Jade Weymuller – Le Délit https://www.delitfrancais.com Le seul journal francophone de l'Université McGill Thu, 21 Feb 2019 23:43:10 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.9.9 Tombé sept fois, huit fois debout https://www.delitfrancais.com/2010/11/18/tombe-sept-fois-huit-fois-debout/ Thu, 18 Nov 2010 06:27:43 +0000 http://delitfrancais.com/?p=4495 CV, entretiens d’embauche, lettres de candidature: preuves de motivation ou objets de découragement? 8 Fois debout dresse le portrait d’Elsa, jeune trentenaire plongée dans une grande précarité. Elsa vit de petits boulots au noir, et sa seule famille est son fils de 10 ans dont elle a perdu la garde et qui vit chez son père. Elsa cherche désespérément un travail convenable et déclaré pour récupérer la garde de son fils mais enchaîne les entretiens ratées. Elle fait un jour la rencontre de Mathieu, son voisin de palier, lui aussi au chômage. Comme le proverbe le dit, tombé sept fois, huit fois debout.

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Le premier long métrage de Xavier Molia est un joli exercice d’équilibre entre comédie et drame. Il dépeint, entre autres, l’hypocrisie des procédures d’embauche et la dure réalité du marché du travail qui se veut de plus en plus exigeant. Les dialogues entre Elsa et Mathieu sur la façon de valoriser son CV sont hilarants. «Le tir à l’arc, c’est bien ça, ça fait sportif et intelligent», s’exclame Elsa en commentant le CV de Mathieu.

On y voit aussi une satire de la pression sociétale qui nous pousse à faire des choix de carrière raisonnables et à poursuivre ses études jusqu’au bout sans laisser de place au doute, signe d’instabilité. On dispose de très peu d’informations sur Elsa, mais sa personnalité, tout comme celle de Mathieu, devient vite attachante. Elsa ne se plaint jamais et ne cherche pas à mentir sur sa situation, malgré la pitié de son ex-mari et le regard critique des employeurs.

Plutôt qu’un film politique, 8 fois debout est une fiction sur ces personnages bancals qui refusent de résumer leur identité à celle de leur travail. Xavier Molia élude toutes sortes de clichés sur la misère en montrant qu’il existe des situations de désarroi, même pour des personnes cultivées. L’impact des difficultés financières sur les relations avec autrui est mis en valeur. Elsa et Mathieu remettront constamment leur histoire amoureuse à plus tard puisqu’ils n’ont «pas la tête à ça». Elsa a honte de sa situation vis-à-vis de son fils, ce qui l’empêche de s’occuper de lui durant les fins de semaine. Le cercle vicieux de la précarité (pauvreté, dépression, manque d’estime de soi, chômage, pauvreté) est particulièrement bien dépeint.

Loin d’être un film social, 8 fois debout montre certains fléaux toujours présents en France, un pays qui reste marqué par la hiérarchie des classes. Sans être explicitement politique, le film réussit à valser entre une implicite critique sociale et une histoire d’amour, tout en abordant les difficultés de la monoparentalité. Le film prend fin sur l’importance de la solidarité et des relations humaines dans une société de plus en plus égoïste.

Le bémol du film est un problème récurrent dans le cinéma français: l’absence de minorités visibles à l’écran. Le seul «étranger» est un américain. De plus, Elsa, jolie blonde, n’a pas les marques  physiques de sa condition sociale. Le film manque donc de réalisme. Cependant, dans les entretiens, Xavier Molia explique que son objectif était de présenter une forme de marginalité dans laquelle beaucoup de personnes pourraient se reconnaitre. Dans ce sens, le film tient remarquablement bien.

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De l’autre côté de l’objectif https://www.delitfrancais.com/2010/10/26/de-l%e2%80%99autre-cote-de-l%e2%80%99objectif/ Tue, 26 Oct 2010 05:46:50 +0000 http://delitfrancais.com/?p=3924 Great Directors d’Angela Ismailos, portrait de dix réalisateurs (Catherine Breillat, Richard Linklater, John Sayles Bernardo Bertolucci, David Lynch, Stephen Frears, Agnès Varda, Ken Loach, Liliana Cavani et Todd Haynes), prend l’affiche cette semaine au Cinéma du Parc. Tous de renommée mondiale, ils partagent une vision similaire de la création artistique: faire prévaloir l’authenticité de leurs œuvres sur une intention purement commerciale du cinéma. Ismailos cherche à comprendre l’origine de l’inspiration artistique et ce qui rend ces réalisateurs, acclamés pour leur provocation et leur personnalité, si singuliers.

Alternant ces diverses rencontres, Ismailos adopte un point de vue particulièrement touchant qui souligne les sentiments des cinéastes en relation avec leur succès plutôt que de donner de simples faits biographiques. La réalisatrice du documentaire nous fait ainsi voyager à travers les esprits de ces grandes figures du cinéma. Échecs au box-office, contraintes financières, exigences du public: chacun explique la complexité de la relation entre le désir d’intégrité artistique et le besoin de correspondre aux attentes du public.

La réalisatrice met en évidence, entre autres, l’influence du contexte historique et socio-politique sur leur création, entre censure et source d’inspiration. Catherine Breillat voit en l’obscénité censurée une forme d’esthétisme: «Ce qui est interdit vous laisse interdit». Reconnue mondialement aujourd’hui, Breillat a longtemps été la bad girl du cinéma français. On peut observer le même phénomène avec Le dernier Tango à Paris (1972) de Bertolucci, censuré pendant trois ans, puis acclamé par la presse.

Isamailos évoque aussi certains événements politiques et mouvements cinématographiques liés à la carrière des réalisateurs: la rupture thématique et stylistique du cinéma avec Mai 68, la Nouvelle Vague, le néo-réalisme italien, la longue prépondérance des visions masculines au cinéma, l’Allemagne nazie, la classe ouvrière en Grande Bretagne et son influence sur les œuvres de Ken Loach… Bien que certains enjeux socio-politiques soient mis en évidence, le documentaire reste centré davantage sur les motivations créatrices des réalisateurs.

Il traite aussi de l’impact des aînés du cinéma, des réalisateurs tels Hitchcock, Fellini, Billy Wilder, Pasolini, Fassbinder, Bergman, parmi tant d’autres, sans qui certains réalisateurs d’aujourd’hui n’auraient pas exercé leur métier. Ismailos forme ainsi un excellent point de rencontre entre les différentes influences cinématographiques des réalisateurs et leur propre créativité.

Great Directors est un bel hommage à petit budget au cinéma d’auteur. Authentique, il dévoile à la fois la beauté du métier et les angoisses qu’il suscite. Malgré l’absence de certains cinéastes, qui auraient pu rendre ce documentaire plus complet dans une perspective internationale (l’absence d’Almodovar, par exemple, est étonnante), le projet d’Ismailos est une réussite de par les vérités et l’intégrité qui se dégagent des entrevues.

Profondément personnel et concentré sur l’art du cinéma et de ses artistes, tous les spectateurs dont l’âme artistique est fascinée par le processus de création se raviront de ce film.

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