John Levesque – Le Délit https://www.delitfrancais.com Le seul journal francophone de l'Université McGill Wed, 19 Sep 2018 19:44:40 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.9.8 La civilité à l’état sauvage https://www.delitfrancais.com/2011/11/22/la-civilite-a-l%e2%80%99etat-sauvage/ Tue, 22 Nov 2011 14:03:18 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=9920 Le Dieu du carnage est une pièce française, écrite par la scénariste et romancière Yasmina Reza. En ce début d’hiver, la Centaur Theater Company de Montréal présente une adaptation de la pièce en anglais (The God of Carnage, traduite par Christopher Hampton) mise en scène par Roy Surette. La pièce met en scène deux couples qui se rencontrent pour discuter d’une rixe ayant eu lieu entre leurs enfants. Si le sujet de la rencontre est ordinaire, les bienséances sont vites remplacées par la barbarie.

Crédit photo: Centaur Theater
The God of Carnage met le doigt sur la question existentielle qui hante tout géniteur: suis-je un bon parent? Si une bagarre entre deux enfants se transforme en un véritable pugilat entre adultes, c’est parce qu’on a tendance à supposer que le comportement d’un enfant est le reflet des valeurs qui lui ont été inculquées à la maison, ou même le résultat de tensions familiales. Au début, les Raleigh et les Novak se rencontrent pour analyser l’incident afin de permettre aux enfants de se réconcilier. Or très vite les parents se rejettent la faute à travers des accusations implicites. Après vingt minutes de conversation courtoise, la tension monte, et les adultes ne parviennent plus à dissimuler leur colère. Le spectateur peut dès lors s’installer confortablement et attendre que la situation dégénère, le sourire aux lèvres.

Alan Raleigh est un avocat d’affaires odieux qui interrompt constamment la conversation pour recevoir des appels téléphoniques. Sa femme, Annette, est névrosée jusqu’au bout des ongles: on attend la crise de nerfs avec impatience (et on n’est pas déçu!). Les défauts de la famille Novak sont moins flagrants mais on découvre au final que l’épouse est écrasante et que le mari est un homme rustre, aux préjugés nombreux. L’humour de la pièce se concentre sur les archétypes personnels et familiaux qui s’affrontent de façon grotesque. En effet le spectateur est témoin de toutes sortes d’insultes, pleurs, attaques physiques, destruction de mobilier et de haut-le-cœur soudains.

La grande force de cette pièce est de montrer l’attachement acharné que portent les parents à leur fierté familiale. Les couples ne sont pourtant pas des extrêmes diamétralement opposés. Ils sont en effet tout aussi éduqués, fortunés et concernés par la réussite de leurs enfants. Les parents sont égocentriques et ont le malheur de n’être qu’attachés à leur vision partiale de la famille idéale. Ainsi la confrontation des points de vue les renvoie à leurs incohérences. Une fois que les couples faiblissent, la pièce s’accélère, rythmée par les alliances qui se forment et se déforment: les femmes s’allient contre les hommes mais se séparent lorsque le camps de la morale attaque celui du laisser-faire, que les réalistes moquent les optimistes. Personne n’est à l’abri du reproche et chacun cherche un allié.

Le résultat est pathétique, ils n’y pas de héro, mais quatre parents humiliés, enragés, frustrés. Les enfants sont devenus spectateurs. L’audience est prévenue: parler des enfants des autres n’est pas une tendre affaire.

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Un biodôme humain https://www.delitfrancais.com/2011/10/18/un-biodome-humain/ Tue, 18 Oct 2011 15:49:54 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=9007 Zoo 2011 est en premier lieu une expérience de solitude collective pour le spectateur: on est invité à commencer l’exposition en groupe mais on est accueilli dans un grand espace dénué de décor et plongé dans une obscurité silencieuse. D’entrée de jeu, le groupe s’éparpille et se dirige vers les points de lumière qui dévoilent les participants de ce zoo humain. Le spectateur y découvre des scènes tant banales que surprenantes: on observe, par exemple, une femme rapiécer des vêtements avec une machine à coudre et un homme qui fait constamment les cent pas en parlant incessamment au téléphone. On voit aussi un vieillard qui prépare des doses de crack en faisant cuire du bicarbonate de soude sur une cuisinière, ou encore une femme haltérophile en plein exercice.

Crédit photo: Michel Ostaszewski

Si Zoo 2011 est donc un projet pour le moins atypique, c’est avant tout un hommage au spectacle original Zoo de 1977. En effet, 34 ans plus tôt, le Théâtre Expérimental de Montréal (l’ancêtre du  Nouveau Théâtre Expérimental) lançait une expérience sociale mais aussi comique: le but était de surprendre les visiteurs en mêlant scènes absurdes, comme la «femme-accident», et des animaux. Cette fois-ci, la mise en scène est différente car l’atmosphère est décidemment plus pesante, les participants sont concentrés sur leurs tâches et ignorent les visiteurs. Le silence du début laisse très rapidement place aux bruits sourds de moteurs d’avions et de grondements de tonnerres. Zoo 2011 ne cherche plus à divertir son public, mais à l’amener dans l’intimité de Montréal, pour observer ce que l’on y voit rarement.

Car, tel un voyeur, le spectateur déambule dans l’obscurité et observe ces «tableaux vivants» où des êtres anonymes répètent inlassablement les mêmes gestes. On peut parler de «tableaux vivants» parce que ces scènes ne sont pas des spectacles, les participants ne sont pas des acteurs et il y a très peu d’évolution. La répétition des gestes donne l’impression d’un voyage au cœur du quotidien caché d’un Montréal marginal. Face à un miroir, un travesti se prépare sans relâche en retouchant son maquillage et réarrangeant ses perruques: on regarde le moment précis mais transitoire d’une transformation qui se répète sans fin.

Crédit photo: Michel Ostaszewski

Mais il faut se demander si le spectateur ne devient pas lui aussi participant involontaire dans cette expérience: les réactions révèlent la véritable nature intime de ces scènes. Au début, on perçoit une certaine gène ou curiosité dans l’assemblée et progressivement, après plusieurs tours de salle, certaines scènes font sourire, ou même rire, tel que le «serial téléphoneur». À l’inverse la scène de l’infirmière s’occupant d’un handicapé provoque un malaise face à la vieillesse et la maladie. Certaines déclenchent même une curiosité malsaine, particulièrement lorsqu’on se retrouve face à un artiste tatoueur en plein travail de scarification sur une jeune femme. Passé les premières réactions, les visiteurs interrogent plusieurs des participant, mais on remarque qu’ils restent silencieux devant les scènes les plus marginales ou les plus personnelles: malgré la proximité physique, la distance sociale persiste et se fait sentir.

Crédit photo: Michel Ostaszewski

Zoo 2011 porte bien son nom car il s’agit bel et bien d’un zoo humain, et non pas d’un cirque: le but n’est pas de divertir mais d’exposer. On y voit des scènes banales et on y découvre des pratiques peu connues. On se promène selon son envie mais dans ce projet il n’y a pas de cage, mis à part la distance qu’on instaure nous-mêmes. Zoo 2011, une expérience sociale qui surprend, dérange et ne manque pas de provoquer une interrogation sur notre ville et notre regard.

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Parlez-vous manga? https://www.delitfrancais.com/2011/10/04/parlez-vous-manga/ Tue, 04 Oct 2011 13:38:39 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=8858 Depuis les années 80, le genre manga n’a cessé de s’étendre en Europe et en Amérique du Nord, accompagné par les dessins animés et jeux vidéo dérivés qui font dorénavant partie de l’éventail des loisirs occidentaux. Cependant, le manga reste un genre encore méconnu, particulièrement au Québec, en partie de par la proximité de la province avec les comics américains et les affinités avec les bédéistes franco-belges. Le manga reste donc un genre en marge qui se caractérise par une identité visuelle particulière et utilise un grand nombre de codes graphiques qui peuvent laisser le néophyte perplexe. C’est pour cette raison que la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) a mis sur pied l’exposition «Manga, l’art du mouvement».

Cédit photo: Louis-Étienne Dore
L’exposition, de taille modeste, accueille les visiteurs dans une grande salle lumineuse, divisée par de grands panneaux en suspension qui guident la visite et servent de présentoir aux œuvres exposées. Conçue par Laurent Rabatel, la mise en scène puise son inspiration dans une esthétique japonaise qui conjugue minimalisme et technologie pour mettre en valeur les codes du manga. L’une des premières installations présente les symboles graphiques utilisés pour illustrer les émotions et sentiments exprimés par les personnages. On y voit notamment la «goutte de gêne» ou encore la «veine de la colère» tracées avec des néons et placées sur des têtes sans visage. Pour Mira Falardeau, créatrice de l’exposition, cela illustre l’idée que «le manga est un genre principalement visuel, dans lequel le texte est souvent second et l’émotion s’exprime à travers l’image».

Afin d’encourager le public à apprécier ce genre résolument nippon, l’exposition l’initie aux codes et trucages graphiques qui permettent aux mangakas (auteur de manga) de représenter le mouvement et l’action. Ainsi, à travers les séries des grands mangakas tels que le précurseur Osamu Tezuka (Astro Boy, Le Roi Leo) ou encore le collectif féminin CLAMP (Sakura, chasseuse de cartes), on est appelé à comprendre l’importance de la forme des cadres et des bulles de dialogues qui interagissent avec les mouvements des personnages, ou des jeux de perspectives qui guident l’œil du lecteur vers l’action.

Cette importance du mouvement s’explique en partie par l’influence de l’histoire sur la scène artistique japonaise: ruiné par la Seconde Guerre mondiale, le développement de l’industrie cinématographique est coupé court. Quelques artistes se réunissent et, à travers les mangas, similaires aux storyboards des films Disney, parviennent à publier les histoires des films qu’ils aimeraient produire.

Au terme de cette leçon de décodage visuel, on est appelé à mettre en pratique ce que l’on a appris: après avoir enlevé ses chaussures, le visiteur accède à une bibliothèque composée de quelques séries complètes, qu’il peut découvrir, assis en tailleur sur un tatami. Bien que cette exposition soit assez courte, elle offre cependant une première expérience assez complète et attirante de l’univers manga. Elle s’inscrit d’ailleurs dans le cadre d’un ensemble d’expositions sur le Japon et les mangas, qui comprend aussi la «mangathèque» de la BAnQ, qui offre deux larges sélections d’œuvres adaptées aux âges des lecteurs. Si «Manga, l’art du mouvement» laissera les férus du genre sur leur faim, qu’ils se rassurent: la BAnQ a de quoi leur mettre sous la dent.

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