoir accès et brime la pleine participation citoyenne de ces communautés ayant un fort potentiel à l’ensemble des sphères de la société, et ce, pour le bénéfice de tous.

 

  1. Racisme systémique: production sociale d’une inégalité fondée sur la race dans les décisions dont les gens font l’objet et les traitements qui leur sont dispensés. L’inégalité raciale est le résultat de l’organisation de la vie économique, culturelle et politique d’une société (source: Barreau du Québec).
  2. The Bell Curve: Livre paru en 1994 par Herrnstein et Murray qui stipule que le QI serait un élément déterminant de caractéristiques comme les revenus, la criminalité, etc. Ils définissent une élite cognitive et abordent en particulier la question des différences d’intelligence selon l’appartenance ethnique, soit la thématique liée à la comparaison entre race et intelligence. Ce livre est hautement controversé car il serait un fâcheux exemple de racisme scientifique.
  3. Source: http://www.civilrights.org/publications/hatecrimes/african-americans.html
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Une pour toutes, toutes pour une https://www.delitfrancais.com/2016/01/19/une-pour-toutes-toutes-pour-une/ https://www.delitfrancais.com/2016/01/19/une-pour-toutes-toutes-pour-une/#respond Tue, 19 Jan 2016 20:17:56 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=24427 L’autre jour, j’ai eu une discussion fort intéressante avec des consœurs à propos de l’utilisation de l’expression «les féminismes» versus «le féminisme». De ce que j’ai cru comprendre des propos de l’une d’entre elles, l’emploi de l’expression «les féminismes» diviserait le mouvement, voire amènerait une certaine ghettoïsation et hiérarchisation des luttes ce qui n’aiderait en rien la cause des femmes. Dans l’état actuel des choses, je juge pour ma part crucial d’insister sur la pluralité du mouvement des femmes.

«L’expression ‘‘les féminismes’’ vise à réunir sous une même bannière, les multiples expériences des femmes, expériences qui doivent être toutes considérées.»

À mon sens, et contrairement à la croyance populaire, le mouvement féministe n’est pas un mouvement homogène. Il existe des thèmes hautement explosifs et polémiques qui créent des tensions parmi les militantes. Le port du voile ou encore la question de la prostitution ou de l’industrie du sexe font partie des thèmes divisant le mouvement. C’est que même si les féministes sont unies derrière le principe de la libération de toutes les femmes sans aucune exception, toutes n’ont pas les mêmes moyens pour lutter ni les mêmes perceptions de comment renverser le patriarcat.

Vittorio Pessin

Multiples déclinaisons

Malgré ses dissensions palpables, il est impératif selon moi de reconnaître la diversité des expériences des femmes. Cela inclut les femmes appartenant au groupe dominant mais également les femmes trans, musulmanes, travailleuses du sexe, racisées, handicapées, etc. Celles-ci sont les femmes dont les voix et les expériences sont souvent occultées et invisibilisées du débat pour faire place à un féminisme courant qui est généralement blanc. Ces femmes vivent avec de multiples systèmes d’oppression et de privilèges qui s’entrechoquent, s’aggravent entre eux et dont le produit forge leur quotidien d’une manière singulière comparativement à celui d’autres femmes. L’expression «les féminismes» renvoie donc à la complexité du débat. Elle balaie du revers de la main la croyance erronée voulant qu’il n’y ait qu’une seule façon d’être féministe, soit le supposé «bon» féminisme et que toutes celles qui ne correspondent pas à cet archétype sont des femmes qui s’approprient la cause de manière frauduleuse ou pour leur propre intérêt personnel. Des militantes «de façade», comme diront certains.

Vittorio Pessin

Ensemble contre le statu quo

Je ressens donc un profond malaise lorsque je vois des femmes s’attaquer à d’autres femmes au nom du féminisme. Ce n’est pas l’essence du féminisme que de tomber dans cette lutte intestine. Non seulement, cela ne mène à rien mais cela ne fait que servir ceux qui veulent maintenir le statu quo. Pour moi, se positionner en «sauveur» devant d’autres femmes en niant leur agentivité et leur expertise sur les expériences qui leur sont propres est le point où se situe la réelle division. Rejeter leur façon de vivre leur féminisme sous prétexte qu’il diffère de celui d’autres est un non-sens. Car le féminisme dans toutes ces formes est pertinent et contribue au débat, d’une façon ou d’une autre. Et ce n’est pas ainsi que nous viendrons à bout des inégalités sociales qui nous affectent toutes, à divers degrés et intensités. L’expression «les féminismes» vise à réunir sous une même bannière, les multiples expériences des femmes, expériences qui doivent être toutes considérées.

Je souhaite moi aussi voir un jour où il ne sera plus nécessaire d’adopter cette lunette intersectionnelle. J’aspire moi aussi voir un jour où le féminisme ne sera plus nécessaire tout simplement et que nous vivrons dans un monde où l’égalité de droit rejoindra l’égalité de fait. Or, la réalité étant ce qu’elle est, ce jour n’est pas encore arrivé. Il est donc important que le mouvement se veuille inclusif pour supporter la libération de toutes les femmes. 

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L’austérité, les femmes et le féminisme https://www.delitfrancais.com/2015/11/10/lausterite-les-femmes-et-le-feminisme/ https://www.delitfrancais.com/2015/11/10/lausterite-les-femmes-et-le-feminisme/#comments Tue, 10 Nov 2015 17:24:52 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=24032 Aurélie Lanctôt est une jeune féministe assumée. Âgée de 23 ans, elle a pris conscience au début de l’âge adulte des inégalités de fait qui subsistent toujours entre les hommes et les femmes au Québec, malgré une égalité de droit. C’est donc en ce sens qu’elle a décidé de prendre la parole pour dénoncer les inégalités salariales, la violence sexuelle, la pauvreté ou encore le manque d’opportunités dans certaines sphères de pouvoir pour les femmes. Diplômée en journalisme de l’UQAM, elle collabore avec différents médias notamment dans La Gazette des femmes, Ricochet ou Radio-Canada. Elle est aujourd’hui étudiante en droit à l’Université McGill. Son livre Les libéraux n’aiment pas les femmes – essai sur l’austérité a été publié chez Lux Éditeur le mois dernier.


Le Délit (LD): Le titre de ton premier livre fait réagir. Il y a plusieurs gains importants pour les femmes qui ont été réalisés sous les Libéraux. Pourquoi Les Libéraux n’aiment pas les femmes?

Aurélie Lanctôt (AL): J’ai choisi ce titre-là pour plusieurs raisons. Ce titre ne traduit pas la croyance que le gouvernement de Philippe Couillard se réveille tous les matins en se disant «bon, on va gouverner en nuisant aux femmes». Je ne crois pas que l’on ait affaire à des ministres ou à des députés ou même à un gouvernement qui veulent limiter les droits des femmes ou même la place qu’elles occupent dans la société. […] Par contre, lorsqu’on en vient à l’élaboration et à l’application de politiques économiques, je pense que les Libéraux, par entêtement ou omission, ne prennent pas acte des effets sexistes de leurs politiques qui s’exercent au détriment des femmes. En ce sens-là […] et en refusant de faire cette prise de conscience, je pense qu’ils gouvernent en n’aimant pas les femmes. Mais on s’entend que le titre se veut être une boutade, une façon d’interpeller.

LD: Les politiques d’austérité du gouvernement ont un effet disproportionné sur les femmes. Quels sont ces effets?

AL: Les politiques d’austérité et de compression budgétaire créent un déséquilibre entre les hommes et les femmes pour deux raisons. Premièrement, les compressions budgétaires dans le secteur public affectent majoritairement les femmes parce que les trois-quarts des employés du secteur public sont des femmes. Et une femme sur trois qui travaille, travaille d’une façon ou d’une autre dans le secteur public. Quand on supprime des emplois dans le secteur public, ce sont les femmes les premières à en écoper.

La disparition et la précarisation de certains services publics affectent davantage les femmes parce qu’elles les utilisent plus (ex.  le système de la santé et des services sociaux) pour plusieurs raisons, notamment leur style de vie. Tout d’abord, parce qu’elles sollicitent beaucoup plus les services médicaux, mais aussi parce qu’elles sont généralement plus pauvres que les hommes. Elles dépendent davantage de l’aide sociale, de certaines allocations ou de certains programmes par exemple. En contrepartie, les mesures de relance économique, qui favorisent surtout le secteur privé, favorisent surtout une main-d’œuvre qui est en très grande majorité masculine. Donc, par les choix de compression et les choix de relance économique, on constate que l’austérité a un impact différencié selon le sexe favorisant les hommes et défavorisant les femmes. En prenant ce modèle économique, on accentue les écarts de richesse entre les hommes et les femmes.

LD: Tu es allée sur le terrain autant dans le milieu scolaire que dans le milieu de la santé et des services sociaux. Tu as parlé à une jeune enseignante, une orthopédagogue entre autres. Quelles sont les conséquences directes de l’austérité sur les élèves ainsi que sur les gens qui utilisent les services sociaux?

AL: Elles sont nombreuses et dépendent des secteurs. Chez les travailleuses, on assiste à une précarisation de leurs conditions d’emploi. Il y a des impacts immédiats sur ces femmes-là qui sont observables. Les infirmières et les enseignantes, par exemple, sont épuisées. Elles font face à des problématiques qui sont toujours plus complexes tout en ayant de moins en moins de ressources pour y faire face. Elles sont dépassées et n’arrivent pas à fournir autant de services qu’elles le voudraient. En effet la demande dépasse largement ce qu’elles peuvent offrir compte tenu des conditions dans lesquelles on les fait travailler. Ça les épuise et les décourage. Et ça c’est quand leur poste ne disparaît pas complètement. Sur les utilisateurs des services qui sont démantelés, les conséquences sont nombreuses aussi. On peut parler d’un appauvrissement général des femmes: elles ont plus de difficulté à trouver des emplois stables et donc leur revenu en écope. Il devient plus difficile pour elles d’échapper à la pauvreté et par ricochet, cela devient plus difficile d’échapper à la violence, etc. Je pense qu’on commence à peine à ressentir les effets de cette précarisation et de cet appauvrissement général des femmes induit par l’austérité. Peut-être que dans les années à venir, on va se rendre compte que c’est encore plus grave que ce qu’on avait appréhendé. Chose certaine, il y a une augmentation généralisée de la détresse des gens et principalement des femmes parce qu’elles sont d’emblée plus pauvres que les hommes.

LD: Tu t’es montrée réservée concernant le passage de Sophie Brochu et de trois autres femmes qui étaient venues à «Tout le monde en parle» (émission sur Radio-Canada, ndlr) parler de l’ambition chez les femmes entre autres. Quels problèmes vois-tu dans leur discours?

AL: Je suis très critique par rapport à un certain féminisme qui est assez à la mode et qui dit que si les femmes veulent atteindre l’égalité, ce n’est qu’une question de volonté, d’efforts et de travail. Entendons-nous: le discours sur la promotion de l’ambition chez les femmes n’est pas mauvais en soi. Il n’y a personne qui va condamner le fait  que l’on dise aux filles qu’elles peuvent avoir des rêves sans modération et qu’elles sont au moins aussi bonnes que leurs collègues et camarades de classe masculins. Tout ça, ce sont des choses qui sont vraies et bonnes à dire et je n’ai rien contre ce discours-là, sur ce principe-là. Par contre, j’ai l’impression que les mêmes personnes qui tiennent ce discours sur l’ambition se montrent insensibles à la réalité de la majorité des femmes. Souvent ce sont des femmes qui elles-mêmes ont réussi, qui elles-mêmes sont dans des positions de pouvoir, et elles oublient que pour la majorité des femmes, la volonté individuelle n’est pas suffisante pour atteindre l’égalité. Il y a des obstacles matériels objectifs qui sont prononcés pour les femmes et qui sont des obstacles à leur atteinte de l’égalité. Ils ne peuvent pas être surmontés si on ne donne pas aux femmes les outils pour le faire, comme les services publics accessibles et universels pour échapper à la pauvreté, ou des services de garde, afin de s’affranchir de ce qui les empêche d’accomplir leurs ambitions. J’ai l’impression qu’il y a dans ce féminisme à la Monique Jérôme-Forget ou à la Sophie Brochu des femmes qui sont dans des positions d’influence, qui font partie de l’élite et qui ont oublié la réalité de la majorité des femmes. La majorité des Québécoises dépendent empiriquement des services publics dont ces femmes cautionnent le démantèlement. Je trouve ça très inquiétant. Je pense qu’il faut répondre à ces féministes-là que si l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes sont si importantes pour elles, il faut qu’elles prennent acte du fait que les défis auxquels font face la majorité des femmes n’ont rien à voir avec une question de volonté. Je pense que ce n’est pas assez dit dans l’espace public.

LD: Dans Second Début de Francine Pelletier, qui est l’une des cofondatrices du magazine féministe La vie en rose et dans «Des paillettes aux revendications: quelques bribes d’un possible renouveau féministe» que tu as écrit pour Nouveau Projet, vous abordez toutes les deux le féminisme «pop», le renouveau féministe. Est-ce que la grogne actuelle en lien avec l’austérité va donner un nouveau souffle au mouvement féministe selon toi?

AL: Je le souhaite. Une chose est certaine, c’est que le féminisme […] est à la mode. Même si on peut critiquer la façon dont certaines vedettes vont endosser le discours féministe et les idées qu’elles vont mettre de l’avant, le fait que ces préoccupations-là soient à l’agenda du jour est une bonne chose. Que des jeunes filles s’y intéressent, c’est une bonne chose. Cela ne veut pas dire qu’il faut gober un certain discours, un féminisme pop et libéral qui est mis de l’avant. Cependant, si on peut semer la graine chez de plus en plus de filles, je pense que c’est une très bonne nouvelle. Après, je souhaite que ça se concrétise dans des luttes et des effets réels sur l’égalité ainsi qu’en une plus grande solidarité. […] 

Jérémie Dubé-Lavigne
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Les grandes oubliées https://www.delitfrancais.com/2015/10/20/les-grandes-oubliees/ https://www.delitfrancais.com/2015/10/20/les-grandes-oubliees/#respond Tue, 20 Oct 2015 19:58:19 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=23603 La plus longue campagne électorale fédérale du l’histoire du Canada en est à son dernier souffle. Alors que nous sommes dans la dernière ligne droite, l’issue du scrutin semble difficile à déterminer, bien qu’une bataille serrée à trois se dessine très clairement. De nombreux thèmes ont été abordés par les différents partis en campagne. Qu’en est-il de la situation des communautés autochtones?

Le double discours de Stephen Harper

Les débats dans les médias se polarisent autour de la question du niqab, qui aurait profité aux Conservateurs. De nombreux électeurs sont allés voter appareillés de sacs de patates ou de masques de clown pour manifester leur opposition aux femmes qui prêtent serment au pays le visage voilé. Pourtant, une minorité de femmes portent le niqab, une cinquantaine au Québec selon le spécialiste des religions Frédéric Castel dans un article à La Presse de Rima Elkouri. On ne peut donc que dénoncer l’instrumentalisation de cette question dont on discute sans demander leur avis aux principales intéressées. Francis Dupuis-Déri en a parlé de manière très éloquente dans Le Devoir récemment. Le plus contradictoire est le fait que le gouvernement fédéral se positionne en grand défenseur des droits des femmes, alors que jour après jour, il failli à sa tâche et à sa responsabilité d’agir pour stopper le «féminicide» (terme utilisé par la journaliste Emmanuelle Walter dans son livre Sœurs volées, ndlr) qui se déroule actuellement sous nos yeux dans une indifférence quasi généralisée.

Une violence systématique, raciste et sexiste

Selon  Statistique Canada (2009), les femmes autochtones sont deux à trois fois plus susceptibles d’être violentées que leurs consœurs non-autochtones. Toujours selon la même source, près de deux tiers de ces femmes victimisées ont moins de 35 ans. Le constat est clair: les femmes autochtones subissent une violence qui est à la fois sexiste et raciste, due à la colonisation et à une oppression systémique. Elles sont aussi en danger en raison de leur style de vie précaire (plusieurs communautés dénoncent le fait de ne pas avoir d’eau potable, entre autres).

Des pistes de solutions

Plus tôt cette année, la commission Vérité et Réconciliation du Canada a rendu public son rapport. Ses conclusions sont sans équivoque: le Canada a commis un génocide culturel envers les communautés autochtones. La Commission y est allée de 94 recommandations afin d’amorcer le processus de guérison. Or, la partie n’est pas gagnée. Bien que Stephen Harper se soit excusé en 2008 pour les pensionnats autochtones, il persiste à ne pas déployer les efforts nécessaires et sincères pour renverser la situation.

Le silence conservateur a motivé une prise de conscience chez ses concurrents. Lysane Blanchette-Lamothe (Nouveau Parti démocratique) et Francis Scarpaleggia (Parti libéral), lors d’une récente réunion du Club Universitaire de l’Université pour Femmes de Lakeshore (Montréal Lakeshore Women’s University Club, ndlr) ont déclaré que si leurs partis respectifs remportaient une élection, ils mettraient en application les 94 recommandations de ladite commission ainsi qu’une enquête publique sur les femmes autochtones assassinées et disparues.

Des voix qui s’élèvent

Pour rétorquer à l’inaction conservatrice, des internautes de la communauté d’Iqaluit ont lancé une campagne via un hashtag sur le web «DoIMatterNow?» («Suis-je important maintenant?», ndlr).

Amnistie Internationale invite également la population canadienne à signer sa pétition réclamant une enquête publique sur les disparitions et les assassinats des femmes autochtones. Les organisatrices de la Marche mondiale des femmes 2015 ont également décidé d’en faire un enjeu de premier plan. Même Miss Univers Ashley Callingbull-Burnham, la première femme autochtone à porter ce titre, utilise la visibilité dont elle jouit actuellement pour mettre de la lumière sur les problématiques auxquelles font face les gens de sa communauté, une prise de position ayant eu des échos un peu partout.

Espérons qu’à force de bruit et de travail, ces voix parviendront à renverser l’inertie actuelle. On en a assez de l’inaction et de l’indifférence quand on parle des communautés autochtones.

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L’échec scolaire n’a pas de sexe https://www.delitfrancais.com/2015/09/29/23166/ https://www.delitfrancais.com/2015/09/29/23166/#respond Tue, 29 Sep 2015 15:51:49 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=23166 Esther Perrin Tabarly | Le Délit

Au cours des dernières années, les médias, la population et le gouvernement ont accordé une attention grandissante au décrochage scolaire des garçons au Québec. Ces derniers tireraient moins leur épingle du jeu en milieu scolaire comparativement à leurs camarades féminines. L’école ne serait pas adaptée à eux, bien que cela reste encore à démontrer scientifiquement. Plusieurs craignent que cet argumentaire soit récupéré et instrumentalisé par un mouvement masculiniste –qui est une forme d’antiféminisme– pour jeter de l’ombre sur une réalité qui est très peu abordée: le décrochage scolaire des filles.

Des raisons différentes au décrochage

En 2012, une recherche exploratoire de la Fédération Autonome de l’Enseignement (FAE) en partenariat avec Relais-Femmes et la chercheuse Isabelle Marchand  de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) s’est penchée sur la question. L’objectif était de mieux comprendre le phénomène du décrochage scolaire chez les jeunes filles et de trouver les meilleurs moyens de les réintégrer à nos institutions académiques. Cette recherche, qui repose sur des bases empiriques crédibles, ne vise aucunement à généraliser ses données à l’ensemble de la population, mais cherche plutôt à soulever des questionnements qui ont été mis de côté par les instances gouvernementales devant le «succès évident» des filles dans le réseau scolaire.

«Les jeunes adhérant le plus aux stéréotypes sexuels véhiculés dans la société sont beaucoup plus susceptibles de décrocher du milieu scolaire.»

L’étude révèle que les filles décrocheraient pour des raisons différentes que les garçons. Les problèmes d’adaptation en milieu scolaire chez les garçons seraient beaucoup plus visibles, extériorisés et exprimés par un «acting out», une «extériorisation»: l’agressivité, les problèmes de comportement, la toxicomanie ou encore l’intimidation. Chez les filles, ils seraient intériorisés et plus discrets (manque de confiance en soi, problèmes familiaux, violences sexuelles, etc). Les problèmes d’adaptation en milieu scolaire vécus par les filles seraient donc moins perceptibles, plus difficiles à déceler, voire carrément invisibles. Bien que l’adversité familiale ait des répercussions néfastes autant chez les garçons que les filles, ces dernières ont tendance à se «parentifier» (assumer un comportement de parent, ndlr) lorsque de telles situations surviennent, explique au Délit Lise Gervais de Relais-femmes.

Il y a unanimité sur le fait que la pauvreté est le facteur de risque le plus important lorsque l’on parle de décrochage scolaire, autant chez les garçons que chez les filles. Malgré la reconnaissance de ce fait, il y a eu peu de volonté politique au cours des dernières années pour assurer une meilleure redistribution de la richesse et l’instauration de politiques sociales adéquates. Les récentes mesures d’austérité qui touchent notamment le secteur de l’éducation le démontrent, explique Isabelle Marchand, en entretien avec Le Délit.

Déconstruire les stéréotypes sexuels

Les chercheurs Pierrette Bouchard et Jean-Claude St-Amant ont réalisé une vaste enquête au Québec auprès de jeunes du secondaire dont les résultats ont été consignés dans le livre Garçons et filles: stéréotypes et réussite scolaire (1996). À la lumière des résultats, la conclusion est que les jeunes adhérant le plus aux stéréotypes sexuels véhiculés dans la société sont beaucoup plus susceptibles de décrocher du milieu scolaire. Il y aurait une tendance chez les garçons, particulièrement ceux issus de milieux modestes, de s’éloigner du milieu scolaire en raison de cette identité de genre rigide et formatée. Celle qui veut que les garçons soient actifs et dérangeants contrairement à leurs camarades féminines chez qui le fait d’être dociles, à l’écoute et tranquilles est généralement prôné. On peut donc dire que le patriarcat fait non seulement du tort aux jeunes filles, mais aux jeunes garçons également.

«Plus une mère est scolarisée, plus les jeunes sont susceptibles de rester sur les bancs d’école»

Lise Gervais ajoute cependant que les emplois traditionnellement masculins sont généralement mieux rémunérés. Cette situation est surtout visible en région. En ce sens, lorsque les jeunes garçons décrochent, les options disponibles pour eux sont donc beaucoup plus attrayantes: à long terme, ils se retrouvent dans une situation financière beaucoup moins précaire que celles des jeunes décrocheuses. On parle en effet de 16 414 dollars de salaire en moyenne par année pour une fille sans diplôme d’études secondaires, contrairement à 24 434 dollars pour un garçon sans diplôme d’études secondaires. Mme Gervais insiste sur le fait que le Québec rattrape son retard en matière de décrochage, car les garçons raccrochent beaucoup plus aisément que les filles qui se retrouvent très souvent avec des responsabilités familiales, ce qui joue à la fois comme une barrière et une source de motivation pour le retour aux études. En octobre 2014, l’Institut de Recherche et d’Informations Socio-économiques (IRIS) dévoilait une publication qui visait à rappeler que, malgré des avancées considérables, le partage des tâches domestiques était encore inégal entre les femmes et les hommes. En effet, ce sont encore les femmes qui accomplissent une grande partie des soins des membres du ménage, ce qui comprend l’aide aux devoirs aux enfants, dans les pays de l’OCDE. «Plus une mère est scolarisée, plus les jeunes sont susceptibles de rester sur les bancs d’école», conclut Mme Gervais.

Des pistes de solutions

Pour changer la tendance, il faudrait s’attaquer de front à la pauvreté, considérant que c’est la cause première du décrochage chez les jeunes. De plus, il faut contrer les stéréotypes sexuels. Il est impératif de miser sur une analyse différenciée selon les sexes lorsque l’on parle de décrochage scolaire, de ses causes et de ses conséquences. La FAE suggère notamment de revenir au recensement long obligatoire aboli par le gouvernement Harper en 2011. Ce recensement était utilisé par le Ministère de l’Éducation et apportait des données essentielles notamment sur la situation des femmes et des jeunes filles. Finalement, il faut déployer des ressources et des structures plus solides pour repérer et intervenir auprès des jeunes filles, entre autres, victimes de l’adversité familiale.

Considérant le peu d’études réalisées sur la question du décrochage scolaire chez les jeunes filles au Québec, on peut se demander si cette réalité est aussi marginale que l’on tente de nous le faire croire. Une chose est sûre: lutter contre le décrochage scolaire des filles –non pas exclusivement, mais de manière spécifique– c’est lutter contre le décrochage scolaire des filles et des garçons. Dans une société se disant juste en droit envers tous s es citoyens, il est donc dans l’ordre naturel des choses de chercher à contrer l’abandon des jeunes garçons envers leurs études, sans pour autant ignorer la situation chez les filles. C’est une question d’équité.

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L’arbre qui cache la forêt https://www.delitfrancais.com/2015/09/15/larbre-qui-cache-la-foret/ https://www.delitfrancais.com/2015/09/15/larbre-qui-cache-la-foret/#respond Tue, 15 Sep 2015 20:30:44 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=22944 Au mois d’août dernier la venue à Montréal de Darius Valizadeh, plus connu sous son pseudonyme de Roosh V, pour y donner une conférence dans le cadre de sa «tournée mondiale» a fait l’objet d’une vive controverse. L’auteur et blogueur américain prône entre autre la légalisation du viol dans des propriétés privées. Le Conseil du statut de la femme, le regroupement québécois des CALACS (Centre d’Aide et de Lutte Contre les Agressions Sexuelles) et d’autres groupes de femmes ont dénoncé en chœur la venue de cet homme dans la métropole. Le maire Denis Coderre a déclaré qu’il n’était pas le bienvenu ici et la ministre responsable de la Condition féminine, Stéphanie Vallée, a aussi décrié sa venue (trop peu, trop tard dirons plusieurs).

Bien que les spéculations aillent bon train pour savoir si sa conférence a réellement eu lieu ou si l’on devait accorder de l’attention à cet individu ou non, les discussions ayant pris place à propos de sa venue sur le sol canadien sont symptomatiques d’un problème bien plus profond que plusieurs qualifient d’antiféminisme. Cet antiféminisme est d’autant plus inquiétant qu’il étend ses tentacules non seulement sur la toile, mais parvient également à trouver écho auprès des instances gouvernementales et décisionnelles.

Mélissa Blais connaît bien ce sujet. Elle est doctorante en sociologie et chargée de cours à l’Institut de recherches en études féministes de l’UQAM. Avec Francis Dupuis-Déri, enseignant en sciences politiques à l’UQAM, elle a lancé plus tôt cette année une version remaniée de l’ouvrage collectif  Le mouvement masculiniste au Québec : l’antiféminisme démasqué aux éditions du Remue-ménage. Pour elle, il ne fait pas de doute que lorsque l’on porte notre attention de manière exclusive sur ce blogueur, on peut oublier de mettre en lumière «le reste de la forêt» dont les divers arbres. Ceux-ci, au discours en apparence beaucoup plus respectable, mettent en péril les fragiles acquis qu’ont obtenu les femmes au cours des dernières années.

Les stratégies de ces masculinistes ou de ces «hoministes» sont insidieuses. Il y a de leur part une récupération de problématiques sociales telles que le décrochage scolaire des garçons, le suicide des hommes, la garde d’enfants dans les cas de séparation ou de divorce ou encore une présumée symétrie de la violence dans les cas de violence conjugale. Loin de l’idée de vouloir ignorer la souffrance des hommes, Blais estime qu’il ne faut pas se centrer exclusivement sur celle-ci et occulter celle des femmes. En effet, ces militants – car leur discours s’inscrit dans un mouvement – basent leur argumentaire sur la croyance erronée que les hommes seraient en crise en raison des femmes et des féministes. C’est donc tenir pour acquis que l’égalité entre les hommes et les femmes est atteinte, voire même que les femmes domineraient actuellement la société au détriment des hommes. Leur discours, qui peut sembler en apparence être un d’égalité, se fonde alors sur une prémisse fallacieuse. Bien qu’il existe des femmes qui intériorisent également ce genre de propos, Blais a observé au cours de ses recherches qu’il s’agit principalement d’hommes voulant maintenir le contrôle et les privilèges qu’ils possèdent sur les femmes. Cela s’inscrit donc dans une mouvance réactionnaire. Et tel qu’expliqué dans son livre, ces tensions ne datent pas d’hier.

Roosh V veut s’approprier le corps des femmes et son propos grossier est d’un extrémisme qui soulève l’indignation. Il suggère notamment aux hommes de se mettre en couple avec des femmes souffrant de troubles alimentaires sous prétexte qu’elles prendront mieux soin de leur apparence. Mais il existe des formes d’antiféminisme plus douces, qui passent beaucoup plus inaperçues, mais dont les conséquences et répercussions sont réelles. Le travail des militantes n’est donc pas terminé et le féminisme a, en 2015, toute sa pertinence. Nous dénonçons collectivement le racisme, l’homophobie, la transphobie. Il faudrait faire de même avec la haine des femmes.

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#AgressionNonDénoncée https://www.delitfrancais.com/2014/11/11/agressionnondenoncee/ https://www.delitfrancais.com/2014/11/11/agressionnondenoncee/#respond Tue, 11 Nov 2014 05:57:51 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=21776 Un soir d’hiver, il y a environ deux ans, j’attendais l’autobus de ville. Il faisait un froid glacial. Je bougeais sur place, histoire de me réchauffer un peu. Un taxi est arrivé à ma hauteur. C’était dans une rue résidentielle, sans personne aux alentours. Le chauffeur m’invite à monter. Je lui réponds que je n’ai pas d’argent. Il me dit que ce n’est pas grave. J’hésite, mais considérant le froid, l’autobus qui ne venait pas et le fait que c’est un taxi, je décide de monter. Je m’installe du côté passager, un banc de neige bloquant l’entrée du côté des sièges arrière.

L’homme se présente, me dit son nom. Je me présente aussi. Il semble gentil. Puis la première question qu’il me pose: «As-tu un copain?» La question classique. À partir de ce moment-là, je réalise que je me suis fait piéger en montant dans ce taxi. Je lui réponds «oui» en espérant qu’il me laisse tranquille. Erreur.

C’est alors qu’il pose sa main sur ma cuisse gauche. Et il la laisse là pendant 20-30 secondes au moins. Une éternité. Et je suis là à me débattre pour repousser sa main qu’il persiste à laisser sur ma cuisse. Puis, au bout d’un moment, il me demande: «Est-ce que je te mets mal à l’aise?». Je réponds: «Oui et j’aimerais que vous enleviez votre main de ma cuisse». Ce qu’il fait aussitôt.

Le reste du trajet se déroule en silence. Mais moi dans ma tête, je regarde son nom et sa photo, affichés sur son matricule de chauffeur. Je répète les informations dans ma tête parce que je ne sais pas ce qui m’arrivera ensuite.

Mais nous approchons de ma résidence. Je lui demande de me débarquer dans un stationnement près des commerces; je ne veux pas qu’il aille devant chez moi. Il part. Et je prends mon cellulaire pour retranscrire et enregistrer les informations que je me suis efforcée de retenir. Je les garde pendant plusieurs jours, voire quelques semaines. Je repense à l’affaire souvent. Puis, réalisant que je n’entendrai plus jamais parler de lui, je les supprime. Sans le dénoncer à la compagnie de taxi ni à la police.

Je pensais que cette histoire tomberait dans l’oubli. Jusqu’à ce que je tombe sur cet article de La Presse paru plus tôt en octobre dernier: «Agressions sexuelles dans les taxis: le SPVM enquête» (9 octobre 2014). Un suspect y est décrit.

Je me suis alors demandé si c’était le même homme. Que me serait-il arrivé si je n’avais pas été capable de tenir tête face aux avances du chauffeur? Est-ce que le fait de ne rien avoir dit par la suite a entrainé l’agression d’autres femmes? Ont-elles vécu quelque chose de pire? Je n’aurai probablement jamais de réponse à ces questionnements.

 Je n’ai pas rapporté ce geste déplacé pour plusieurs raisons. 

La première est que j’ai senti que je n’aurais pas de soutien dans mon entourage. Je pensais qu’on n’allait pas me croire ni même me prendre au sérieux. J’en ai d’ailleurs eu la preuve avec les deux personnes à qui j’ai relaté l’histoire, l’une d’entre elles s’empressant de me dire que «j’aurais dû faire attention».

Deuxièmement, je ne voulais pas être étiquetée comme une victime d’agression sexuelle. Ce geste était déplacé; or je n’ai pas vécu ce qu’il y a de pire dans le large spectre des agressions. Je suis retournée à ma vie d’avant assez rapidement et sans séquelles. 

Troisièmement, je n’avais pas envie de m’embarquer dans une panoplie de démarches qui n’aboutiraient probablement à rien considérant que je n’avais eu aucune blessure physique.Fuck that. Je voulais passer à autre chose le plus rapidement possible.

 Mais des incidents du genre, ce n’est pas la première fois que ça m’arrive. C’est arrivé à beaucoup de mes amies aussi. Et c’est pour ça que je m’implique. Pour qu’on cesse de porter la responsabilité des agressions sur les victimes. Pour qu’on enseigne aux jeunes hommes et aux jeunes femmes le respect de soi et le respect des autres. Il faut cesser de considérer cette problématique comme un problème individuel. C’est un problème social et culturel. 

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