À 6 ans, on m’a appris à être Noir

Grandir dans la différence.

Parker Le Bras-Brown | Le Délit

Récemment, j’ai eu l’opportunité d’assister à l’atelier qu’ont animé Jael Richardson et Malcolm Gladwell pour l’édition 2020 de C2 Montréal, une conférence montréalaise annuelle sur le monde de l’entreprenariat et de la créativité. Tous deux auteurs métis afro-canadiens, leurs discussions avaient pour thèmes l’identité et la manière par laquelle on définit la nôtre. Rapidement, à titre d’activité, Malcolm Gladwell a invité son interlocutrice et l’audience à lister ce qu’il appelle an identity stack, une pile identitaire. Pour ce faire, il suffit de sélectionner cinq mots qui représentent le mieux, selon nous, les facettes de notre identité, puis de les classer. Plutôt simplet comme méthode, me direz-vous peut-être, mais même si je le crois aussi, je me dois d’avouer qu’elle s’est avérée porteuse de réflexions. Effectivement, lorsque Jael Richardson s’est mise à énumérer les éléments de sa liste, je savais qu’un mot en particulier allait s’y retrouver. Pour commencer, « chrétienne » ensuite « autrice » et puis le voilà, « Noire ». Inconsciemment, je l’attendais comme une évidence.

Moi-même issu du métissage, ce mot se retrouvait dans ma liste. Où exactement, c’est dur à dire. Cependant, c’est plutôt le « quand » de son apparition dans mon univers identitaire que je trouvais intriguant. Pourquoi, aussi, étais-je si peu surpris que ce mot se retrouve dans la liste de Mme Richardson ? 

Un apprentissage

Comme elle, j’ai grandi au Canada et je ne suis pas sûr que ce mot ait toujours figuré dans mon lexique identitaire. Certainement pas avant l’âge de cinq ans, ou du moins pas de cette manière-là. Oui, j’étais conscient que ma couleur de peau était différente de celles des autres enfants, que celle de ma mère était différente de celle de mon père, qui, elle, était différente de celle des parents d’autres, mais sans plus. Mon père était camerounais, je l’étais aussi. 

Je n’étais plus seulement québécois et camerounais. J’étais Noir. Qui plus est, je l’ai été dans l’œil de l’autre avant de l’être dans le mien

S’ensuivit l’école primaire. Située au cœur du Plateau Mont-Royal, il y avait une certaine diversité, mais reste que l’ensemble des enfants non-blancs formaient tout de même une minorité. Je me compte chanceux de ne pas avoir fait face à un racisme ouvert et explicite durant ces années, ou très peu, mais c’est tout de même durant cette époque que j’ai commencé à me définir comme un individu noir. Comment cela s’explique-t-il ? N’aurais-je pas dû demeurer, comme pendant ma petite enfance, insouciant de ma couleur de peau ? Je dois avouer moi-même avoir de la difficulté à répondre à ces questions. En partie, je crois que la manière dont mes camarades de classes m’associaient aux autres enfants noirs ou métis y était pour quelque chose. On présumait, par exemple, que parce que ma peau avait un niveau de mélanine similaire à celui d’une certaine autre jeune fille, je devais nécessairement avoir le béguin pour elle. C’est au fil de remarques soulignant la différence que je l’ai intériorisée. Et cela allait du bénin « est-ce que tu bronzes ? » au moins bénin « t’es comme du sperme dans du Nesquik ».

Je n’étais plus seulement québécois et camerounais. J’étais Noir. Qui plus est, je l’ai été dans l’œil de l’autre avant de l’être dans le mien.

Une expérience commune

Depuis, le monde dans lequel j’évolue ne cesse de me le rappeler, en bien ou en mal. Secondaire, cégep, université, médias, travail, etc. Je traverse toujours les environnements en étant conscient de la manière dont l’on me perçoit. C’est un processus que j’ai tellement intégré qu’il a façonné mon identité à un point où je présume que « Noir » se retrouve dans les piles identitaires de nombreux individus que je ne connais même pas. L’omniprésence de ces rappels est telle qu’il m’est difficile d’imaginer qu’une personne noire ne puisse avoir en tête ce mot qu’on lui a appris à utiliser pour se définir. 

Je reste conscient que tout le monde n’était pas mal intentionné. Les mêmes personnes qui ont souligné cette différence dans mon parcours ont elles-mêmes dû apprendre à le faire. Cependant, il m’est de plus en plus difficile d’accorder le bénéfice du doute à ceux qui devraient mieux savoir. Comme ce soir de décembre 2017, où je buvais du gin dans une ruelle avec un ami lorsqu’une voiture de police est passée. Avant qu’elle ne fasse marche arrière pour entrer dans l’allée où nous étions, mon ami m’a donné la bouteille que j’ai rapidement jetée dans une poubelle. La suite était écrite dans le ciel : interception, argumentation, amende. Après tout, nous étions effectivement dans le tort. Sauf que, moi, j’ai reçu une amende. Mon ami, non. Mon ami, c’est Gali Bonin.


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