Jessica Szarek – Le Délit https://www.delitfrancais.com Le seul journal francophone de l'Université McGill Wed, 19 Sep 2018 23:06:47 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.9.8 Nostalgie du présent https://www.delitfrancais.com/2016/05/12/nostalgie-du-present/ Thu, 12 May 2016 15:55:42 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=25361 S’il convenait d’en douter, soyez rassurés: le rap américain présente encore de l’intérêt. En ce 26 avril, le tumulte légendaire du groupe Mobb Deep nous offre une preuve supplémentaire que l’essence de la culture hip-hop, d’abord née d’une prise de conscience politique et esthétique au milieu des années 1970, ne s’est pas totalement noyée dans l’industrie du showbiz. Il reste quelques bribes de cet esprit «gangsta», «street-life», qui forme encore une des caisses de résonnance de l’identité des communautés afro-américaines, dans une nation où le racisme trace pieusement sa route.

Le rappeur irakien The Narcicyst débarque sur la scène de l’Olympia comme la première surprise musicale de la soirée. Yassin Alsalman — de son vrai nom — est aussi professeur et du haut de l’estrade il occupe l’espace sans complexe, échange avec le public et n’hésite pas à faire taire les bavards des premiers rangs. On s’imagine plutôt bien le silence respectueux qui doit régner dans ses salles de classes à l’Université Concordia, tant il ne plaisante pas avec la culture hip-hop. Croyez-le ou non, avec The Narcicyst comme professeur, il est possible de franchir les portes de l’institution montréalaise pour se rendre en «Art of cool» , «Hip-hop past, present and future», ou être en retard dans ses readings de «Beats, rhymes and life».

Courtesy of Jessica Lehrman

Mais ne nous éloignons pas de trop de ce soir de 26 avril où – enfin – le duo new-yorkais Mobb Deep vient de faire son apparition. Évidemment, l’excitation du public atteint des sommets dès lors que Prodigy et Havoc prennent le micro, comme ils le font depuis l’aube des années 1990, avec un punch qui ne fléchit pas. On est d’abord légèrement sceptique car on attend peut être trop de ces légendes du rap East Coast qui, dans la lignée de Nas ou Notorious B.I.G, ont su se démarquer par leur ton apocalyptique. Transformer des problèmes sociaux en épopée et tragédies de rue permet de donner du relief à la souffrance de tous les jours, et c’est aussi cette exploration qui fait de la musique rap un médium si précieux. L’un après l’autre, les grands classiques ne se font pas attendre: «Hell on Earth», «Quiet Storm», dommage que l’avalanche que les deux natifs du Queens débitent commence par manquer un petit peu de nuance. Elle forme un gros bloc qui assoiffe une instrumentalisation à la résonance pourtant moins rêche qu’il n’y paraît.

Une chose est sûre c’est que le cœur y est, tant du côté du public que de Mobb Deep, pour recréer l’ambiance de l’âge d’or du rap. Dans la fosse, casquettes et do-rags sont de rigueur pour se mêler à la foule réunie par ce même désir de secouer la tête à l’unisson. Sur scène: des hommages à Tupac, Phife Dog (A Tribe Called Quest) et même le nom du chanteur Prince — décédé le 21 avril — retentissent dans le micro de Prodigy.

Après ce bref interlude, les sujets sensibles qui ont longtemps été la raison d’être du mouvement hip-hop refont eux aussi surface. Bien que les sonorités du nouvel album livré au public montréalais s’éloignent des bons vieux beats des années 1990, la gravité de son contenu ne tranche pas avec la tradition qui a forgé leurs débuts. Un rituel de vrai caïd qui nous donne l’impression de bouncer dans les rues de la cité Queensbridge une grosse radio sur l’épaule — comme dans les films de Spike Lee — ou peut-être juste de contribuer à l’héritage des papis, papas et descendants du cosmos de musique rap d’ici et d’ailleurs, ce qui est tout de même quelque chose.

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Un air de Saul https://www.delitfrancais.com/2015/02/17/un-air-de-saul/ https://www.delitfrancais.com/2015/02/17/un-air-de-saul/#respond Tue, 17 Feb 2015 17:32:52 +0000 http://www.delitfrancais.com/?p=22430 Peu de temps après l’ouverture des portes, le petit bar-salon du Centre Phi est déjà presque rempli. Un coup d’œil alentour nous permet de faire un portrait rapide des futurs spectateurs: les mains dans les poches ou un verre à la main, en pleine conversation ou le regard perdu, les Montréalais présents ont le profil de ceux qui questionnent ce qui leur arrive. L’art de questionner, c’est quelque chose que Saul Williams semble maîtriser: rappeur, poète, acteur, écrivain et musicien, il n’hésite pas à se renouveler et débarque sur scène avec son sac à dos, une preuve de plus que l’artiste tient difficilement en place. Originaire de Newburgh dans l’État de New York, il vient aujourd’hui partager son parcours avec le public et le rappeur The Narcicyst, qui anime la discussion.

Saul Williams nous plonge dans le New York des années 90, peu après le commencement du hip-hop tel qu’on le connaît aujourd’hui. Il nous parle des soirées open-mic, des albums de rap, des lectures de poètes et autres aperçus de la scène culturelle souterraine qui lui ont donné ses premiers élans. Il rigole en disant qu’il possédait tous les albums de rap du moment car il n’y avait pas plus de vingt artistes connus à cette époque. Un conseil lorsque l’on vit dans une ville où tout va très vite: profiter de ce qu’elle a à offrir sans pour autant oublier qu’elle vit grâce à l’énergie de ceux qui l’habitent. Chacun a quelque chose à lui apporter et c’est donc en temps que spectateur mais aussi acteur que Saul Williams a vécu son expérience new-yorkaise.

Au même titre que des rappeurs comme Nas, Mosdef, Wu Tang clan, Talib Kweli ou encore K’naan, Saul Williams fait partie d’un mouvement qui, même s’il a pris de plus en plus d’ampleur, a réussi à conserver une certaine authenticité. Contrairement à la voie que d’autres ont choisie, il honore des groupes tels que le Wu Tang qui ont réussi à garder ce qu’il définit comme l’«underground sensibility» de leurs débuts. Mais le domaine d’intérêt de Saul Williams ne se limite pas à la musique et c’est au cours d’un voyage en Afrique, dans le wagon d’un train de nuit, que lui vient l’envie de jouer différemment avec les mots: à travers la poésie. Il décroche alors une maîtrise en arts dramatiques à l’Université de New York et se familiarise peu à peu avec ce nouveau milieu en fréquentant le monde des cafés poétiques. C’est la poésie qui lui permettra de prendre peu à peu du recul sur le rap et d’affiner son esprit critique vis-à-vis de l’industrie du show business qu’il aspire toujours à contourner.

Au cours de la conférence, il cite Neil Young, Jimi Hendrix: des artistes qui, pour lui, sont parvenus à se projeter au-delà d’eux-mêmes et créer quelque chose de durable qui a traversé plusieurs générations. C’est d’ailleurs à travers de telles influences qu’il a pris conscience de la portée politique de l’art et des dangers de l’indifférence. Beaucoup de choses s’échappent du discours de Saul Williams; parfois il se lève, fixe le public avec un regard captivant et le rythme de sa voix grave donne du poids à ses idées. Entre deux réflexions, il multiplie les références historiques et politiques, allant de Georges Washington au mouvement Occupy Wall Street en passant par l’épisode Ferguson, et rappelle l’importance de questionner la perspective de l’information que l’on reçoit.

Une chose est sûre, Williams est un vrai M.C (Maître de Cérémonie) et sait capter notre attention. La conférence se clôt sur deux prestations: un poème et une chanson a capella. On aurait voulu que cela dure plus longtemps et l’on ressort de la salle captivé, le cerveau bouillonnant. Toute source d’inspiration est précieuse mais en l’occurrence, cette découverte s’est révélée surprenamment marquante.

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