Désobéir, c’est construire – Le Délit
Désobéir, c’est construire
Par · 17 septembre 2019
Un guide non-exhaustif de la désobéissance civile : philosophie, tactiques et implications.
Image par Béatrice Malleret | Le Délit

Cet article n’est pas un appel à s’engager dans des actions de désobéissance civile. Il vise à partager avec les lecteur·rice·s les informations apprises lors d’une journée de formation à la désobéissance civile organisée par le groupe environnemental Exctinction Rebellion Québec. La première chose à retenir est que les actions de cette nature présentent d’importants risques et des conséquences très réelles, qui ont des implications différentes dépendamment des situations socio-économiques et personnelles de chacun·e. Ainsi, c’est plutôt un guide non exhaustif pour quelqu’un·e qui souhaiterait s’engager de cette manière. La situation climatique appelle à des mesures à la hauteur de l’urgence. La désobéissance civile y trouve tout son sens, mais c’est une méthode qui s’applique à bien d’autres luttes, tout comme il y a une multitude d’autres méthodes pour lutter contre l’effondrement climatique. Dans tous les cas, pèse le pour et le contre, renseigne-toi et réfléchis bien avant de t’engager dans une action.

Comme tu vas le voir, la non-violence est un principe clé de la désobéissance civile. Être violent ne t’aidera pas à atteindre tes objectifs. Si tu adoptes des tactiques violentes pour te battre contre un système que tu juges violent, tu brouilles la distinction entre toi et tes adversaires. L’objectif de la désobéissance civile, c’est de participer à la vie politique publique, pas de la détruire. 

Voici donc une introduction à la désobéissance civile, pour ceux·elles qui souhaitent s’y engager, mais aussi pour ceux·elles qui ne connaissent pas ce mode d’activisme et qui veulent mieux le comprendre — ou le découvrir.

Béatrice Malleret

La désobéissance civile, qu’est-ce que c’est ?

Il n’y a pas d’unanimité sur la définition de la désobéissance civile. Cependant cinq principes sine qua non caractérisent une action de désobéissance civile, sans lesquelles une action ne peut être qualifiée comme telle.

Premièrement, l’action doit être volontaire. L’idée est d’envoyer un message fort : puisque tous les autres recours ont été épuisés dans notre combat et que la situation est trop grave pour ne pas agir, nous sommes prêt·e·s à désobéir, et ce malgré les risques.

Deuxièmement, la désobéissance civile est une action politique : c’est un engagement qui est résolument au service du bien commun et non pas pour son intérêt personnel.

Troisièmement, ce sont des actions qui sont publiques et assumées. En étant publiques, elles rappellent l’importance de la distinction entre moralité et légalité. Ce qui est légal n’est pas forcément moral, et inversement. Dans ce sens, c’est un appel à être jugé·e sur le caractère éthique d’une action et non pas uniquement sur son caractère légal. 

Quatrièmement, c’est une action qui est nécessairement régie par un principe moral supérieur. Puisque ces actions ne sont généralement pas régies par le principe de légalité, elles doivent être guidées par un principe moral, telles que l’égalité ou la protection de la planète. Grâce à cela, elles permettent de mettre l’opinion publique de son côté et de questionner la légitimité de la justice étatique.

Enfin, le dernier principe est celui de non-violence. En général, les actions de désobéissance civile cherchent à s’opposer à un système violent. S’opposer à la souffrance en cherchant à faire souffrir, c’est non seulement perdre l’avantage moral dont tu disposais, mais aussi le moyen parfait pour créer une spirale de violence qui devient rapidement hors de contrôle. Par ailleurs, il faut être conscient·e que la désobéissance civile est une manière de se faire entendre dans un état de droit où la violence n’a pas sa place. En étant non-violent·e, tu ne t’opposes pas seulement à tes adversaires, mais aussi plus généralement à un état de droit qui doit être remis en cause.

La non-violence se justifie aussi pour des raisons stratégiques. Historiquement, les résistances non-violentes ont atteint leur objectif à des taux plus élevés que les résistances violentes. En effet, recourir à la violence, c’est offrir à ses adversaires les arguments dont il·elle·s ont besoin pour justifier leur propre violence. Et en étant réaliste, il faut également reconnaître que le rapport de force entre les activistes et l’État penche bien souvent du côté de l’État. En revanche, la non-violence souligne la violence structurelle de ceux·celles à qui tu t’opposes. De ce fait, elle crée un dilemme pour l’État : s’il réprime le mouvement violemment, cela va générer de la publicité et de la sympathie pour le mouvement. S’il ne le fait pas, tu auras tout l’espace public pour faire valoir tes idées et rallier des gens à ta cause. Dans les deux cas, le mouvement que tu défends sortira gagnant.

Comment préparer une action ?

Il y a plusieurs questions à se poser pour décider de quelle action mener.

Quelle est la problématique de la lutte ?

Autrement dit, quelles sont tes raisons pour agir ? En fonction de ton objectif, tu adopteras des tactiques différentes. Si tu as besoin de créer un mouvement de grande ampleur pour gagner ton combat, l’objectif de ton action va probablement être d’informer la population et de faire valoir ton point de vue. Pour ce faire, tu pourrais par exemple protester devant un lieu symbolique pour obtenir l’attention des médias. Au contraire, si tu cherches à faire plier un adversaire ciblé, tu auras peut-être intérêt à adopter d’autres tactiques. L’idée est de savoir pourquoi tu t’engages pour savoir comment t’engager.

Quel est l’environnement socio-politique dans laquelle ta lutte s’inscrit ?

Il est important d’avoir une conscience claire de l’environnement dans lequel s’inscrit ton combat. Ainsi, tu pourras identifier les potentiels obstacles auxquels tu devras faire face ou les opportunités dont tu pourras bénéficier.

Par exemple, tu peux diviser les acteurs de la scène publique en cinq catégories : allié·e·s actif·ve·s, allié·e·s passif·ve·s, neutres, opposant·e·s actif·ve·s et opposant·e·s passif·ve·s. L’on a tendance à penser que pour faire progresser une cause, il est indispensable de convaincre les opposant·e·s les plus radicaux·ales. En réalité, cette stratégie se révèle épuisante et contre-productive.

Une meilleure utilisation de tes ressources consisterait à essayer de faire glisser chaque tranche d’acteur·rice·s d’un cran dans ta direction. Ainsi, ceux·celles qui étaient auparavant tes opposant·e·s les plus radicaux·ales et qui te confrontaient sur le terrain sont maintenant simplement en désaccord idéologique. Ceux·celles qui étaient en désaccord idéologique sont maintenant simplement neutre, et ainsi de suite. C’est comme cela que tu rallieras des sympathisant·e·s et que tu limiteras l’opposition à ta cause. 

De quelles ressources matérielles, humaines et financières disposes-tu pour mener à bien ton combat ?

Un état des lieux honnête de tes capacités est nécessaire pour décider de la manière dont tu vas mener ton combat, de tes priorités et en partie de tes chances de succès. Plus tu auras une idée précise de tes ressources actuelles, plus il sera facile de t’organiser. Notamment, il est important que tu adaptes ta stratégie aux ressources dont tu disposes. Si ton objectif est de rallier la population à ta cause mais que ton mouvement est complètement inconnu, tu auras peut-être intérêt à faire du tractage pour te faire connaître avant de t’engager dans une action de désobéissance civile. À l’inverse, un mouvement qui regroupe plusieurs milliers de personnes mais qui n’arrive pas à se faire entendre adoptera peut-être d’autres méthodes.

Béatrice Malleret | Le Délit

 

Une fois préparé·e, voici quelques éléments de planification pour mener ton action

L’aspect médiatique

Généralement, l’attention des médias est de ton côté. Elle te permet de défendre ton point de vue publiquement et de contribuer à la discussion politique. Prépare-toi à devoir communiquer avec les médias avant, pendant et après ton action.

L’objectif est d’être capable de résumer ton message et le but de ton action d’une manière concise et poignante. Le temps des journalistes et l’attention du public sont des biens précieux. Tu auras donc plus de chance de voir tes idées relayées si tu les résumes en un message-choc. Mémorise ces messages clés pour te faire entendre lors de ton action. Enfin, n’oublie pas d’adapter tes stratégies de communication au public visé, et donc aux médias avec lesquels tu communiques. 

L’aspect pratique

Une action de désobéissance civile est un moment intense. Il faut veiller à être bien préparé·e pour ne pas être pris·e au dépourvu. Voici quelques conseils :

Visualise le lieu de l’événement avec tes co-activistes pour avoir une idée claire d’où se passera l’action.

Prépare des vêtements chauds, des snacks et de l’eau.

Pense à prendre des produits sanitaires, pour toi et ceux autour de toi qui pourraient en avoir besoin.

Note le numéro de ton avocat·e sur un papier que tu ne vas pas perdre, ou sur ton bras. Si jamais tu te fais arrêter, ce sera nécessaire de pouvoir le·a contacter.

Que faire si tu te fais arrêter au cours de ton action ?

Puisque les actions de désobéissance civile par définition enfreignent la loi, il est important de savoir comment agir si tu te fais arrêter. Se faire arrêter est une expérience éprouvante qui peut avoir des conséquences légales et psychologiques à long terme. Avant de t’engager, il faut donc que tu réfléchisses à quelles sont tes limites, les risques que tu es prêt·e à prendre et que tu te renseignes sur les potentielles conséquences légales de tes actions.

Lors d’une intervention des forces de l’ordre, commence par demander explicitement aux policier·ère·s si tu es en état d’arrestation ou de détention. Si oui, il·elle·s ont l’obligation de te donner les raisons de ton arrestation ou de ta détention. Si tu es détenu·e, il·elle·s t’expliqueront aussi tes droits, y compris le droit de garder le silence.

À ce stade, c’est probablement la meilleure chose que tu puisses faire : les policier·ère·s sont formé·e·s pour te mettre en confiance afin de récolter des preuves qui pourraient t’incriminer, toi ou tes partenaires d’action. Il·elle·s te diront par exemple qu’il·elle·s savent que tu n’es pas responsable et que si tu coopères avec eux·elles, tu seras libéré·e plus rapidement. Lorsque tu es mis·e en détention, tu as le droit de contacter ton avocat·e. Fais-le. Si tu n’as son numéro, tu peux donner son nom aux agent·e·s de police. Il·elle·s sont légalement obligé·e·s de le·a contacter. Si tu n’as pas d’avocat·e et que tu es admissible à l’aide juridique, un·e avocat·e de l’aide juridique te sera assigné·e. Toutes les discussions entre toi et ton avocat·e sont protégées par le secret professionnel. Autrement dit, tu peux, et tu es encouragé·e à tout raconter dans les moindres détails à ton avocat·e. À la fin de ta détention, le plus probable est

que tu sois relâché·e avec ou sans date de comparution. Dans certains cas, tu auras des conditions à respecter entre ta mise en liberté et ta comparution. Ce n’est pas le plus probable et dans tous les cas, tu pourras en discuter avec ton avocat·e. Dans des cas très rares, tu pourrais être maintenu·e en détention en attendant ta comparution devant un·e juge. Encore une fois, ton avocat·e sera présent·e pour te conseiller.

Enfin, lorsque tu seras relâché·e, il est conseillé que tu écrives de manière confidentielle et détaillée tout ce qu’il s’est passé à partir du début de l’action jusqu’à ta sortie de détention. Ça te sera utile pour aider ton avocat·e à préparer ta défense si tu as un procès. Si ta comparution est plusieurs mois après l’action, tu ne veux pas avoir oublié ce qu’il t’est arrivé en détention.

Béatrice Malleret

Que faire après une action ?

Je crois que tu l’as compris, une action de désobéissance civile peut être psychologiquement dure. Une fois que c’est fini, la meilleure chose que tu puisses faire est de prendre soin de toi et de tes co-activistes. 

Dans les jours qui suivent l’action, il est important que vous vous retrouviez tous·tes ensemble dans une atmosphère sécuritaire pour débriefer. Faites en sorte que la parole soit libre et que tout le monde se sente bien. Parlez de ce qui vous a plu ou non dans l’action, des stratégies que vous avez trouvé plus efficaces et bénéfiques que d’autres, etc. Surtout, partagez comment vous vous sentez. Il est important d’être connecté·e à soi et aux autres dans les moments difficiles.

Pour la suite, reste en contact avec tes camarades activistes et assure-toi que tout le monde se sente à l’aise pour exprimer ses émotions. Parfois, l’impact psychologique d’une action et de ses conséquences ne se fait ressentir que plusieurs semaines après. Il est donc important d’avoir un environnement où chacun·e prend soin de l’autre et où chacun·e se sent libre d’exprimer comment il·elle se sent.

Béatrice Malleret | Le Délit

Des ressources supplémentaires

Comment t’impliquer, en désobéissant ou non ?

Dans le contexte d’urgence climatique actuelle, de plus en plus de groupes écologistes se mobilisent. Parmi eux, certains utilisent des méthodes de désobéissance civile, et d’autres non. Dans tous les cas, rappelle-toi que tu es libre de t’engager de la manière que tu le souhaites. Voici une petite liste :

Climate Justice Action McGill est un groupe transnational qui lutte contre la crise climatique, avec une branche spécifique pour les étudiants McGillois·es.

La Planète s’invite … au Parlement, à l’Université, en Santé. Ce sont des collectifs de citoyen·ne·s réuni·e·s thématiquement et dont le but est de créer un mouvement d’ampleur assez large pour forcer les gouvernements à répondre à l’urgence climatique.

Extinction Rebellion (XR) Québec est à l’origine de la formation qui a fourni les éléments de cet article. Crée au Royaume-Uni, ce mouvement organise des actions de désobéissance civile pour se faire connaître et forcer les gouvernements à agir face à l’urgence climatique. Il organise une présentation à McGill le 20 septembre.

Equiterre est une organisation québécoise à but non-lucratif dont l’objectif est d’encourager les individus, les organisations et les gouvernements à faire des choix écologiques, équitables et solidaires. 

Greenpeace. C’est une organisation non-gouvernementale qui lutte pour la protection de l’environnement et de la biodiversité.

Que tu t’engages à long terme ou non, je t’encourage à participer à la grève générale pour le climat le 27 septembre à Montréal. C’est l’occasion parfaite de montrer à nos responsables politiques que la population est capable de se mobiliser. Greta Thunberg sera là, Concordia a annulé les cours de la journée. Que fera McGill ?

Béatrice Malleret | Le Délit

Si tu veux en savoir plus sur la désobéissance civile, tu peux lire :

Discours de la Servitude Volontaire, Étienne de la Boétie

La Désobéissance Civile, Henry David Thoreau

De la désobéissance civile,

Jean-Marie Muller

Théorie de la Justice, John Rawls

La lutte nonviolente, Gene Sharp

 
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