La dénonciation : entre droits et justice – Le Délit
La dénonciation : entre droits et justice
Par · 26 juillet 2020
La récente vague de dénonciation des violences à caractère sexuel ne manque pas de soulever d’importantes réflexions sociétales.
Image par Margaux Brière de la Chenelière | Le Délit

C’est avec raison que l’on soupçonne souvent que se cache derrière les appels à la mesure, en matière de luttes sociales, un pervers désir de maintenir le statu quo, c’est-à-dire de pérenniser l’oppression. Car le statu quo ne profite qu’à l’oppresseur qui trouve dans la condition présente la légitimation tacite de son « innocence ». 

Pour s’en convaincre, ne songeons qu’aux récentes manifestations contre le racisme systémique ; les commentateurs de droite s’en donnaient à cœur joie de souligner le caractère parfois violent et destructeur des manifestations afin d’en appeler à leur conclusion, tout en ne souhaitant absolument pas discuter des enjeux de fond, réels et tangibles, qui motivent l’insurrection populaire. Un président de la loi et l’ordre rime souvent avec un président de l’oppression et la stagnation. Ceci étant dit, il n’en demeure pas moins que, précisément par leur caractère collectif, les luttes sociales nous commandent de nous interroger, collectivement, à propos des principes qui les animent. J’ajouterais d’ailleurs que considérer qu’une oppression ne concerne qu’un groupe et n’est pas l’affaire de toute une société est une bêtise monumentale. Il importe également de bien saisir que la requête d’une discussion ne revient pas nécessairement à mendier la mesure ; il s’agit au contraire autant de préparer l’« après » du mouvement que son « maintenant ». Autrement dit, dans quel type de société souhaitons-nous vivre, que sommes-nous prêts à sacrifier, contre quoi, et pourquoi? La présente vague de dénonciation des violences à caractère sexuel ne peut pas s’affranchir d’une telle discussion.

J’aimerais souligner d’emblée que je me trouve parfaitement en accord avec l’idée générale guidant les présentes dénonciations, à savoir croire les victimes « automatiquement » afin de vaincre enfin la spirale du silence de cette oppression par trop réelle ; libérer de la peur de ne pas être crues toutes les victimes qui se sont tues trop longtemps ; par la multiplication des témoignages, leur redonner confiance ; par la confiance, leur dire qu’elles ne sont pas seules et, par le fait même, faire comprendre aux gens toute la gamme d’actions entrant dans le spectre des violences sexuelles (du commentaire déplacé à l’agression qualifiée, en passant par le harcèlement psychologique et physique). Dans l’idée qui l’anime, donc, le mouvement actuel est légitime, souhaitable, salvateur. Dans certaines de ses itérations, toutefois, ce dernier soulève nombre de questions qui ne peuvent être écartées, et qui se doivent d’être discutées.

Langues déliées, opprobre listé

Parmi les formes possiblement problématiques que revêt ce mouvement, je pense principalement à ces listes d’agresseurs qui circulent sur les réseaux sociaux où sont mis côte à côte, sur un pied d’égalité du blâme, pour le dire ainsi, criminels et grossiers indécents. Ces listes, qui se situent, en les poussant à leur paroxysme, dans le sillage des principes précédents, entrent pourtant en conflit direct avec d’autres principes que l’on juge vitaux, notamment la présomption d’innocence et le droit à un procès juste et équitable. Lors de l’écriture de nos constitutions occidentales (et de toutes celles qui en sont dérivées) nous avons jugé – et maintenons depuis – que ces principes étaient primordiaux. Or, dans le mouvement actuel (c’était tout aussi vrai du mouvement #moiaussi), ils sont directement remis en question : les passions rugissantes du tribunal social se substituent à la froide rationalité de l’État. La sentence rendue par Facebook n’a pas de portée légale, mais elle guillotine tout autant – la guillotine, après tout, n’est plus accessible à la loi contemporaine. Nous assistons dès lors à une épineuse lutte de principes, et il n’est pas certain que celle-ci trouve une issue évidente.

Il faut en effet nous rendre à l’évidence que, comme par une nouvelle interprétation de la dialectique des Lumières, ces principes – la présomption d’innocence et le droit à un procès juste et équitable – qui virent le jour afin de limiter l’arbitraire et d’assurer l’impartialité de la justice « pour tous », servent aujourd’hui, pernicieusement et trop souvent, à pérenniser l’oppression – cela est vrai des policiers meurtriers relâchés avec compensation, cela est vrai des violeurs innocentés faute de preuves suffisantes (notons toutefois que dans les deux cas, l’individu accusé demeure socialement « violeur » ou « meurtrier »). Comme ce fut le cas au 18e siècle avec la proclamation des droits de l’homme qui, en le libérant de son servage, permirent à l’ouvrier d’entrer dans la servitude salariale, les droits apparaissent ici comme des couteaux à double tranchant. En quelque sorte, l’oppression systémique dans les démocraties occidentales est servie par ces mêmes normes et droits dont on dit pourtant qu’ils forment leur noblesse et leur grandeur. 

Quelles valeurs, quelle justice?     

Dès lors, que faire? Faudrait-il accepter d’écarter la présomption d’innocence et le droit à un procès juste et équitable lorsqu’il apparaît clair que ces principes massacrent d’autres idéaux que nous chérissons et risquer ainsi l’ouverture de la boîte de Pandore de l’arbitraire? Ou faudrait-il les maintenir coûte que coûte au nom d’une société à venir où nous les voulons présents? Une chose est certaine, nous sommes souvent à même de trahir nos valeurs constitutionnelles au nom d’autres principes lorsque cela nous chante – ne pensons ici qu’à la loi 21 qui est objectivement discriminatoire (qu’elle soit « bonne » ou « mauvaise ») au nom de la laïcité. Si nous sommes prêts à brimer le droit à la croyance religieuse et à la dignité pour quelque chose d’aussi vague que la « laïcité », peut-être sommes-nous à même de tordre un peu le bras à la présomption d’innocence en invoquant une valeur aussi substantielle et noble que l’égalité entre les sexes. Enfin, pourrait-il y avoir un État d’exception en matière de luttes sociales?

Et si j’écris « tordre un peu le bras », c’est qu’il est un topos un peu fatiguant dans ce débat, celui de l’absolue sainteté de l’innocence de l’un qui absout de sa culpabilité la multitude. Certes, il existe des erreurs judiciaires, des innocents sont condamnés à tort, il y a un risque que certaines dénonciations soient le fruit de motivations mesquines ; mais les statistiques flageolent, au point de la rendre insupportable, la « thèse de l’exception ». Et d’ailleurs, ressasser ad nauseam cette crainte que la justice pour tous conduise à l’injustice pour l’un, en raison de la « mesquinerie » de l’autre, c’est encore répéter le trope malsain de la « femme » vile et mesquine – c’est invoquer au 21e siècle la sorcière du Moyen-Âge. S’il est si ardu de croire la femme, c’est peut-être puisque nous évoluons toujours dans l’air vicié émanant d’une représentation outrancière de celle-ci créée par des millénaires de patriarcat. La plupart de nos classiques en font foi, de la Marquise de Montreuil à Emma Bovary, d’Un tramway nommé Désir à Blow-Up.

C’est justement en raison de l’omniprésence, encore aujourd’hui, de la femme-objet-de-conquête-de-plaisir-et-de-désir dans nos représentations culturelles (par la médiatisation desquelles notre conscience accède à la « réalité ») qu’une Terreur culturelle comme celle que l’on connaît actuellement se justifie peut-être. La thérapeutique prescrite à cette autre pandémie qu’est l’oppression sexuelle est ainsi sans doute plus culturelle et éducative – se situant au niveau des habitus – que légale : il faut révolutionner l’imaginaire. Mais pour ce faire, il nous faut nous affranchir de toute complaisance : si nous sommes conséquents, nous ne pourrons plus, par exemple, nous dire féministes et encenser pourtant, en le chantant à tue-tête, un hip-hop malsain glorifiant la culture du viol. Il y a tant à faire.

Le mal par l’ignorance et le féminisme pour l’humain

Bien que le débat soulève plus de questions qu’il n’en résout (car, de toute manière, si je puis m’arroger la légitimité de parole du citoyen, il m’est impossible de prétendre à celle de l’expérience vécue des victimes), deux thèses, qu’il nous faut toujours garder en tête dans ce débat, semblent apparaître. 

La première est dite « socratique » et pose que le mal est toujours fait par ignorance. Elle commande une certaine charité envers les agresseurs qui ne sont pas toujours conscients de l’horreur de leur acte – une subjectivation sociale culturelle défaillante la leur rend trop souvent invisible. Nous devons ainsi, par-delà l’opprobre et la haine, leur tendre la main honnête du dialogue visant la compréhension véritable : aveuglément accuser, châtier, détruire et punir n’entraînent bien souvent pas le changement subjectif que l’on souhaite si ardemment. Il en va ici de même que du racisme : si l’acte est toujours odieux et méprisable, le sujet le commettant, lui, demeure un être humain qui peut être rédimé – certes se situe-t-il dans la cave à contempler les ombres, mais le soleil existe.

Et justement, la seconde thèse concerne le féminisme qui, à travers la femme, devra toujours demeurer un mouvement d’émancipation de l’être humain. Cette auguste vérité n’est pas comprise par beaucoup de machistes qui, sinon, se joindraient, je l’espère, à la lutte. Mais elle est aussi niée par une frange du féminisme contemporain qui, pour des raisons que l’on comprend – la fureur légitime devant l’oppression aveugle – veulent faire du mouvement une énième et stérile lutte identitaire. Les violences faites aux femmes doivent être mises en lumière pour ce qu’elles sont : des violences faites aux femmes. Elles devront néanmoins toujours être combattues au nom de l’humain, à qui l’on doit tout et qu’elles enchaînent dans la fange épaisse de l’inégalité.

 
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