Le Délit Le seul journal francophone de l'Université McGill 2016-08-22T15:50:35Z http://www.delitfrancais.com/feed/atom/ WordPress Lara Benattar <![CDATA[Républicains et Démocrates: du pareil au même?]]> http://www.delitfrancais.com/?p=25507 2016-08-22T15:50:35Z 2016-08-22T15:30:19Z  

Depuis la fin de la guerre froide, la stratégie géopolitique des États-Unis s’est construite sur un discours prônant des valeurs démocratiques. Cependant, une vraie démocratie propose de vrais choix, de véritables alternatives, mais proposer de vrais choix est une prise de risque pour la stabilité d’un pays si important sur la scène internationale. Depuis plusieurs décennies, les citoyens américains ne sont pas en mesure de voter sur des décisions qui auraient véritablement ébranlé le fonctionnement économique et le positionnement géopolitique du pays. Selon l’éminent penseur américain Noam Chomsky, les partis républicain et démocrate ne sont qu’en fait que deux factions du même parti. Même si les deux partis en question présentent des différences, Chomsky explique que le pluralisme des partis ne fait pas du pays une démocratie. Il qualifie le système politique américain de «polyarchie» : un système dans lequel le pouvoir est entre les mains de plusieurs organes, et en l’occurrence aux États-Unis, entre les mains des élites financières.

Au final, «le pays a fini par présenter au monde un visage que les élites mondiales trouvent attractif, mais que ses propres citoyens ont de plus en plus de mal à reconnaître» nous dit Caldwell. Le succès du social-démocrate Bernie Sanders, candidat représentatif d’une gauche sociale, réformiste, désirant renverser le système capitaliste actuel, en est la preuve. Allant jusqu’à réclamer, notamment, le financement de la gratuité des universités par des taxes sur les spéculations financières et bancaires —un impôt sur les spéculations boursières en somme — l’abolition de la peine de mort, une couverture santé publique et universelle pour tous les américains payée par l’impôt, il a su enthousiasmer beaucoup d’Américains, jeunes et moins jeunes, désireux de voir un véritable bouleversement du système actuel vers plus de justice sociale. Plus dangereusement, le succès de Trump est aussi la conséquence du désir de changement, de cet attrait vers l’«anti-establishment» (s’opposant aux “élitistes” sphères de pouvoir de Washington DC, ndlr) de l’électorat américain.

Le malaise Clinton et son incapacité à inspirer confiance

Figure de la politique démocrate américaine depuis plus de 40 ans, Hillary Clinton représente aux yeux de beaucoup cette élite en laquelle les perdants de la mondialisation et ceux qui plus largement luttent contre l’ «establishment», qu’ils soient de droite ou de gauche, ne croient plus. La candidate démocrate a été accusée de corruption, de fraude, ou même de trahison comme récemment dans l’affaire des courriels (Clinton, étant secrétaire d’État, ayant géré sa boîte mail regorgeant d’information sensible depuis un serveur privé possiblement exposé à des attaques extérieures, ndlr), mais aussi l’objet d’accusations de conflit d’intérêts depuis sa prise de fonction en tant que secrétaire d’État, en raison des nombreux financements d’États étrangers reçus par la Clinton Global Initiative, la fondation créée par Bill Clinton en 1997.

Parmi les principaux donateurs de la fondation figurent notamment des États arabes comme l’Arabie Saoudite, Oman, ou encore le Qatar. L’argent engrangé par la fondation Clinton a fait l’objet d’un livre de Peter Schweizer publié en mai 2015. L’ouvrage met en lumière les liens d’intérêts unissant l’opaque fondation Clinton avec des donateurs étrangers qui auraient bénéficié de décisions favorables de la part de Hillary Clinton alors qu’elle était en charge de définir la politique étrangère des États-Unis. Par exemple, les Clinton sont accusés d’avoir aidé le développement de miniers canadiens et leur rachat par le producteur d’uranium russe Rosatom, suite au don de plusieurs dizaines de millions de dollars à la fondation. Ces accusations ôtent de la crédibilité à Hillary Clinton, et renforce celle de Trump, qui promet de lutter contre les élites corrompues, un combat qu’il se targue de pouvoir mener mieux que quiconque car il connaît bien ce petit monde auquel il a appartenu des décennies durant (Trump a par le passé contribué aux campagnes électorales de Hillary Clinton).

Donald Trump accuse ainsi son adversaire démocrate d’avoir « transformé le département d’État en fonds d’investissement personnel ». Pour beaucoup de républicains, son nom est prononcé avec mépris: celui d’une néolibérale (liberal au sens américain du terme) progressiste, ayant fait des études dans les grandes universités de l’Ivy League (circuit restreint des plus prestigieuses universités américaines, ndlr).

Trump: Politiquement incorrect au grand plaisir de ses partisans?

En luttant contre le politiquement correct, Trump cherche à apparaître comme celui qui dit tout haut ce que les américains pensent tout bas, comme l’homme providentiel qui seul peut rendre aux États-Unis le prestige que le milliardaire déclare disparu. Collectionnant les remarques misogynes, blessantes à l’égard du physique ou du handicap de ses opposant(e)s et reposant ouvertement sur des préjugés racistes, Trump dépasse les clivages et apparaît comme un candidat républicain hors-norme, se plaçant au-delà de la polarisation.

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Ronny Al-Nosir <![CDATA[Tragically Hip…jusqu’à la fin]]> http://www.delitfrancais.com/?p=25499 2016-08-22T14:20:06Z 2016-08-22T14:14:07Z En 1984, dans la ville de Kingston en Ontario, débute l’aventure des Tragically Hip. Ce groupe, mené par l’électrisant Gordon Downie, sortira 14 albums et fera vibrer les Canadiens et Canadiennes de tous âges. En 2016, la sortie de leur plus récent album, Man Machine Poem, est accompagnée d’une tragique nouvelle: Downie, le chanteur du groupe, souffre d’un cancer au cerveau, et est en phase terminale. Mais plutôt que d’arrêter, le groupe offre à ses fans, au Canada, un cadeau: une ultime tournée.

Un groupe a mari usque ad mare

En plus de 30 ans de carrière, le groupe a raconté ce pays, traité de symboles canadiens, et fait de la politique. Sans jamais oublier ses racines ontariennes, le groupe nous fait voyager a mari usque ad mare. D’un point de vue artistique, « Gord » — affectueux surnom de Downie — et sa bande font référence au Groupe des Sept, ce fameux mouvement artistique qui peignait les paysages de tout le Canada, et même à des auteurs comme Hugh MacLenann, connu pour son livre Les deux solitudes. D’un point de vue géographique, leur répertoire/bibliothèque musicale est une véritable carte du Canada.  On y retrouve des hommages à des petites villes canadiennes telles que Bobcaygeon, Ontario, mais également une chanson intitulée At the Hundreth Meridian (Au centième méridien), qui est le point géographique séparant l’Ouest Canadien du Canada Central et Atlantique. Enfin, le groupe n’hésite pas à parler des moments plus gênants de l’histoire canadienne. Il traite de la cruauté du système de justice (Wheat Kings), des conditions de la fondation du pays (Looking for a Place to Happen) et des difficultés connues par les peuples autochtones (Now the Struggle has a Name). Enfin, le groupe a même dédié une chanson entière à la retraite de Trudeau père (An Inch an Hour).

Puis, au sujet du Québec, bien que leurs chansons soient toutes en anglais, les Hip n’oublient pas La Belle Province pour autant. La chanson Locked in the Trunk of a Car (Enfermé dans le coffre d’une voiture, ndlr), est une référence à la tragique fin qu’a connu le ministre Pierre Laporte aux mains du Front de Libération du Québec (FLQ). La chanson Montreal, jamais enregistrée mais jouée en live plusieurs fois, est un hommage aux victimes du massacre de Polytechnique de 1989. Également, la chanson Three Pistols (Trois-Pistoles, ndlr), est nommée d’après la ville du Bas-Saint-Laurent. Enfin, les nombreuses références au hockey, comme dans 50 Mission Cap (un hommage au joueur Bill Barilko, des Leafs) ou dans Fireworks (référence à la Série du siècle de 1972), ont de quoi aller chercher les Québécois. En somme, il est difficile de penser à un groupe musical qui représente aussi bien le Canada.

GretaGreta Hoaken | Le Délit

Le bouquet final

C’est donc le 22 juillet 2016 que s’amorce la tournée à Victoria, en Colombie-Britannique avant des passages dans plusieurs villes canadiennes, dont Toronto, Calgary et Ottawa. Tout au long de cette tournée, en suivant les réseaux sociaux, les journaux et les témoignages de nos proches, on comprend que Gord souffre. Il souffre, mais se bat. Pour ses fans, pour sa musique, pour son pays. Et son effort est reconnu. En se basant sur leur célèbre chanson Courage (for Hugh MacLennan), le mot-clic #CourageForGord devient rapidement un symbole unificateur pour tous un pays. C’était loin d’être la première fois.

Le 20 août dernier, le groupe rentra chez lui, à Kingston,  pour livrer sa dernière performance en direct du K-Rock Arena. Le concert fut mondialement retransmis sur les diverses chaines de CBC/Radio-Canada, une soirée de visionnement s’est tenue au village olympique à Rio, et le premier ministre Justin Trudeau s’est même déplacé à Kingston pour l’occasion. Pendant trois heures, avec trois rappels, le groupe a électrisé tout le pays. Le Canada est fermé, revenez plus tard, pouvait-on lire partout sur les médias sociaux. Gord a livré une performance endiablée. Fidèle à lui-même, il mêla plaisanteries, politique et chanson. Il s’est permis de faire les louanges du premier ministre Trudeau, soulignant son travail avec les communautés autochtones. Il dit aux fans que le groupe ferait semblant de partir, avant de revenir pour une reprise, ce qui fit rire. On pouvait sentir dans l’air un mélange de joie, de gratitude, mais également de tristesse qu’on ne pouvait ignorer.

Gord a salué les fans pour toute l’énergie positive qu’ils lui ont offert durant l’entièreté de la tournée, et de son combat contre la maladie. Contrairement à des groupes classiques tels que Rush, ou alors des plus récents artistes comme Arcade Fire, les Hip n’ont jamais été compris par le public américain. En 30 ans de carrière, ils sont restés strictement canadiens. Le nom de ce groupe, choisi plus de 30 ans avant l’annonce, n’a jamais été aussi pertinent qu’il ne l’est en ce moment. Pendant plus de trois décennies, le groupe a été d’avant-garde, moderne, d’actualité. Jusqu’à ce que l’on annonce une fin tragique à cette aventure. Après les Michael Jackson, David Bowie et Prince, voici un autre monument qui nous quitte, mais ce départ fait encore plus mal, car il est nôtre. Ils auront été Tragically Hip, et ce, jusqu’à la fin. On s’en souviendra encore longtemps.

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Lara Benattar <![CDATA[Point de bascule pour la politique américaine]]> http://www.delitfrancais.com/?p=25488 2016-08-22T15:38:08Z 2016-08-18T05:56:44Z Le jeudi 28 juillet à Philadelphie en Pennsylvanie, le rideau de la Convention démocrate 2016 se ferme, Hillary Clinton devient officiellement la première femme candidate d’un parti majeur, le Parti démocrate, aux élections présidentielles étatsuniennes. Cette nomination oppose l’ancienne secrétaire d’État au candidat républicain Donald Trump, nommé à Cleveland dans l’Ohio la semaine passée. Ce sont leurs noms que les américains auront entre les mains dans l’intimité de l’isoloir le 8 novembre prochain.

Chacun fut nommé dans le respect de la tradition, par les délégués (et super-délégués chez les démocrates) de son parti respectif. Tous les quatre ans, le Parti républicain et le Parti démocrate organisent pendant plusieurs mois, état par état, un processus de présélection des candidats à l’investiture en élisant des délégués. Ces délégués s’engagent auprès d’un candidat, et sont élus via des caucus, où les sympathisants se regroupent physiquement autour des représentants des candidats de leur parti pour délibérer et ensuite voter à main levée; ou via des primaires, des élections qui peuvent être ouvertes à tous les Américains ou restreintes aux seuls sympathisants ou militants de ce parti.

La fin d’un long processus de primaires

Les conventions des partis rassemblent durant plusieurs jours tous les délégués qui élisent officiellement les candidats qui défendront leur couleur. Ces conventions sont des moments de promotion privilégiés pour ces derniers; puisque viennent s’ajouter aux politiciens des personnalités diverses, issus de milieux professionnels et culturels différents, réunis par une ambition commune: défendre leur candidat de prédilection et persuader le public d’en faire de même en usant de leur crédibilité et de leur renommée aux yeux de l’électorat américain.

Chez les Démocrates comme chez les Républicains, le vainqueur est le candidat qui emporte le soutien de la majorité des délégués de son parti. Côté démocrate, il faut 2383 délégués pour gagner. Hillary Clinton fut soutenue par 2,842 délégués, son opposant Bernie Sanders par 1,865 et 56 délégués décidèrent de ne pas se prononcer. Donald Trump devait obtenir 1237 délégués pour obtenir la nomination républicaine. Il l’emporta par une écrasante majorité absolue, en récoltant 1 725 voix, soit 70 % des délégués.

La fin des conventions laisse le pays dans une situation non-conventionnelle: Donald Trump dépasse les clivages habituels entre les deux partis, il prône une politique autoritaire et isolationniste, fuyant l’ordre établi, la modération, le respect et le politiquement correct. Nous avons cherché à étudier les causes probables de l’investiture de l’homme d’affaire. Il y a sans doute d’autres phénomènes à souligner pour expliquer le succès de Donald Trump, et par conséquent, nous ne prétendons pas avoir dessiné un tableau exhaustif de cette situation extrêmement complexe.

Trump, «sauveur» des délaissés de la mondialisation

L’émergence de Trump pourrait d’abord être expliquée par une nouvelle division internationale du travail globalisée, dont une frange des travailleurs américains a souffert. L’extension du système de Bretton Woods (instituant libre-échange et mondialisation) après la Guerre Froide a entrainé le déplacement de capital du monde «développé» au monde «en développement», satisfaisant une recherche de retour sur investissement et d’avantage comparatif. Cette (r)évolution a profité à ceux qui possédaient déjà du capital et aux classes moyennes des pays sous-traitants.

Dynamiques économiques explicatives

Le revenu médian de la classe moyenne occidentale a presque stagné depuis 1988, alors que les revenus réels mondiaux ont plus que doublé. Les inégalités mondiales ont donc diminué et certains pays autrefois très pauvres se sont grandement enrichis malgré la stagnation du revenu des classes moyennes d’Occident.

Ces phénomènes sont extrêmement complexes, et ce serait ignorer cette complexité que d’établir un lien de causalité directe entre ces développements. Cette simplification est pourtant l’un des éléments fondateurs du discours de Trump: les politiques économiques vues comme responsables de la création de la nouvelle classe moyenne en Chine, au Vietnam, en Thaïlande et en Inde ont l’effet pervers d’appauvrir, relativement, les classes moyennes dans le monde «riche». Ceci explique en partie la résonance de son discours isolationniste, farouchement opposé au libre-échange.

Dès lors, Trump surfe sur la vague de colère de ceux à qui la croissance économique mondiale et les réformes sociales (comme la légalisation du mariage homosexuel ou l’amélioration du statut des personnes transgenres) profitent le moins. Ces réformes sociales, comme l’indique le journaliste américain éditorialiste Christopher Caldwell au Financial Times dans une tribune publiée par Le Monde, Christopher Caldwell, sont en effet perçues par certains comme des réformes anecdotiques, attribuées à l’apanage de l’élite qu’est le Parti démocrate. A contrario, ce même parti, explique-t-il, regroupe les bénéficiaires de ces mêmes réformes, c.-à-d., les cercles dominants de la nouvelle économie capitaliste.

Animosité sociale, tensions latentes

Caldwell affirme que les démocrates ont cherché à minorer leur identité élitaire en insistant sur leur défense des droits de toutes les minorités, et pas seulement des milliardaires. L’enthousiasme à l’égard de causes significatives de l’ère Obama telles que le mariage homosexuel, les droits des minorités et l’augmentation du nombre de femmes dans les conseils d’administration s’est limité à ceux qui forment ce que l’on appelle les «1 %», le percentile le plus riche de la population. Cette affirmation semble injuste, puisque les mesures prises par l’administration Obama dans ces domaines, n’ont pas enthousiasmé que les Américains les plus privilégiés, comme l’Affordable Care Act (Obama Care, ndlr) qui a permis une véritable diminution du nombre d’Américains ne bénéficiant pas d’assurance santé et du prix de cette dernière, ou la légalisation du mariage gay au niveau fédéral, entérinée par une décision de la Cour suprême en 2015. Cependant, l’indication du journaliste a un fond de vérité: le candidat républicain séduit beaucoup un électorat s’estimant délaissé, qui n’a que marginalement bénéficié des évolutions sociales et économiques des dernières années.

Ainsi, Trump recueille le soutien de la majorité des travailleurs blancs n’ayant pas reçu d’éducation supérieure. Selon le Washington Post, le candidat recueille 65% de leurs intentions de vote. Or, il est notoire que depuis un demi-siècle les inégalités de salaire entre ces travailleurs et les travailleurs blancs diplômés de l’éducation supérieure ne cessent de croire.

Des secteurs primaires et secondaires qui tendent à disparaître

Par ailleurs, la révolution technologique et les délocalisations ont provoqué des pertes d’emploi dans plusieurs industries et l’enrichissement des acteurs de l’industrie des nouvelles technologies. Dans les années 1970, la production industrielle aux États-Unis connaissait son âge d’or, employant plus de 20 millions d’Américains, nous indique le magazine britannique The Economist. Selon le Bureau of Labor Statistics (bureau des statistiques du travail, ndlr) lié au département du Travail des États-Unis, ce secteur compte aujourd’hui, en 2016, entre 12 et 13 millions d’actifs. La part de l’industrie manufacturière dans l’emploi est passée de 31% en 1960 à environ 15% de nos jours.

La croissance de l’économie américaine depuis plusieurs décennies repose grandement sur les technologies de l’information. Le marché des NTICS (nouvelles technologies de l’information et de la communication) est large et continue de s’élargir grâce à la présence de plus en plus massive de ses composants dans d’autres technologies: biotechnologies, santé, alimentation, transport, etc.

Le leadership américain en technologies de l’information (informatique, télécommunications, multimédia) et en micro technologies (microélectronique, microsystèmes) se manifeste de façons multiples et variées comme l’indique le service Science et Technologie de l’ambassade de France aux États-Unis. Il se caractérise par d’importantes avancées scientifiques et technologiques, en particulier celles liées au développement d’Internet, des réseaux sociaux, du logiciel, des composants électroniques, par la présence d’acteurs industriels dominants voire monopolistiques ayant leur siège aux Etats-Unis: GoogleIntelAMDApple,MicrosoftIBMCisco, par celle des meilleurs centres de recherche mondiaux,  ou encore par une forte capacité d’attraction de spécialistes étrangers des hautes technologies.

Or, ces secteurs emploient surtout des populations relativement jeunes, hautement éduquées et spécialisées, et non les anciennes générations de travailleurs peu formés qui soutiennent majoritairement Trump. Le succès de ce dernier parmi les perdants immédiats de la révolution technologique est compréhensible, puisque les licenciements furent fréquents lors de la révolution technologique, et les droits des travailleurs peu défendus puisque le taux de syndicalisation est très faible, ne s’élevant qu’à 15%. Au contraire, les «gagnants» votent majoritairement démocrates. Caldwell indique que les employés de GoogleAppleYahoo!Netflix, LinkedIn et Twitter, qui ont contribué à un parti, ont versé plus de 90 % de leurs dons à Obama lors de la dernière élection présidentielle.

Trump: le libre-échange et les migrants comme source de problème

Fragilisés par la croissance des inégalités, ceux qui se sentent laissés de côté et relativement pauvres cherchent un responsable. Trump leur offre en boucs émissaires le libre-échange et les immigrants. Il ne cesse de répéter que le contrôle des frontières est trop laxiste, permettant à des migrants clandestins —dont le nombre est en baisse — d’entrer aux États-Unis pour y travailler et subtiliser aux américains des franges inférieures des postes qui devraient leur revenir. Ces mêmes franges adhèrent à cette logique, notamment car beaucoup mettent sur le même plan les migrants illégaux et légaux face à la question de l’emploi. Or, le niveau d’études des immigrants légaux est plus élevé que la moyenne et leurs revenus conséquemment plus élevés, puisque les politiques d’immigration favorisent les immigrants légaux ayant un haut niveau d’études et donc une importante valeur ajoutée pour l’économie américaine.

Le candidat républicain refuse le politiquement correct et à ce titre tient sans retenue des propos indignes d’une personnalité politique, mais aussi de toute personne réfléchie cherchant à comprendre des problèmes complexes. Il condamne le laxisme du contrôle actuel des frontières — alors que ce dernier est déjà extrêmement sévère et minutieux — comme la source des problèmes économiques et sécuritaires des États-Unis. Il promet donc des frontières plus fermées que jamais, assurant de construire un mur aux frais du Mexique tout le long de la frontière, seule voie à ses yeux dans la lutte contre le terrorisme et la pauvreté.

Cet assemblage fouillis de nativisme, nationalisme et isolationnisme, a ainsi permis à Trump de profiter avec de profonds ressentiments sociaux préexistants. En ne faisant que mettre de l’huile sur le feu, « the Donald » a réussi à déjoué tous les pronostics des observateurs politiques les plus chevronnés, et met l’Amérique face aux démons qu’elle préférerait refouler.

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Esther Perrin Tabarly <![CDATA[Aventures montréalaises (ou pas) de la société civile]]> http://www.delitfrancais.com/?p=25481 2016-08-20T04:24:33Z 2016-08-16T06:01:18Z Si vous ne le saviez pas déjà, Montréal accueillait la semaine passée la 16ème édition du Forum Social Mondial (FSM). Le FSM est un rendez-vous de la société civile internationale autour de nombreuses thématiques allant cette année des alternatives économiques «face à la crise capitaliste», à la lutte contre la dictature, à la justice environnementale, à la démilitarisation… Selon l’équipe qui l’organise, le Forum a accueilli cette année plus de 1300 activités autogérées: le programme pour les cinq jours de la conférence faisait plus de cent pages. La même équipe était préparée pour la venue de 50 000 personnes, sur la base de l’affluence aux éditions précédentes. Pourtant, selon Le Devoir, seuls 15 000 participants auraient participé à l’inscription en ligne. Pourquoi ce vide?

Montréal au Nord du monde

Ce qui faisait de cette édition du Forum Social Mondial une première, c’était justement son emplacement inédit dans un pays de l’hémisphère Nord de la planète. Le premier FSM avait eu lieu au Brésil en 2001 et plusieurs fois après, deux fois en Tunisie, mais aussi en Inde, au Kenya… La charte de principes du Forum requiert que «les alternatives proposées […] s’opposent à un processus de mondialisation capitaliste commandé par les grands entreprises multinationales et les gouvernements et institutions internationales […]». On comprendra donc que Montréal, ville du Canada, pays libéral, et même récemment conservateur, allié économique des États-Unis, grand pollueur, fondé sur le colonialisme et aveugle face aux griefs de sa population autochtone, ne soit pas une destination de premier choix.

Pourrait-on inversement considérer la tenue du Forum dans un pays du Nord comme un symbolisme et une occasion de bouleverser le statu quo? Un évènement d’une telle envergure peut permettre d’augmenter la visibilité de groupes activistes canadiens pour qu’ils se fassent justice en leur territoire. Mardi le 9 août, lors de la grande marche qui a traversé Montréal pour lancer le FSM, plusieurs groupes de premiers peuples du continent étaient en tête de cortège. Manon Barbeau, fondatrice du Wakiponi mobile (une association qui met à disposition de premiers peuples du matériel de tournage, ndlr), estime qu’«en ce moment, la question autochtone prend une place qu’elle n’a jamais prise».

 

brazil-couleur-024Raphaël Canet | Le Délit

Placer le Sud au centre de nos préoccupations

Il n’empêche que les contrôles d’immigration canadiens ont grandement entravé la tenue du Forum Social Mondial. Selon Le Devoir, dimanche, plus de 300 personnes avaient contacté les organisateurs du Forum pour témoigner du rejet de leur demande de visa. Ces mêmes organisateurs ont récemment sondé 312 organisations du Sud invitées : 70% d’entre elles ont répondu s’être vu refuser un visa. Les prix élevés du voyage ont aussi empêché plus d’un de faire le déplacement. Kamoga Hassan, activiste et réalisateur LGBTQ+ Ougandais, a dû faire appel à la générosité du public sur GoFundMe (plateforme de financement participatif en ligne, ndlr): près de 2700 dollars ont été levés en neuf jours pour lui permettre d’assister au Forum. Il a pu participer, en outre, au premier grand panel organisé sur la cause LGBTQ+ lors d’un Forum Social Mondial. Mais tous n’ont pas disposé pas du soutien de M. Hassan. Le mois d’août est la haute saison touristique à Montréal, il est donc cher de se loger. Ajoutez à cela le prix de la nourriture, du visa, et le billet d’avion, vous obtenez une addition prohibitive pour beaucoup de militants (qui roulent rarement sur l’or).

Tous ces obstacles ont compromis la traditionnelle volonté inclusive du Forum Social Mondial, ce qui tue dans l’œuf son ambition première: renverser l’ordre des relations globales.

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Léa Bégis <![CDATA[Roméo, Juliette et Mussolini]]> http://www.delitfrancais.com/?p=25471 2016-07-27T23:40:20Z 2016-07-27T23:20:39Z Le metteur en scène Serge Denoncourt s’est lancé un défi de taille en s’attaquant à la pièce de Shakespeare la plus jouée dans le monde, une pièce qu’il rêvait de monter depuis son adolescence. L’entreprise s’est avérée être un succès, car c’est un spectacle à grand déploiement qu’il nous offre en transposant la tragédie romantique de la Renaissance dans l’Italie fasciste des années 30. En guise d’hommage au metteur en scène italien Visconti qui l’a inspiré pour cette pièce, Denoncourt dresse un portrait de l’aristocratie italienne oisive et insouciante, inconsciente des troubles politiques de l’époque.

Les personnages évoluent dans des décors gigantesques évoquant l’architecture fasciste italienne avec une touche de classicisme et de modernité. Constitués d’une mécanique complexe, les décors se composent d’un élévateur au centre de la scène servant à la fois de lit et de tombeau, et d’un mur pivotant faisant tour à tour office de balcon et de chapelle. Des projections contribuent également à représenter les différents lieux de l’action. Pour ce qui est du fameux balcon, Guillaume Lord, concepteur de la scénographie, explique dans un dossier spécial de La Presse du 16 juillet 2016 que «Serge Denoncourt voulait un balcon différent, quelque chose de plus abstrait et architectural que pour un Roméo et Juliette de la Renaissance. J’ai proposé de faire des périactes, un vieux système du théâtre de l’Antiquité. Ils deviennent ici des murs latéraux qui ont trois faces pour permettre trois textures différentes […]».

La mode italienne

Quant aux costumes, ils donnent aux spectateurs un fidèle aperçu de la mode italienne des années 30. En hommage au scénographe François Barbeau, collaborateur de longue date du metteur en scène, et mort en janvier dernier, certains personnages portent des costumes que ce dernier avait commencé à créer pour la pièce. Denoncourt a d’ailleurs collaboré avec le couturier italien Vincent Pastena, lequel avait des photos de famille datant de l’époque. À l’image du texte de la pièce, écrit en oxymores (la nuit, le jour; la lune, le soleil; la guerre, l’amour), les deux familles s’opposent par les couleurs de leurs vêtements: blanc pour les Montaigu, noir pour les Capulet. Les compagnons de Tybalt sont en chemises noires tandis que le Prince de Vérone porte un uniforme militaire noir rappelant celui de Mussolini, ce qui fait écho à la dimension politique de la mise en scène. Seuls les costumes portés au bal par les héros éponymes, scène mythique de la rencontre entre les deux amoureux, rappellent ceux de l’époque de la création de la pièce.

Denoncourt est resté fidèle à Shakespeare en misant sur la jeunesse des personnages de la distribution. La plupart des comédiens font partie de la relève théâtrale et douze des acteurs ont moins de trente ans, d’après ce qu’on peut lire dans une entrevue avec le metteur en scène pour le magazine Voir du 21 juillet 2016. Le jeu des acteurs reste constant tout au long de la pièce et possède l’intensité dramatique caractéristique de la tragédie. Cependant, ce jeu paraît quelque peu forcé à certains moments, notamment chez l’interprète de Juliette, Marianne Fortier, qui foule les planches pour la première fois. Ce sur-jeu peut être attribué à la volonté des comédiens d’honorer l’intensité tragique de la pièce et d’émouvoir le public. Soulignons toutefois le jeu remarquable de Benoît McGinnis, qui campe un Mercutio provocateur et moqueur mais aux prises avec une grande détresse intérieure. Quant à Debbie Lynch-White, elle interprète avec brio le rôle de la nourrice shakespearienne.

Lorsque l’amour ne suffit plus

La morale de ce « récit qui n’eut jamais de plus triste écho » est amère: l’amour pur et la jeunesse ne peuvent pas changer le monde. Du moins, c’est l’opinion de Shakespeare. L’actualité semble donner raison au dramaturge, et la transposition de la pièce dans l’Italie fasciste et en pleine  période de montée de l’extrême-droite dans d’autres pays d’Europe parle encore davantage au spectateur contemporain. Toutefois, comme le dit Serge Denoncourt dans une entrevue accordée à La Presse du 16 juillet 2016: «Je pense que comme adolescent, quand tu vois la pièce, ça te touche énormément, mais comme adulte, tu as ce regard sur l’adolescent que tu as été.» Et si l’amour à la fois excessif et pur qui unit Roméo et Juliette venait chercher l’adolescent en nous pour nous faire croire, le temps d’une pièce, que l’amour peut encore triompher de tout?

 

Roméo et Juliette

Texte de William Shakespeare

Traduction française de Normand Chaurette

Mise en scène par Serge Denoncourt

Du 21 juillet au 18 août au TNM

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Ronny Al-Nosir <![CDATA[Rajeunissement au gouvernement]]> http://www.delitfrancais.com/?p=25450 2016-07-25T22:18:54Z 2016-07-25T18:59:42Z Lors de la campagne électorale de 2015, Justin Trudeau a séduit les jeunes électeurs, qui ont aidé à le parachuter vers un gouvernement majoritaire détenant 184 sièges sur 338 à la Chambre des communes. En effet, 67% des jeunes âgés entre 18 et 24 ans ont exercé leur droit de vote en 2015, comparativement à 55% lors de l’élection de 2011. Cette hausse de 12% a vraisemblablement contribué à la victoire des Libéraux. L’une des principales promesses de cette opération de séduction de la jeunesse a été la création d’un Conseil jeunesse pour conseiller le Premier ministre. La plateforme libérale mentionnait que «les hautes sphères politiques doivent mieux comprendre les besoins de la jeunesse canadienne pour y répondre convenablement. »

Promesse tenue

Neuf mois après sa victoire électorale, le nouveau gouvernement peut déclarer chose promise, chose due! En effet, le 18 juillet dernier le gouvernement a rendu publique la page web du portail pour soumettre son application, et les applications sont ouvertes  depuis le 22 juillet. Justin a utilisé le réseau social Twitter pour faire l’annonce du début du processus de sélection de ses conseillers jeunesse pour ensuite répondre aux questions des internautes.

Durant cette session de questions-réponses, les internautes en ont profité pour poser des questions qui n’avaient pas de liens avec le Conseil jeunesse au Premier ministre. Lorsqu’on lui a demandé de dire, sur une échelle de 1 à 10, combien il avait hâte au film Rogue One : A Star Wars Story (Rogue One : Une histoire de Star Wars, ndlr), le premier ministre a répondu « 42 ». Pas étonnant, étant donné qu’on le sait déjà amateur de la série. Puis, lorsqu’un internaute lui a demandé s’il formerait un boy-band avec son secrétaire parlementaire à la jeunesse Peter Schiefke, qui a connu du succès en chanson francophone avec le groupe In-Motion il y a quelques années, Trudeau a répondu par la négative.

À la recherche de jeunes leaders

Bien entendu, Trudeau a aussi répondu aux questions concernant les détails du Conseil jeunesse. Les applications sont ouvertes à tous les citoyens ou résidents permanents du Canada, âgés entre 16 et 24 ans. Plus spécifiquement, on recherche des jeunes avec diverses expériences de vie, qui ont un penchant vers l’implication communautaire et qui ont des qualités de leader. Au plus, 30 jeunes seront sélectionnés, provenant de patous les coins du pays. Deux vagues de sélection auront lieu, et ainsi deux dates limites: le 12 aout pour la première et le 7 octobre pour la deuxième. Les jeunes sélectionnés durant la première vague auront une rencontre avec le premier ministre en octobre prochain, alors que ceux sélectionnés dans la deuxième se joindront à leurs collègues pour un entretien avec Trudeau en début 2017.

Il faut noter que cette initiative est non-partisane, et qu’il n’est pas nécessaire d’avoir de l’expérience politique pour être sélectionné. La sélection se fait en trois temps. La première étape est un questionnaire en ligne. Par la suite, des entrevues vidéo seront tenues avec les candidats qui auront soumis les questionnaires les plus impressionnants. Plus de 300 candidats seront sélectionnés pour les entrevues. Ces 300 jeunes seront composés des 100 plus engagés dans leur communauté, 100 sélectionnés aux hasard, et 100 sélectionnés selon des critères de diversité, ce qui assurera une représentation plus adéquate du Canada. Enfin, suite aux entrevues vidéo, une phase finale, dont les détails ne sont toujours pas connus, déterminera les heureux gagnants.

Bien que le processus soit très compétitif, étant donné qu’il qu’un nombre record d’applications est prévu, il s’agit d’une opportunité en or pour les jeunes du pays de se faire entendre. Alors McGillois, si vous ressentez une envie de représenter les jeunes du pays, et que vous voulez avoir un impact sur les décisions du gouvernement dans les dossiers jeunesses, pourquoi ne pas tenter votre chance ? Ah bon, vous-êtes toujours déçus d’apprendre que le le premier ministre ne se joindra pas à un boy-band ? Consolez-vous. Il est toujours possible de remplir votre formulaire d’application en écoutant des classiques d’Inmotion tel que Sauve-moi. Qui sait, vous aurez peut-être la chance de convaincre le premier ministre de reconsidérer cette option en personne !

 

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Max Blinks-Collier <![CDATA[Unité, solidarité et passion]]> http://www.delitfrancais.com/?p=25431 2016-07-26T02:30:10Z 2016-07-25T03:10:53Z Des centaines de personnes se sont rassemblées à Montréal au square Cabot le samedi le 16 juillet dernier pour manifester leur soutien au mouvement Black Lives Matter. L’organisme Twese a organisé cet évènement suite aux nombreux incidents de brutalité policière qui ont eu lieu aux États-Unis ces dernières années. L’objectif était d’ouvrir une discussion pour définir comment mettre fin à cette violence.

IMG_8488David Gonzales | Le Délit

Anne-Sophie Tzeuton, diplômée de McGill et l’une des organisatrices de l’évènement, a tenu à préciser que Twese n’est pas une branche montréalaise de Black Lives Matter. Twese, qui se décrit comme «une plateforme qui encourage la rencontre des consciences de la diaspora», et dont le nom veut dire «ensemble» en rwandais, a utilisé l’expression  Black Lives Matter comme un cri de ralliement. Les organisatrices ont pris parole au milieu d’une foule comptant des centaines de personnes de toutes nationalités, certaines tenant des pancartes «Asiatiques solidaires au Black Lives Matter» ou même «Iranian for Black Lives». Les organisatrices de Twese les ont remerciées en soulignant le caractère unifiant de Black Lives Matter à travers de différents groupes ethniques ainsi qu’au sein de la communauté noire. Une participante au rassemblement a parlé de la nécessité pour les personnes de la communauté noire de s’entraider, pour soulager de l’impact psychologique d’une actualité témoignant souvent de nouvelles violences racistes.

Par la suite, Anne-Sophie Tzeuton a répondu à la rhétorique qui présente Black Lives Matter comme groupe haineux. «Ce n’est pas une guerre de race» a dit Tzeuton. «Black Lives Matter n’est pas anti-blanc, ni anti-police». Ensuite, elle s’est adressée aux participants non-noirs pour expliquer que leur silence peut être perçu comme une forme de violence par certains. Une représentante de Montréal Noir, un groupe antiraciste, a mis l’accent sur le fait que la brutalité policière et le racisme existent à Montréal, même si le rassemblement était organisé à la suite des morts d’Alton Sterling et Philando Castile aux États-Unis. Elle a fait état de la surreprésentation des populations  noires et autochtones dans les prisons canadiennes, et a attiré l’attention sur les morts de Freddy Villanueva, Jean-Pierre Bony, et Sandy Tarzan Michel, trois hommes abattus par la police au Québec. Poète et  ex-Miss Afrique Canada, Sally Sakho, a ensuite récité un poème   appelant à l’action.

Peu après Providence the Poet a embrasé la foule avec le slogan : «We are one ! We are one !» avant de réciter l’une de ses œuvres. Shanice Nicole a récité des poèmes intitulés «Dear Respectability Politics» et «If I Have a Son», qui met le doigt sur le rôle que joue la «masculinité toxique» dans les conflits raciaux. Un extrait de «Dear Respectability Politics» : Poème Le dernier poète, Kym Dominique-Ferguson, a aussi ébranlé la foule en récitant l’une de ses créations de poésie.

Chaque poète a puisé dans le soutien et l’énergie  grandissante de la foule. Au cours de l’événement, cette énergie s’est transformée en  passion et chaque personne a spontanément pris la main de son voisin  pour  crier tout haut sa colère: «Black Lives Matter !».

Pour découvrir les artistes présents :

Providence the Poet

https://soundcloud.com/providapoet/sets/moth-merging-onto-the-highway

Sally Sakho

http://www.sakhose.com/

Kym Dominique-Ferguson :

http://blackcanadianpoetry.com/poet-bios/kym-dominique-ferguson

Shanice Nicole

http://www.pictaram.com/user/thatswhatshasaid/3175934113

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Kharoll-Ann Souffrant <![CDATA[Le racisme sans racistes]]> http://www.delitfrancais.com/?p=25417 2016-07-16T17:30:36Z 2016-07-15T19:28:10Z Bien que plusieurs personnes affirment «ne pas voir la couleur» ou qu’elles disent savoir que la race est une construction sociale érigée en dogme pour justifier des atrocités commises par le KKK ou l’eugénisme, il devient de plus en plus évident que ce concept continue de faire des ravages réels et tangibles dans les vies des personnes racisées, et ce, «même si nous sommes en 2016».

Une situation intenable

Ce sont les décès effroyables d’Alton Sterling et de Philando Castile qui ont soulevé la colère de la communauté afro-américaine et de ses alliés dans les derniers jours en donnant un fâcheux sentiment de déjà vu. Car oui, l’histoire se répète. Mais le racisme n’est pas qu’individuel, il peut être systémique[1] ou même ordinaire, un racisme ordinaire qui se veut anodin et inoffensif. Et il se ne manifeste pas toujours par des insultes dont la finalité est un bain de sang. Quand on considère qu’il y a une sous-représentation des personnes racisées dans les sphères de pouvoir, dans la fonction publique et dans nos médias, mais que ces personnes sont surreprésentées quand nous parlons de pauvreté, de population carcérale ou de morts aux mains des autorités policières, il y a lieu de se poser des questions. Alors que certains attribuent ces inégalités à une tare inhérente à la race ou à la culture de ces personnes ou à un manque de volonté ou encore d’intelligence (tel que stipulé dans The Bell Curve[2]), plusieurs ignorent d’emblée les raisons structurelles et historiques de cet état de fait. Personne ne se dit raciste, tout le monde se dit «ouvert». Pourtant quand on regarde les statistiques, il faut se rendre à l’évidence. En bon québécois, «y’a un bobo en quelque part».

Une recrudescence du racisme 

Depuis l’élection du premier président américain noir, bon nombre de gens ont pu croire que la situation des Afro-Américains s’améliorerait. Et pourtant, on aura enregistré depuis l’ère Obama une recrudescence des crimes haineux envers les Noirs selon le Département de justice américain[3], plusieurs individus étant galvanisés par une crainte de perdre leurs privilèges. Toutefois, le racisme n’est pas toujours aussi facilement observable. Dans son ouvrage Racism without Racists: Color-Blind Racism and the Persistence of Racial Inequality in America (Le racisme sans les racistes: le racisme indifférent à la couleur et la persistance des inégalités raciales en Amérique, 2006le professeur universitaire Eduardo Bonilla-Silva explique comment le racisme a migré vers des formes d’expression beaucoup plus subtiles et sournoises parce que ce n’est plus «politiquement correct» d’être ouvertement raciste de nos jours. À l’instar du sociologue, Michelle Alexander, professeure de droit à l’Université d’Ohio, abonde dans le même sens et même encore plus loin dans The New Jim Crow: Mass Incarceration In the Age of Colorblindness (Le nouveau Jim Crow: l’incarcération de masse à l’âge de l’indifférence à la couleur, 2010)  en mettant de l’avant que l’incarcération massive des Afro-Américains survenue après l’abolition de l’esclavage aux États-Unis est un backlash, une réaction et une manière de soustraire cette tranche de la population à une pleine participation civique, politique et sociale.

Les slogans tels que #AllLivesMatter et les qualificatifs de «racisme anti-blanc» envers le mouvement  #BlackLivesMatter sont des réactions défensives qui ne privilégient pas un mode d’écoute, d’empathie et de dialogue entre les deux camps

Lorsque des individus refusent de reconnaître l’oppression qui persiste toujours envers les personnes racisées sur la base de leur «race», ils font preuve d’un aveuglement irresponsable. Ce n’est pas parce que l’on ne vit pas soi-même une réalité qu’elle est inexistante pour notre voisin. Les slogans tels que #AllLivesMatter et les qualificatifs de «racisme anti-blanc» envers le mouvement  #BlackLivesMatter sont des réactions défensives qui ne privilégient pas un mode d’écoute, d’empathie et de dialogue entre les deux camps. Cette approche défensive bloque toute forme de progrès et ne règle rien du tout. Pire encore, elle ne fait qu’aliéner les souffrances de ces communautés en ne reconnaissant pas les torts qui leur sont faits sur la base même de la couleur de leur peau. Plus encore, cette approche occulte le fait que le système empêche aux minorités d’y avoir accès et brime la pleine participation citoyenne de ces communautés ayant un fort potentiel à l’ensemble des sphères de la société, et ce, pour le bénéfice de tous.

 

  1. Racisme systémique: production sociale d’une inégalité fondée sur la race dans les décisions dont les gens font l’objet et les traitements qui leur sont dispensés. L’inégalité raciale est le résultat de l’organisation de la vie économique, culturelle et politique d’une société (source: Barreau du Québec).
  2. The Bell Curve: Livre paru en 1994 par Herrnstein et Murray qui stipule que le QI serait un élément déterminant de caractéristiques comme les revenus, la criminalité, etc. Ils définissent une élite cognitive et abordent en particulier la question des différences d’intelligence selon l’appartenance ethnique, soit la thématique liée à la comparaison entre race et intelligence. Ce livre est hautement controversé car il serait un fâcheux exemple de racisme scientifique.
  3. Source: http://www.civilrights.org/publications/hatecrimes/african-americans.html
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Ronny Al-Nosir <![CDATA[Le Roi est mort, vive le Roi!]]> http://www.delitfrancais.com/?p=25399 2016-07-16T17:34:25Z 2016-07-06T20:51:28Z Un séisme a frappé Montréal le 29 juin dernier, lorsque Marc Bergevin, le directeur général des Canadiens de Montréal, a annoncé l’échange du spectaculaire et flamboyant P. K. Subban aux Prédateurs de Nashville. L’information a promptement pris des proportions cataclysmiques. Il fallait manifestement une imperméabilité absolue aux médias pour ne pas être au courant de la nouvelle qui venait de bouleverser la capitale mondiale du hockey sur glace.  Les amateurs, sur toutes les plateformes, et la ville, étaient divisés.

Pour les quelques particuliers qui ne le connaissent pas, Pernell Karl «P. K.» Subban — ou simplement P. K.était le visage incontesté du sport professionnel à Montréal. Sur la glace comme à l’extérieur, le populaire numéro 76 des Canadiens de Montréal (CH) faisait toujours jaser de lui. On le connaissait pour ses prouesses vertigineuses, mais son assurance imperturbable le rendait aussi souvent fautif de maladresses. À l’extérieur, il était tout aussi le maître du spectacle. Il comprenait parfaitement les rouages qui façonnent une personnalité publique aujourd’hui. Il était impliqué tant sur les réseaux sociaux que sur la scène culturelle de Montréal: sa notoriété n’a jamais cessé de croître. Nous ne pouvons également pas manquer de mentionner son implication sociale. De nature généreuse, il a fait un don de $10 millions à l’Hôpital pour enfants de Montréal, un geste qui a été sa façon de redistribuer à la communauté, après la signature d’un contrat de 8 ans d’une valeur de 72 millions de dollars avec le CH.

Vous remarquerez que nous parlons de P.K. au passé dans ce texte, comme s’il était mort. Car pour la grande majorité des partisans du Canadien, il l’est désormais! Les fans du CH pardonneront-ils un jour à Marc Bergevin d’avoir échangé le chouchou de la métropole montréalaise? Les prochaines années nous le diront, mais il ne faut pas non plus oublier que le nouveau venu n’est pas un simple inconnu dans le monde du hockey!

Subban aura de grands souliers à chausser à Nashville. Notamment vis-à-vis de l’ex-capitaine des Prédateurs de Nashville, Shea Weber, triple finaliste du trophée Norris remis au défenseur de l’année dans la Ligue nationale de hockey (LNH). Il a totalisé 166 buts, 277 passes et 443 points en 763 parties, ce qui témoigne d’une certaine constance. On comprendra que les partisans des Preds ne sont pas plus heureux de voir leur joueur de concession quitter l’équipe en direction de Montréal.

Cette transaction pourrait d’ailleurs avoir la conséquence d’aliéner plusieurs partisans des Canadiens qui ne juraient que par P. K. Subban, pour ses exploits sur la glace comme en dehors.

Ils nous ont piqué Subban!

Tout d’abord, Weber, 30 ans, est légèrement plus âgé que Subban, 27 ans. Cela n’enlève rien au canon qui s’amène à Montréal vu sa forme resplendissante à l’heure actuelle. Cependant, le long contrat de Weber, à coup de 8 millions par année, fera possiblement mal à la masse salariale des Canadiens lorsque le nouveau venu entamera la deuxième moitié de sa trentaine. De son côté, Subban a certainement les meilleures années de sa carrière devant lui, lui qui impressionne déjà depuis quelques saisons. Lors des dernières séries éliminatoires, alors que les Prédateurs de Nashville faisaient face aux Sharks de San Jose, on a pu voir que Weber avait parfois beaucoup de difficulté à suivre le rythme et qu’il n’était plus un jeune défenseur dans la vingtaine. C’est là le plus gros risque de cette transaction: Weber est un excellent défenseur, mais il semblerait avoir plafonné, et ses performances risquent de ne plus être aussi bonnes dans quelques saisons. La transaction s’inscrit dans une vision victorieuse dans le court-moyen terme pour le CH, dans l’hypothèse où Weber parviendrait à aider les Canadiens à remporter une Coupe Stanley. D’ici là, la direction et les partisans n’auront que faire de ses dernières saisons. Cependant, si le CH devait échouer dans sa tentative de gagner dans les prochaines saisons, et que les performances de Weber venaient à se détériorer, on ne pourrait que proclamer les Prédateurs vainqueurs de cette transaction houleuse.

Dans un tout autre ordre d’idée, et c’est assurément là où la transaction fera le plus de mal au CH, Subban était vendeur — très vendeur même. De fait, le maillot arborant le numéro 76 du talentueux défenseur du Canadien est l’un des maillots s’étant le plus vendus au cours des dernières saisons, non pas uniquement à Montréal, mais au sein du marché nord-américain tout entier! Au-delà du talent brut de P. K., il n’est certainement pas insensé d’affirmer que sa personnalité flamboyante y est pour quelque chose… Subban a effectivement un sens aiguisé du ­show-biz. Ainsi peut-on dire que d’un point de vue marketing, la méga-transaction du 29 juin dernier pourrait rapporter davantage aux Prédateurs qu’aux Canadiens. Cette transaction pourrait d’ailleurs avoir la conséquence d’aliéner plusieurs partisans des Canadiens qui ne juraient que par P. K. Subban, pour ses exploits sur la glace comme en dehors. Pour plusieurs partisans du CH, il n’y avait effectivement que deux raisons de les suivre: les arrêts spectaculaires du numéro 31, Carey Price, et les présences époustouflantes du numéro 76.

S’il a souvent soulevé les passions, il a aussi déçu à maintes reprises. Son habitude de tenter de transporter la rondelle d’un bout à l’autre de la patinoire lui a attiré autant d’éloges que de critiques.

Shea Weber: la solution?

Il faut toutefois regarder l’autre côté de la médaille. En effet, Marc Bergevin a tout de même acquis un véritable joueur de concession en retour de Subban. Même si Shea Weber a 30 ans, soit 4 ans de plus que P.K., les experts s’entendent pour dire qu’il s’agit d’un joueur plus complet, et surtout qui possède plus d’expérience dans la LNH.

Shea Weber a gagné la médaille d’or aux Olympiques à deux reprises en tant que représentant du Canada (2010 et 2014), et contrairement à Subban, il a eu beaucoup plus de temps de jeu. En effet, si ce dernier en était à ses premiers Jeux olympiques en 2014, il n’a disputé qu’un seul match de tout le tournoi, alors que Weber était dans l’alignement pour toutes les rencontres. Il est de plus beaucoup plus fiable en défense.

À l’opposé, l’ex-numéro 76 des Canadiens, pour chaque jeu spectaculaire qu’il livrait, commettait également un nombre considérable de bourdes défensives. S’il a souvent soulevé les passions, il a aussi déçu à maintes reprises. Son habitude de tenter de transporter la rondelle d’un bout à l’autre de la patinoire lui a attiré autant d’éloges que de critiques. De plus, si P. K. a un lancé-frappé foudroyant, celui de Weber l’est encore plus. De même que pour leur repli respectif.

Weber ayant été le capitaine des Prédateurs de Nashville depuis 2010, il sait faire preuve de leadership, tandis que l’on reprochait à Subban ses célébrations exagérées. Son showmanship démesuré, et son trop-plein d’énergie pouvaient en irriter certains. On parle notamment de tensions avec son capitaine à Montréal, Max Pacioretty.

 

Et maintenant ?

Néanmoins, l’échange est définitivement une réalité, et le CH se doit de passer à autre chose. Il y a un nouveau général à la ligne bleue, et les rondelles qui iront vers le but passeront désormais sur la palette du bâton de Shea Weber. Nashville nous a piqué Subban, qui ira maintenant débuter sa carrière de chanteur country, faire du rodéo et jouer dans un marché avec beaucoup moins de pression. Pour ce qui est de Montréal, le nom de Shea Weber se francise bien (Chez Weber), il est même idéal pour un nouveau restaurant au Vieux-Port, et qui sait, son lancer-frappé nous mènera peut-être une ou plusieurs parades de la Coupe Stanley dans les prochaines années.

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Théophile Vareille <![CDATA[Capharnaüm au Royaume-Uni]]> http://www.delitfrancais.com/?p=25393 2016-07-04T15:07:11Z 2016-07-04T14:30:19Z Le camp du Leave aura été rapide à se dédire, une fois sorti vainqueur du référendum de ce 23 juin. Oubliées, les promesses centrales de son argumentaire sur l’immigration ou la sécurité sociale, des promesses mensongères qui auront pesé lourd dans la balance lors du scrutin. Il faut admirer l’impudence d’un tel discours hypocrite: aller jusqu’à refuser la responsabilité de propos peints sur son propre bus de campagne sort de l’ordinaire. Ainsi, le National Health Service (sécurité sociale, ndlr) ne recevra pas les £350 millions supplémentaires par semaine que le pays était censé économiser en sortant de l’Union Européenne (UE).

Mensonges, mensonges, mensonges

Il en est de même s’agissant de l’immigration des ressortissants de l’UE que le vote Leave avait promis de fortement réduire dès 2020. Celle-ci sera délicate à réguler, même hors de l’UE: le Royaume-Uni souhaitant rester au sein du marché unique Européen, il devra sauvegarder un strict respect de la liberté de mouvement des travailleurs.

Le camp Leave n’est pas seul à ne pas tenir ses engagements. David Cameron, premier ministre britannique, avait annoncé avant le vote la mise en pratique de l’article 50 du Traité de Lisbonne en cas de Brexit, qui annoncerait la sortie officielle du Royaume Uni de l’UE, Cameron prévoyait aussi de rester en poste jusqu’en 2018 le cas échéant, afin de superviser la transition. Rien n’en sera, puisqu’il a annoncé au lendemain du référendum son intention de démissionner en octobre prochain, ce qui laisse à son successeur le soin d’enclencher la procédure de sortie de l’UE.

Dans le flou, à tâtons

Une procédure de sortie qui laisse tout le monde perplexe: eurocrates, journalistes, partisans du Brexit ou membres du gouvernement britannique, nul n’a idée des démarches à entreprendre. À l’évidence, le camp pro-Brexit, n’ayant jamais envisagé une victoire électorale, n’a pas préparé de plan. Contrairement à l’Écosse, qui avait rendu un rapport de 643 pages en amont de son référendum, afin de se parer à l’éventualité d’une indépendance écossaise, Farage, Johnson et compagnie n’ont jamais cherché à substantiver leur discours d’un véritable travail de politique publique.

Les deux chefs du camp Leave s’étaient engagés par opportunisme politicien: Farage, pour promouvoir l’agenda Europhobe et anti-immigration de son parti d’extrême droite (UKIP, ndlr) et Johnson pour avancer son ambition de remplacer David Cameron. Boris Johnson, que la presse a retrouvé jouant au cricket avec un comte britannique le dimanche suivant le scrutin, et préparant sa candidature au poste de premier ministre, tout en refusant de parler aux médias. Ceci quelques jours avant de se faire trahir par son ami de trente ans, Michael Gove, ministre de la justice, qui après avoir assuré «Boris» de son soutien lui a coupé l’herbe sous le pied en se présentant à la chefferie du Parti Conservateur. Guerres internes et différents particuliers, voilà donc ce qui monopolise l’attention sur les terres d’Elizabeth. Jusqu’à l’élection, début septembre, l’incertitude se voit prolongée et les importantes décisions différées, au désavantage de tous.

Un tel amateurisme n’est ainsi pas surprenant et est à l’image d’une campagne qui s’est efforcée à abaisser le débat public dans des affres démagogues. Les avertissements du camp Remain quant au péril économique du Brexit, soutenus par de nombreuses institutions nationales comme internationales, et bien que dénoncés par le camp Leave comme une vulgaire tactique d’intimidation provenant «d’experts», étaient eux justifiés. L’affolement des marchés suite à l’annonce du résultat en témoigne.

Vittorio Pessin | Le Délit

La croisée des chemins du Royaume-Uni et de l’Union Européenne

Un vote démocratique?

Très rare sont les observateurs extérieurs, politiques, financiers ou militants, à s’être réjouis du résultat de ce scrutin. Outre Trump et Poutine, de nombreuses mouvances indépendantistes à travers le monde ont applaudi cette issue, voyant dans ce vote une «victoire du peuple», où ce dernier impose sa volonté à la caste politique. Toutefois, un référendum est-il réellement démocratique lorsque l’électorat est trompé par ses politiques? Lorsque la plupart des éléments à prendre en compte se sont révélés faux? Certes, tout citoyen est capable d’informer par soi-même sa décision — même sur un sujet obscur et complexe comme l’UE — encore faut-il qu’il y ait une décision à prendre. Or, comme son manque de préparation le prouve, le camp Brexit ne présentait aucune alternative à l’UE, se contentant de la critiquer à l’aide d’arguments majoritairement biaisés.

Cela n’a donc pas été un vote pour décider de la place de la Grande-Bretagne dans l’UE ou non, mais un vote pour ou contre l’UE et ses principes. Voilà qui ne correspond pas aux critères d’un référendum de politique publique démocratique, qui se doit de proposer deux alternatives pratiques à l’examen du suffrage universel. Enfin, on peut aussi poser la question de la responsabilité des sondeurs qui, en conférant une large avance au vote Remain quelques heures avant le scrutin, ont eux aussi faussé la donne.

Population en otage

Le Royaume-Uni se retrouve aujourd’hui embourbé dans une situation sans queue ni tête et qu’il serait trop long de résumer ici. Le pays fait face à sa plus terrible crise politique interne d’après-guerre, ainsi qu’à une conjecture économique soudainement assombrie.

Ce référendum aura avant tout mis en lumière d’importantes fractures sociales et géographiques en Grande-Bretagne: Londres, l’Irlande et l’Écosse ont voté Remain, et les jeunes aussi, en masse. Les campagnes et les populations plus âgées ont quant à eux voté Leave. Voilà la preuve que l’hypothèse d’un délitement prochain du Royaume-Uni est plausible, après l’indépendance écossaise, probable, et l’unification irlandaise, possible.

Encore plus grave est cette jeunesse qui se retrouve dépossédée de son avenir par les générations précédentes, et qui a raison de se sentir aliénée. Mises à part les dissensions familiales que cela peut produire, cela donne lieu à une société qui doit se réconcilier avec elle-même. Brexiteers convaincus comme repentants devront s’entendre avec les 48% dissonants, dont la voix doit être entendue car une nation divisée ne pourrait renouer une relation harmonieuse avec le continent, ce qui est dans le meilleur intérêt de tous les partis.

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Arno Pedram <![CDATA[Gueule de bois à durée indéterminée]]> http://www.delitfrancais.com/?p=25384 2016-06-29T20:44:55Z 2016-06-29T20:32:56Z tumblr_o0hiimcszS1t09b50o1_1280Vittorio Pessin | Le Délit

Olympe de Gouges écrivait sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne il y a trois siècles. Pourtant, on est toujours pas foutu d’atteindre l’égalité des genres, le racisme est comme une veille photo de famille qu’on dépoussière tous les ans, et l’Histoire un livre qu’on a acheté mais qu’on s’est secrètement promis de ne jamais lire.

Gueule de bois

À quoi bon se battre quand on voit que les discours dominants ne remettent pas en question des préjugés datant de l’Antiquité? Quand les deux campagnes Brexit et Bremain n’ont jamais remis en question l’idée que plus d’immigration équivaut à plus de problèmes, quand  jamais la Turquie n’a été décrite comme autre chose qu’une bande de barbares prêt à envahir les pauvres Britanniques? Quand on voit que la première revendication de Cameron après le Brexit est d’exiger une baisse de l’immigration à Bruxelles? À quoi bon quand on sait que la Grande-Bretagne a toujours été une terre hostile à l’immigration, même à l’intérieur de l’Europe? Qui s’informe? Qui doute? Qui ose penser?

Quelle gauche mondiale?

À quoi bon quand la gauche française se métamorphose en gelée au discours vide, à quoi bon quand elle ne parle plus d’égalité, de solidarité, d’anti-racisme, d’anti-sexisme, d’anti-austérité, ou de préserver l’environnement? À quoi bon quand les seuls mouvements de contestation intéressants, qui ne reposent pas sur une xénophobie exacerbée, se trouvent dans des pays auxquels on ne daigne plus porter attention et dont on jugule l’économie, avec une monnaie dont l’utilité n’est plus remise en question que par les extrêmes comme en Espagne ou en Grèce? À quoi bon quand les migrants crèvent aux frontières et qu’on ne trouve pas mieux que de les «renvoyer» à l’indifférence générale, comme s’ils allaient magiquement voler vers d’autres contrées et non pas se faire passer à tabac puis pousser dans des embarcations, direction Turquie? Dans ce pays «sûr» les attend une nouvelle guerre avec les populations kurdes, les mêmes bouchers islamiques, et un président aux airs se confirmant chaque jour autoritaires. À quoi bon quand l’Australie transforme ses îles offshores en camps limbesques pour demandeurs d’exil, les poussant à se suicider de façon toujours plus ignoble, à l’indifférence internationale totale? Où est passée toute compassion? Où est passée toute réflexion?

À quoi bon quand on sait que le génocide des populations américaines autochtones n’a jamais été source de grande culpabilité? À quoi bon quand on sait que l’Holocauste a plus été arrêté par intérêt économique américain en Europe que par réel souci éthique? Quelle éthique créons-nous? Quelle éthique nous intéresse?

Et pourtant…

Et pourtant si la force éthique du devoir d’assistance à personnes cherchant l’asile depuis des pays en ruines ne convainc pas, l’Europe pourrait se trouver des intérêts économiques et idéologiques qui lui parlent. Le projet européen perd du souffle parce qu’il a perdu son temps à se vendre en tant que continent blanc, chrétien, aux supposés antipodes de la Turquie pour mieux l’empêcher d’y entrer, pour mieux s’empêcher de se demander quels ont toujours été nos échanges avec l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, pour mieux oublier que l’Europe a un temps été le bassin méditerranéen sous les Romains, que les Arabes ont envahi une partie pour ensuite être envahis par l’Europe. Ouvrir les frontières de l’Europe est probablement le seul espoir d’en faire un continent enfin adapté à la mondialisation, et de rajeunir une population vieillissante. Au lieu de quoi, on se terre dans nos idées de la «nation» et de nos concepts de souveraineté aux relents nauséabonds.

Pourquoi écrire encore?

En attendant, on déroule partout le tapis rouge pour les xénophobes, les oligarques, les radicalismes les plus glaçants. Pourquoi se fatiguer? Des millions de penseurs ont écrit avant, des millions écriront dans le futur, des conneries, des choses mille fois mieux écrites, des argumentaires plus brodés, des recherches plus approfondies…

Quel est l’intérêt? Écrire, toujours écrire, mais pour qui? Pour quoi? Je sais que mes amis Facebook lisent les mêmes articles, partagent les mêmes opinions, sont des mêmes milieux sociaux que moi, qui est-ce que je touche? Qui est-ce que je change? La vérité est vieille des siècles qui l’ont rabrouée, les gens n’ont juste pas voulu lire, pas voulu s’informer, pas voulu faire attention.

En même temps, pourquoi les blâmerais-je? C’est tellement plus simple, tellement plus agréable, après tout on crèvera probablement tranquilles dans notre lit coulés sous nos mythes et on n’en sera pas moins malheureux. Lire, s’informer, douter, à quoi bon quand on atteint un niveau de vie suffisant pour ne plus à avoir à se préoccuper de grand-chose en dehors du prix de la bouffe locale et de l’Euro 2016? Au final, toute cette misère, elle nous donnera une petite frousse, comme un feuilleton des Kardashian avec un peu plus de piquant, une sorte de Jeux de la Faim [Hunger Games] version mondiale. Quelle éclate!

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David Leroux <![CDATA[Célébrer le Québec]]> http://www.delitfrancais.com/?p=25381 2016-06-24T13:59:48Z 2016-06-24T13:44:06Z On dit de plus en plus souvent que la nation est une idée dépassée et que l’heure est au village global. Que ce village serait une célébration de toutes les cultures et qu’il était un antidote à l’enfermement des peuples et au repli identitaire. On consent, tous partis confondus, à la dénationalisation des états et à la déprimante uniformisation des cultures qui s’en suit au nom de rutilants idéaux de paix et d’amour. Aujourd’hui et demain, pourtant, partout au Québec, nous célébrerons volontiers la Fête Nationale des Québécois. Les villes et les villages ont tous organisé une fête sur leur plus belle place publique en l’honneur du Québec.

 

On a longtemps reproché aux souverainistes de s’être appropriés le drapeau du Québec et la Fête Nationale, d’en avoir fait des symboles politiquement connotés qui exacerbaient les tensions politiques au lieu de faire place à une célébration comme une autre. On se demande bien toutefois par quel miracle la fête d’une nation dont le noyau culturel dur, francophone, a longtemps voulu prendre en main sa destinée politique en accédant à l’indépendance et se l’est vue refusée par la quasi-totalité des autres citoyens, anglophones et allophones[1], pourrait être dénuée de tout sens politique. Il convient de remarquer, à cet égard, comment s’exprime ce Québec qu’on accuse aujourd’hui de vouloir se replier sur lui-même lorsqu’il ose encore parler de son indépendance politique

 

La Fête Nationale n’est pas la fête de l’exclusion et de l’amertume. J’invite d’ailleurs chaudement tous ceux qui se méfient du Québec en tant que nation à assister aux célébrations de notre fête nationale, et si possible de le faire hors des grands événements de Québec et de Montréal. La vraie Saint-Jean-Baptiste, vous la trouverez en région, dans nos villes et villages. Vous n’y entendrez pas nécessairement les vedettes mondialisées et commercialement approuvées, mais vous allez voir ce qu’est le Québec. Vous n’y verrez pas de feux d’artifices à gros budget. Avec un peu de chance, toutefois, vous passerez une soirée inoubliable. Vous serez assis dans l’herbe, loin de la ville. L’air frais arrivera plus tôt, avec le coucher du soleil. Il y aura des artistes locaux qui viendront sur scène, sans doute. Vous entendrez ce que le Québec a fait de mieux comme musique, vous sentirez dans chaque couplet cet enthousiasme simple et émouvant qui nous habitait en tant que peuple dans les années 1970, avant que deux fois nos espoirs ne soient cassés, avant que le cynisme et la résignation ne s’empare de nous. Vous n’y verrez pas de tension. Vous y verrez des centaines de « gens du pays » chanter du Robert Charlebois, du Beau Dommage, du Harmonium et si vous êtes chanceux, quelqu’un chantera une de nos plus belles chansons, «Le plus beau voyage» de Claude Gauthier, un grand parolier d’ici qui portait son pays au plus profond de son cœur.

 

J’ai refait le plus beau voyage

De mon enfance à aujourd’hui

Sans un adieu, sans un bagage,

Sans un regret ou nostalgie

 

J’ai revu mes appartenances,

Mes trente-trois ans et la vie

Et c’est de toutes mes partances

Le plus heureux flash de ma vie!

 

Je suis de lacs et de rivières

Je suis de gibier, de poissons

Je suis de roches et de poussières

Je ne suis pas des grandes moissons

Je suis de sucre et d’eau d’érable

De Pater Noster, de Credo

 

Je suis de dix enfants à table

Je suis de janvier sous zéro

 

Je suis d’Amérique et de France

Je suis de chômage et d’exil

Je suis d’octobre et d’espérance

Je suis une race en péril

Je suis prévu pour l’an deux mille

Je suis notre libération

Comme des millions de gens fragiles

À des promesses d’élection

Je suis l’énergie qui s’empile

D’Ungava à Manicouagan

 

Je suis Québec mort ou vivant!

 

 

[1] Voir à ce sujet le travail de Pierre Drouilly « Le référendum de 1995 : une analyse des résultats » disponible sur le site des Presses de l’Université de Montréal au [http://www.pum.umontreal.ca/apqc/95_96/drouilly/drouilly.htm]

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Théophile Vareille <![CDATA[Brexit… ou Bremain?]]> http://www.delitfrancais.com/?p=25375 2016-06-24T13:18:23Z 2016-06-23T14:45:03Z  

Le Royaume-Uni hors de l’Union Européenne (UE) a longtemps été une hypothèse que tout observateur avisé considérait comme fort improbable. Toutefois, une forte montée du camp Brexit, en faveur d’une sortie de l’UE, dans les intentions de votes a rendu réelle la perspective d’une union se réveillant amputée d’un état-membre ce vendredi 24 juin. L’impensable devenu crédible: le référendum britannique sur l’adhésion à l’UE monopolise depuis l’attention des médias continentaux car  c’est l’avenir de l’intégration européenne qui semble aussi en jeu dans ce scrutin. Brexit, expression qui en est venue à englober la campagne, le vote et ses conséquences. Ce dernier s’oppose au terme Bremain, qui se fait plus rare dans les médias.  Loin des débats sur la question européenne qui aujourd’hui resurgissent, ce référendum aux origines politicardes, se caractérise par une campagne politique qui ne s’est distinguée que par ses bassesses.

 

Disputes politiciennes et calculs électoraux

Le Brexit, c’est le résultat d’un double calcul de David Cameron, Premier ministre conservateur du Royaume-Uni. Le 23 janvier 2013, ce dernier promettait d’organiser un référendum sur l’adhésion à l’UE s’il était réélu lors des élections prochaines de 2015. Ainsi, Cameron comptait enfin fédérer son parti, historiquement divisé par la question de l’UE, tout en siphonnant la base électorale du parti droitiste et anti-européen UKIP, un parti à la popularité grandissante et qui a remporté ensuite le plus de votes lors des élections européennes de 2014.

Suite à la victoire inattendue des Tories (surnom du Parti conservateur, ndlr) aux élections générales de 2015, Cameron, entamant son deuxième mandat, se voit obligé d’honorer sa promesse, et surprend son monde en annonçant la tenue du référendum dès la mi-2016. De nombreux observateurs politiques lui avaient reproché de jouer avec le feu en faisant une telle promesse, David Cameron joue désormais sa survie politique. En utilisant la perspective d’un Brexit comme instrument de pression, il obtient un accord unanime du Conseil européen en février dernier, statuant que le Royaume-Uni n’est plus tenu par l’engagement d’une «union sans cesse plus étroite». De plus, ses conditions d’appartenance à l’UE se voient agrémentées d’arrangements avantageux supplémentaires.

Dès alors, Cameron, qui n’a jamais été un ardent partisan de l’UE, se prononce en faveur d’un Bremain. S’oppose à lui l’ambitieux conservateur Boris Johnson, n’ayant jamais été connu comme un fervent eurosceptique, qui après avoir été maire de Londres se verrait bien loger au 10, Downing Street (siège du gouvernement du Royaume-Uni, ndlr).

 

Une campagne traînée dans la boue

Boris Johnson et son compère conservateur Michael Gove, Lord Chancelier et Secrétaire d’État à la Justice, ont d’abord refusé d’emprunter  l’approche «anti-immigrant» préconisée par Nigel Farage, président du parti UKIP. Toutefois, suite à l’échec dans les sondages d’un argumentaire libéral, ils ont optèrent pour un discours identitaire et nationaliste Ainsi, on a pu voir dans les rues de la perfide Albion des affiches annonçant l’arrivée de millions d’immigrants turcs lors de l’entrée de la Turquie dans l’UE — une entrée qui n’est plus d’actualité —, qui mettraient en danger la sécurité nationale selon la campagne du Brexit.

Cette stratégie de la peur, attisée par des propos xénophobes et démagogues d’ordinaire propre à l’extrême droite, a joué en faveur du camp Brexit, certaines déclarations polémiques n’enrayant pas cette dynamique, à défaut d’aliéner de nombreux supporters plus modérés du mouvement. Ainsi, Nigel Farage a récemment mis en garde ses concitoyens contre un risque d’«attaques sexuelles en masses» si le Royaume-Uni laissait ses portes ouvertes aux migrants d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, en référence aux violences de Cologne lors la Saint-Sylvestre dernière. Boris Johnson, lui, n’a pas hésité à comparer l’aspiration fédéraliste de l’UE, celle d’un super-état Européen, aux ambitions qu’eurent naguère Napoléon et Hitler, ou à expliquer le parti pris pro-Bremain de Barack Obama par ses origines en «partie Kényanes», qui nourriraient en lui une haine post-coloniale de la Grande-Bretagne.

Face à cette radicalisation des discours, les arguments économiques de la campagne Bremain, avancés de manière maladroites selon la presse britannique, n’ont pas porté fruit. Et ce, malgré les avertissements d’un Royaume-Uni affaibli hors de l’UE par la Trésor britannique, le FMI, la Banque Mondiale ou la Banque Centrale Européenne. Un George Osborne alarmiste a annoncé prévoir un manque à gagner de six points de croissance pour le produit intérieur brut britannique, sur quinze ans. Cependant, les inquiétudes du Chancelier de l’Échiquier, Ministre des Finances et du Trésor, ne semblent pas être partagées par la majorité de ses concitoyens.

 

Guerre des chiffres

Il faut pour cela mettre en cause la guerre des chiffres que se livrent les deux camps à coup de statistiques économiques contradictoires, à propos du coût réel de l’adhésion à l’UE pour le Royaume-Uni, et qui prête à confusion. Au cœur des débats, une affirmation du camp Brexit: l’UE coûte £350m par semaine au Royaume-Uni. Cet argent pourrait renflouer le NHS (National Health Service, sécurité sociale, ndlr) déficitaire. Cette affirmation est manifestement fausse. Chaque semaine, ce sont £250m que paie le Royaume-Uni à l’UE, grâce au rabais négocié par Margaret Thatcher en 1985, qui exempt le Royaume-Uni de payer un tiers de sa facture. Dans l’autre sens, l’UE distribue chaque semaine (en moyenne) £90m aux régions les plus appauvries et fermiers britanniques, ainsi que £50m aux entreprises britanniques, pour un total de £140m. De telles dépenses devraient être prises en charge par le gouvernement, à moins qu’elles soient jugées superflues. Finalement, si la Grande-Bretagne désirait rester dans le marché unique européen, elle devrait s’acquitter d’une importante contribution, comme la Suisse ou la Norvège actuellement, et se retrouverait à payer l’UE tout en n’y étant plus représentée.

De similaires désaccords persistent quant aux conséquences d’un Brexit sur l’immigration ou la balance commerciale britannique. Ces désaccords ne résultent pas seulement d’imprécisions politiques mais aussi de disputes académiques, différents modèles économiques laissant envisager une Grande-Bretagne sortant largement gagnante, ou perdante, de l’UE. La capacité du Royaume-Uni à négocier des accords de libre-échange en étant hors de l’UE est aussi sujette à débats, tout comme le comportement du cours de la livre sterling post-Brexit. Cette incertitude générale génère une fébrilité certaine au sein des marchés financiers, qui de Washington à Tokyo, se préparent à l’hypothèse Brexit, le rôle du Royaume-Uni dans les flux financiers globaux étant trop important pour ne pas anticiper toute possibilité.

 

Questionnement existentiel

Au-delà des chiffres, et contrastant avec certaines tendances démagogiques, le débat sur l’adhésion à l’UE aura mis à nu les tiraillements intérieurs d’une nation incertaine de sa place dans le monde. Son passé cahoteux au sein de l’UE en atteste, le Royaume-Uni éprouve encore et toujours du mal à se sentir européen. Son gouvernement ne croît pas à l’idéal européen, ni à ses valeurs, ayant échoué à obtenir le droit de fermer ses frontières à tout immigrant provenant d’un nouvel entrant dans l’UE. Le Royaume-Uni ne reste aujourd’hui dans l’UE que par commodité, il la critique sans chercher à la réformer et l’affaiblit de l’intérieur: en ayant démontré que les traités fondateurs étaient négociables, qu’une «Europe à la carte» est possible, et en inspirant peut-être d’autres état-membres à organiser de pareils référendums de sortie.

Mais la désintégration de l’Europe n’est pas la seule menace, le démantèlement du Royaume-Uni est désormais une possibilité crédible. Il est quasi-certain que l’Irlande et l’Écosse voteront pour un maintien dans l’UE — les subventions européennes agriculturales étant trop importantes pour l’économie locale pour qu’elles y renoncent. Si ce vote se retrouvait contraire à celui de l’Angleterre, les velléités indépendantistes de ces deux nations pourraient renaître. Et il n’est pas à exclure, en cas de sécession de l’Écosse ou de l’Irlande — quoique moins probable —, que le Pays de Galle ne soit pas tenté de suivre le pas. Le Brexit, porté par un discours nationaliste, mettrait ironiquement l’unité du Royaume-Uni en péril.

 

Et le Canada, dans tout ça?

Le Canada devra lui aussi démêler son lot d’interrogations en cas de victoire du vote Leave. En tant que membre du Commonwealth, il est naturel que la Grande-Bretagne se tourne vers le Canada pour compenser une baisse d’échanges commerciaux avec l’UE. Le Canada, qui a conclu en 2014 les négociations avec l’UE d’un accord compréhensif de libre-échange, pas encore ratifié, pourrait se retrouver divisé entre l’ancien pouvoir impérial britannique et son nouvel allié européen. Comme pour l’ensemble des conséquences internationales d’un Brexit, l’incertitude règne.

 

L’UE n’en sortira pas indemne

Finalement, l’issue d’un maintien du Royaume-Uni dans l’UE reste plus probable, grâce à quelques dynamiques électorales: le vote d’une partie des résidents britanniques à l’étranger, fortement en faveur du Bremain, une participation peut être sous-estimée due à une proportion importante de votants indécis susceptibles de se mobiliser dans l’urgence, et un possible revirement envers l’option la plus sûre — le maintien — qui avait déjà été à l’œuvre lors du référendum écossais de 2014.

Quel que soit le verdict des scrutins, ce référendum du Brexit aura exacerbé de nombreuses tendances eurosceptiques outre-manche, ainsi qu’une certaine aversion continentale envers le Royaume-Uni. L’UE en verra le cours de son histoire altéré.

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Théophile Vareille <![CDATA[Euro 2016: tout sauf du sport?]]> http://www.delitfrancais.com/?p=25370 2016-06-17T21:03:08Z 2016-06-17T16:00:55Z L’Euro 2016 débute en France dans un contexte difficile, dont il a du mal à se détacher.

La presse, française comme étrangère, se plaît à le répéter: cet Euro, c’est bien plus que du football, va bien au-delà de l’enjeu sportif. Pour une société française aux moult tumultes, c’est une échappatoire possible aux grèves, inondations et menaces terroristes auxquelles répondent le terrain et son ballon rond. Il faut que la France se fasse belle même, pour ces hordes de supporters venant de toute l’Europe, auxquels il ne faudrait pas donner une mauvaise image du pays. Il serait dommageable pour la société d’avaler la notion préconçue d’une France anti-réformiste et perpétuellement en grève, qui semble être propre à de nombreux organismes de presse étrangers.

Forte politisation

Ainsi, politiques de tout bord tentent de «récupérer» un événement dont la popularité contraste fortement avec celle de la classe politicienne française. Tous, sauf l’extrême droite, qui dit ne pas reconnaître dans cette équipe de France bigarrée une image représentative de la patrie.

Rien d’étonnant donc à ce que toute une société retienne son souffle, un bon résultat de l’équipe nationale serait une aubaine. Sûrement, cela redonnerait un élan à l’économie, cela revigorerait une nation divisée, qui sort d’une année difficile marquée par une actualité terrible. Le sport, la meilleure des catharsis à grande échelle, pour exorciser une peur qui remonte au 7 janvier 2015 mais aussi au 13 novembre et l’attentat échoué du stade de France – les terroristes ayant failli à rentrer dans l’enceinte. Du moins au plus optimiste, de ceux même qui relativisent les possibles retombées économiques ou psychologiques d’une simple compétition sportive, tous conviennent de l’importance extraordinaire de cet Euro.

Le miroir d’une société

Après l’Euro ukrainien en 2012 et le mondial brésilien de 2014, l’Euro 2016 se voit lui aussi affublé d’une dimension politique et sociale majeure. L’équipe de France, favorite car à la maison, s’engage ainsi dans la compétition sous le poids d’une pression démesurée. S’y ajoute une récente polémique autour des intentions prétendument xénophobes du sélectionneur Didier Deschamps, qui aurait cédé, selon un joueur français d’origine algérienne non-sélectionné pour cause de démêlés judiciaires, face à des pressions racistes. Un tel débat paraît absurde, le monde du football — et du sport — est ce qui s’approche le plus d’une méritocratie, un joueur y monte les échelons grâce à son talent. En témoigne la présence dans cette équipe de France de plusieurs joueurs qui, voilà quelques années, labouraient les terrains de divisions françaises inférieures (Ligue 2, Nationale), et qui ne doivent qu’à leur travail leur réussite. Le problème du racisme en France est une situation grave et indéniable. Indépendamment de cette réalité, qu’un simple événement sportif donne lieu à une polémique futile et destructrice est révélateur d’un climat social tendu. L’Euro 2016, déjà porteur des espérances d’une nation, cristallise aussi ses peurs et ses fractures.

Les plus mécontents seront peut-être ceux qui par nature se désintéressent du football ou du sport professionnel dans son ensemble. Ils auront de bonnes raisons de se retrouver frustrés de la frénésie que provoque l’Euro. La disproportion entre l’Euro comme événement sportif et les attentes qu’il suscite doit en effet sembler irrationnelle à un observateur dépassionné.

Quel qu’en soit l’issue, cet Euro aura démontré, une nouvelle fois, à quel point le sport, et le foot tout particulièrement, se prête à la politisation, s’adaptant à l’actualité, celle des rues de Rio comme de Paris. L’importance qui lui est conférée par chaque frange de la société, de la classe politique aux classes populaires, tant irrationnelle soit-elle, nous interdit de considérer cet Euro 2016 comme simple événement sportif, que cela plaise ou non.

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Esther Perrin Tabarly <![CDATA[Laisser mourir?]]> http://www.delitfrancais.com/?p=25367 2016-06-14T16:27:24Z 2016-06-14T16:26:38Z Le projet de loi C-14 sur l’aide médicale à mourir, déposé par le gouvernement libéral en avril dernier, est en cours d’évaluation au Sénat. Le regard des non-élus sur le projet de loi suscite un débat et des allers et retours entre les deux chambres fédérales. La question qui fâche est la restriction — ou non — du droit à l’aide à mourir aux personnes qui ne sont pas en fin de vie. En attendant que les deux organes législatifs tombent d’accord, il n’existe pas de restriction sur l’aide médicale à mourir au Canada depuis le 6 juin dernier.

Dangereuse politique

Au cours de sa révision du projet de loi le mercredi 8 juin, le Sénat a adopté un amendement qui vise à élargir les critères d’admissibilité. Il propose d’inclure les personnes qui ne sont pas en fin de vie, en supprimant la clause stipulant que la «mort naturelle» d’un patient doit être «raisonnablement prévisible» pour qu’il puisse bénéficier d’assistance.

L’amendement force le renvoi du projet de loi au Parlement, où il sera débattu une seconde fois, retardant encore la promulgation de sa forme finale. Les ministres de la Santé et de la Justice, Jane Philpott et Jody Wilson-Raybould, ont annoncé qu’elles s’opposeraient à l’amendement qui ne fait que revenir sur une question déjà débattue, et rejetée, par le Parlement.

Les réponses à la révision du projet de loi par le Sénat vont même bien plus loin politiquement: «c’est frustrant qu’un Sénat non élu qui ne rend de compte à personne [y] apporte des changements», a déclaré la chef conservatrice par intérim Rona Ambrose. Sauf que tant que le cœur du système politique canadien n’aura pas été réformé, et c’est encore une autre affaire, le Sénat dispose encore d’une légitimité et d’un devoir de législation. Dénoncer les retardements de la chambre haute alors qu’il n’existe pas de cadre légal à l’assistance médicale à la mort, c’est une chose. Nier son rôle, c’en est une autre.

Il va falloir s’attendre à d’autres modifications du texte, le Sénat ayant déjà approuvé trois amendements. Et le projet de loi dans son ensemble pourrait être mis en danger si la Chambre des communes décidait d’ignorer les propositions de la chambre haute.

Le droit de mourir, pour qui?

Sortons un instant des matches de boxe entre nos représentants. Le débat sur la restriction du droit à l’aide à mourir repose sur la constitutionnalité de l’exclusion de certaines personnes. Selon certains, en restreignant ce droit aux personnes en fin de vie, le gouvernement va à l’encontre du verdict sur l’affaire Carter rendu par la Cour suprême en 2015. Selon Benoît Pelletier, professeur à la Faculté de droit d’Ottawa et ancien membre du comité fédéral externe sur l’aide médicale à mourir, l’interprétation la plus plausible de l’arrêt Carter est qu’il «s’applique à tout patient qui est affecté de problèmes de santé graves et irrémédiables lui causant des souffrances persistantes et intolérables». Les principes utilisés pour justifier le projet de loi, tels que l’intégrité psychologique et la qualité de vie du patient, le droit à la vie, à la liberté et la sécurité de la personne humaine, reviennent de droit aux personnes qui ne sont pas en fin de vie. Il serait donc anticonstitutionnel et injustement rétroactif de le retirer. Pour d’autres, la Cour avait au travers de l’arrêt Carter signifié que ce droit s’appliquait aux gens malades. Le délaiement de la décision fédérale repose sur un désaccord quant à l’interprétation de la décision de la Cour suprême, et la question est pertinente. Toutefois, retarder encore l’adoption du texte, c’est accepter qu’il n’y ait pas encore de cadre légal à l’assistance à mourir. C’est mettre en danger l’éthique médicale, sous couvert de jeux politiques.

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Jessica Szarek <![CDATA[Nostalgie du présent]]> http://www.delitfrancais.com/?p=25361 2016-05-12T15:55:42Z 2016-05-12T15:55:42Z S’il convenait d’en douter, soyez rassurés: le rap américain présente encore de l’intérêt. En ce 26 avril, le tumulte légendaire du groupe Mobb Deep nous offre une preuve supplémentaire que l’essence de la culture hip-hop, d’abord née d’une prise de conscience politique et esthétique au milieu des années 1970, ne s’est pas totalement noyée dans l’industrie du showbiz. Il reste quelques bribes de cet esprit «gangsta», «street-life», qui forme encore une des caisses de résonnance de l’identité des communautés afro-américaines, dans une nation où le racisme trace pieusement sa route.

Le rappeur irakien The Narcicyst débarque sur la scène de l’Olympia comme la première surprise musicale de la soirée. Yassin Alsalman — de son vrai nom — est aussi professeur et du haut de l’estrade il occupe l’espace sans complexe, échange avec le public et n’hésite pas à faire taire les bavards des premiers rangs. On s’imagine plutôt bien le silence respectueux qui doit régner dans ses salles de classes à l’Université Concordia, tant il ne plaisante pas avec la culture hip-hop. Croyez-le ou non, avec The Narcicyst comme professeur, il est possible de franchir les portes de l’institution montréalaise pour se rendre en «Art of cool» , «Hip-hop past, present and future», ou être en retard dans ses readings de «Beats, rhymes and life».

Courtesy of Jessica Lehrman

Mais ne nous éloignons pas de trop de ce soir de 26 avril où – enfin – le duo new-yorkais Mobb Deep vient de faire son apparition. Évidemment, l’excitation du public atteint des sommets dès lors que Prodigy et Havoc prennent le micro, comme ils le font depuis l’aube des années 1990, avec un punch qui ne fléchit pas. On est d’abord légèrement sceptique car on attend peut être trop de ces légendes du rap East Coast qui, dans la lignée de Nas ou Notorious B.I.G, ont su se démarquer par leur ton apocalyptique. Transformer des problèmes sociaux en épopée et tragédies de rue permet de donner du relief à la souffrance de tous les jours, et c’est aussi cette exploration qui fait de la musique rap un médium si précieux. L’un après l’autre, les grands classiques ne se font pas attendre: «Hell on Earth», «Quiet Storm», dommage que l’avalanche que les deux natifs du Queens débitent commence par manquer un petit peu de nuance. Elle forme un gros bloc qui assoiffe une instrumentalisation à la résonance pourtant moins rêche qu’il n’y paraît.

Une chose est sûre c’est que le cœur y est, tant du côté du public que de Mobb Deep, pour recréer l’ambiance de l’âge d’or du rap. Dans la fosse, casquettes et do-rags sont de rigueur pour se mêler à la foule réunie par ce même désir de secouer la tête à l’unisson. Sur scène: des hommages à Tupac, Phife Dog (A Tribe Called Quest) et même le nom du chanteur Prince — décédé le 21 avril — retentissent dans le micro de Prodigy.

Après ce bref interlude, les sujets sensibles qui ont longtemps été la raison d’être du mouvement hip-hop refont eux aussi surface. Bien que les sonorités du nouvel album livré au public montréalais s’éloignent des bons vieux beats des années 1990, la gravité de son contenu ne tranche pas avec la tradition qui a forgé leurs débuts. Un rituel de vrai caïd qui nous donne l’impression de bouncer dans les rues de la cité Queensbridge une grosse radio sur l’épaule — comme dans les films de Spike Lee — ou peut-être juste de contribuer à l’héritage des papis, papas et descendants du cosmos de musique rap d’ici et d’ailleurs, ce qui est tout de même quelque chose.

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Antoine Duranton <![CDATA[Télévision-spectacle]]> http://www.delitfrancais.com/?p=25353 2016-07-16T17:35:26Z 2016-04-22T19:58:51Z Habitué des pièces grinçantes sur notre société, avec notamment Dénommé Gospodin en début d’année, le Théâtre de Quat’Sous accueille jusqu’au 28 avril Televizione, écrit et mis en scène par Sébastien Dodge.

Dans l’Italie d’après-guerre, Mike (Louis-Olivier Mauffette), soldat canadien, est un quasi-dieu vivant, adulé par la population pour sa forte inclination à distribuer autant de chewing-gums que de bonnes doses de liberté nord-américaine. Archétype de l’homme viril et sûr de lui, il est choisi par un producteur (Matthieu Gosselin) pour incarner le héros d’une nouvelle série, relatant les exploits de la colonisation italienne de l’Éthiopie.

De ce point de départ, la pièce aborde la carrière de Mike et sa compagne Ginna (Marie-Ève Trudel), de leur succès passager aux déboires divers de deux personnages qui refusent de se voir vieillir et devenir banals. Se cantonnant à leur pure apparence sur les plateaux de télé, dont le vide profond est superbement mis en scène, on ne connaîtra jamais le fond de leur être. On a ainsi particulièrement aimé les entrevues télévisées, entrecoupées de blagues vaseuses et d’aphorismes presque vides de sens, mais célébrés par des applaudissements enregistrés.

Televizione est ainsi une critique plutôt habile de la façon dont l’illusion du cinéma ou de la télé est portée aux nues par le même système, assénant son insignifiante vérité. On est presque tenté de citer Guy Debord, surtout au moment où le méchant de la série (David-Alexandre Després), singeant un «sauvage» éthiopien, est présenté comme le véritable méchant du monde. Le faux devient ainsi un vrai indéniable, par la seule force de la société du spectacle.

Mais de tels parallèles auraient peut-être tendance à trop théoriser une pièce qui n’en a pas vraiment la vocation. Critique agréable, sinon facile, souvent drôle, Televizione tourne parfois un peu à vide, en répétant des scènes assez similaires. La pièce singe de façon amusante nos spectacles modernes et le culte de la star mais sans vraiment aller plus loin que le plus évident. On passe un bon moment, avec la dose d’idées subversives qui convient pour une pièce finalement assez convenue.

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Philippe Robichaud <![CDATA[Rondeaumanie]]> http://www.delitfrancais.com/?p=25346 2016-04-17T15:20:18Z 2016-04-17T15:19:09Z «C’est lui!»

Lorsqu’il entre sur scène, impossible de réprimer une certaine excitation de groupie, variation de la lisztomanie ou encore de la beatlemanie, à l’égard de cette jeune star du clavecin dont le concert tout-Bach à la salle Bourgie s’intitule d’ailleurs Imagine. Certes, les têtes grisonnantes font légion, de sorte qu’on se représente non sans une certaine ironie que nombre de ceux et celles qui roucoulent de plaisir en anticipant les accords de Rondeau sont peut-être les mêmes qui, jadis, ont adulé  les Fab Four. Durant la semaine qui a précédé son concert, des images et des vidéos de Rondeau ont circulé dans la médiasphère, question de mousser son passage: ici, un claveciniste guérilla-artiste qui déplace un instrument incognito pour jouer une chaconne (genre musical de l’ère baroque, ndlr) dans une aile de château abandonnée; là, le portrait d’un claveciniste-sex-symbol accompagné d’une notice biographique attestant de «l’authenticité» de sa personnalité; là encore, le récit édifiant d’un prodige-né, ponctué d’appels à la «vocation» de l’instrumentiste et de photos de remise de prix.

Il ne faut toutefois pas exagérer: personne ne s’évanouit d’émotion lorsque le parisien de vingt-quatre ans s’approche humblement du clavecin flamand, l’ouvre lui-même, puis y installe ses partitions. Il s’agit du même instrument sur lequel un autrement moins charismatique Andreas Staier a joué devant une salle presque vide, un mois plus tôt. Le contraste entre les deux concerts est révélateur d’une vérité à laquelle le monde de la musique baroque n’a pas plus échappé que le reste du show-biz: au-delà du talent, si l’on veut attirer des foules, il ne faut pas avoir peur d’en mettre plein la vue. Exit l’allure austère d’un archétypique mandarin du clavecin comme Gustav Leonhardt en fin de carrière. Il faut parler à l’œil autant qu’à l’oreille, quitte à frôler le kitsch avec des gros plans de soi étalant un air inspiré sur des pochettes d’albums aux titres vagues et racoleurs. Jouer le jeu de l’Imagine-ation, quoi.

Or, la prestation de Rondeau — notons la cohérence entre son patronyme et sa profession – déroge entièrement de cette image. Soyons clair: il était excellent. La netteté de son contrepoint et le suivi de ses marches harmoniques étaient époustouflants. Son jeu, certes, est un peu romantisant pour les goûts de certains puristes qui prétendent détenir la vérité sur l’interprétation baroque bien qu’ils ne font que recracher quelques clichés glanés sur une pochette d’album de Glenn Gould. Mais à bien écouter, les interprétations romantisantes — pas romantiques avec rubato lisztiens, évidemment, mais qui se permettent simplement quelques élargissements ou rétrécissements subtils afin de mieux souligner certaines voix — font de plus en plus la norme. Un exemple notable: le style du claveciniste torontois Mark Edwards, qui a d’ailleurs gagné la première place en interprétation à Bruges en 2012, ex-aequo avec Rondeau.

Somme toute, Rondeau remporte le pari d’un concert à un seul compositeur, tout en démontrant la variété de l’écriture de Bach: plutôt que de s’en tenir à un livre entier du Clavier bien tempéré ou à quelques Suites au hasard, le programme met en scène des œuvres composées sur près de 35 ans de la vie du compositeur prolifique. Après le concert, Rondeau confie au Délit qu’il tenait à aborder Bach en tout début de carrière: un genre de passage obligé. Maintenant, c’est fait et sans attendre, il plonge dans la prochaine aventure. Il récompense l’ovation du public montréalais avec un double-encore de compositeurs tirés du projet qu’il a entrepris après Imagine: Jean-Philippe Rameau et Pancrace Royer, titré Vertigo d’après la célèbre pièce de ce dernier. Un début qui mise gros, croît-on, puisque s’il aurait fait autorité sans trop de compétition avec un répertoire plus obscure,  en faisant le choix d’endisquer des incontournables comme Bach et Rameau, il se mesure dès son entrée sur la scène internationale aux plus grands de ces dernières générations, tels que Christophe Rousset, Blandine Rannou, le regretté Scott Ross, ou encore Luc Beauséjour, présent d’ailleurs au concert.

Rondeau remporte le pari d’un concert à un seul compositeur, tout en démontrant la variété de l’écriture de Bach

En clavecin comme ailleurs, tout change, mais les révolutions ne sont jamais parfaitement nettes, sans chevauchements ou échanges. En témoigne le geste de filiation avec Scott Ross que pose Rondeau en enregistrant Vertigo au Château d’Assas sur le même instrument que l’excentrique génie défunt. En témoigne aussi le selfie demandé à Rondeau devant sa loge par nul autre que Dom André Laberge, le fameux organiste et claveciniste de l’Abbaye-Saint-Benoît-du-Lac.

Fondation Arte Musica

 

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Julia Denis <![CDATA[Gueule de bois mcgilloise]]> http://www.delitfrancais.com/?p=25335 2016-04-05T06:31:20Z 2016-04-05T06:31:20Z Vous l’avez déjà faite cette soirée chez vous avec trois ami-e-s et quatre bouteilles de vin? Oui. Vous discutiez de vos révisions du jour, contiez vos histoires personnelles, et finissiez par discuter de sexe? Oui. La petite assemblée se plaignait du travail scolaire et du rythme éreintant de McGill? Oui.

Une avouait être accro aux somnifères, l’autre admettait utiliser de plus en plus d’Adderall (médicament pour les troubles de l’attention TDAH, aussi utilisé comme dopant par les étudiants, ndlr) et le dernier disait combattre le stress universitaire à bouffées de weed. Oui?

Le problème de la santé mentale et des comportements dangereux qui en résultent sont de plus en plus alarmants à l’Université.

Au cours des dernières élections et du référendum de l’AÉUM, la question semblait être devenue un classique. Le 23 février dernier, la nouvelle doyenne des Arts, professeure Maioni, abordait la santé mentale dans une entrevue avec Le Délit.

En novembre 2015, nous publiions une infographie réalisée après une enquête auprès des étudiants de McGill: 94,5% des étudiants interrogés s’était déjà senti débordé par la vie étudiante; un quart des participants s’était senti trop déprimé pour travailler au cours de la dernière année; 24% avait été diagnostiqué par un professionnel de la santé mentale… En comparaison, 10 à 20% de la jeunesse canadienne souffre de problèmes de santé mentale.

Un des éditoriaux les plus populaires de l’année, «Despereunt Aucta Labore», publié en octobre, appelait l’Université à réagir: «Respecter nos capacités physiques et psychologiques ne fera pas de nous des fainéants indignes de nos sweats McGill. Cela nous permettra juste de rester en bonne santé, de mieux nous engager dans chacun de nos cours et de savoir apprécier notre éducation jusqu’à la graduation.»

«La santé mentale est un problème tellement récurrent à McGill qu’il est entré dans la norme, l’habitude, l’acceptation, la fatigue. Fatigue.»

En 2014, la santé mentale faisait la couverture du Délit.

En 2013, l’article «Sans Limite» écrit par Côme de Grandmaison à propos de l’utilisation de médicaments «dopants» comme l’Adderrall, titrait: «Certains étudiants n’hésitent pas à sacrifier leur santé pour obtenir de meilleures notes.» Cet article est encore l’un des plus lus sur la plateforme web du Délit.

En 2012, Fanny Devaux écrivait déjà un article sur «La dépression étudiante: Quand les «meilleures années de la vie» ne le sont pas du tout.» En 2016, il aurait été tout aussi pertinent.

Mahaut Engérant

Cette semaine The Daily publiait un article d’opinion sur les effets destructeurs de la culture du «sur-travail» (You are not disposable, and neither are your colleagues par Niyousha Bastani, ndlr) et Le Tribune s’affligeait du culte maladif de la productivité (On why the cult of productivity is not productive par Albert Park, ndlr).

La santé mentale est un problème tellement récurrent à McGill qu’il est entré dans la norme, l’habitude, l’acceptation, la fatigue. Fatigue.

Je tenais à profiter de mon ultime tribune en tant que rédactrice en chef du Délit pour soulever encore une fois la question.

À quelques jours du début des examens finaux et après une année ressemblant bien plus à un 42km qu’à un beach day everyday, beaucoup se demandent ce qui est au plus bas: notre moral, notre GPA ou la ligne de nos cernes?

Des solutions sont offertes par l’administration et les associations étudiantes, mais leur développement n’est pas adapté à l’amplitude de la crise étudiante.

On aimerait glisser à McGill le dicton usé du «Mieux vaut prévenir que guérir». Plutôt que d’attendre que les étudiants adoptent un style de vie épuisant, délaissent leur santé physique et mentale face à la succession de devoirs, plongent dans des dépressions ou développent des comportements addictifs pour survivre à court terme… Ne faudrait-il pas changer cette culture de compétition, de productivité et de stress qui règne chez nous? L’excellence, l’ambition et le travail font certes l’orgueil de McGill. Le mien aussi. Le vôtre sûrement. Cependant, comme me l’a fait remarquer cette amie qui tente de finir son baccalauréat à coup de doses d’Adderrall et de journées à la bibliothèque: «Ne sommes-nous pas plutôt réduits à une boulimie intellectuelle de l’urgence qui rabaisse nos aspirations, notre estime personnelle et notre envie d’apprendre ou d’entreprendre?». Contre-productivité?

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Cécile Richetta <![CDATA[Faire les comptes]]> http://www.delitfrancais.com/?p=25331 2016-04-05T06:25:07Z 2016-04-05T06:24:35Z Je vois déjà l’immense tente se dresser sur le campus, le défilé d’étudiants fraîchement diplômés, les chapeaux, les photos, les parents fiers, la larme à l’œil. La collation des grades, rite de passage de tout étudiant nord-américain, sera bientôt mon moment pour briller, mes dix secondes de célébrité. Je ne prétends pas parler pour tous les étudiants qui en juin recevront leurs diplômes. À chacun son bilan, ses expériences, ses regrets et ses succès; cet article se veut tirer des leçons de mes trois ans à McGill dans la Faculté des arts.

Ce que McGill m’a apporté…

En sortant du secondaire, l’université m’a apporté la liberté. D’abord, celle de choisir mes cours parmi des dizaines d’autres, ainsi que mes professeurs et ma spécialisation. Pouvoir décider de mon champ d’études voulait aussi dire rencontrer des gens passionnés et passionnants, et qui m’ont permis d’être plus critique, plus ouverte d’esprit, et plus à l’écoute. Quant aux professeurs, quand bien même ils ne sont pas tous pareils, certains d’entre eux ont rendu ces trois dernières années incroyables. Particulièrement ceux qui critiquent ouvertement le système, ceux qui ont une pédagogie digne d’une université comme McGill, ou ceux qui m’ont aidée, m’ont donné une chance et ont cru en moi.

Dans cette université, je me suis épanouie, je me suis découverte. Entre les cours intellectuellement stimulants, les bibliothèques aux rayons interminables, regorgeant de livres sur des sujets dont je n’avais même pas idée, et le campus à la Harry Potter — avec l’équipe de Quidditch que l’on peut observer jouer depuis McLennan.

À moins d’un mois de la fin, je me dis qu’il y a plusieurs raisons pour lesquelles j’aimerais rester. Pour ces associations, que je n’ai découvert que trop tard. Pour tous ces gens motivés, à qui je n’ai jamais pu parler. Pour ces cours, que je n’ai pas eu le temps de prendre, et ces professeurs que je n’ai pas encore rencontrés. Pour le plaisir de prendre seulement trois cours dans un semestre, et pas cinq à chaque fois.

Mais mon épanouissement ne peut pas se résumer à McGill. C’est cette université, mais aussi les stages et les expériences en dehors du campus, l’été à Montréal, la fête sur Saint-Laurent, et les personnes que j’ai rencontrées en dehors — voisins, voisines venant de tous les horizons — et qui m’ont rendue heureuse. Mon expérience dépasse donc les limites de Roddick Gates.

…et ce que je ne regretterai pas

À McGill, j’ai découvert que la réussite ne dépend pas toujours de soi, et que l’université devient cruelle lorsque les choses s’emballent et se dégradent. Le jour où j’ai eu des problèmes de santé, l’université est devenu un enfer: épuisement, pas de vacances au premier semestre, une quantité de travail impossible à abattre et des professeurs qui en rajoutent toujours plus et ont l’air surpris quand on ne peut pas tout faire ou tout lire — le burn out complet. Je ne pourrai jamais assez remercier mes amis, ma famille — quand bien même elle était à des milliers de kilomètres — et mon copain, qui m’ont soutenue quand McGill m’a enfoncée la tête sous l’eau. Je ne remercierai pas McGill pour ces longues semaines d’angoisse et de panique.

Je ne remercierai pas non plus McGill au niveau financier: ses livres que je ne réutiliserai jamais et que la librairie m’a gentiment proposé de racheter un dixième du prix d’origine, ou encore ses cantines et ses chambres en résidence à un prix exorbitant.

La fin d’un baccalauréat, c’est aussi une certaine monotonie. L’université n’est plus aussi excitante qu’au premier semestre, et beaucoup d’entre nous n’ont qu’une envie: s’échapper, partir, et découvrir un ailleurs. Au bout de quelques semestres, les cours finissent par se répéter, et les examens se ressemblent: il est alors urgent de sortir de ce cycle, sous peine d’une crise d’ennui.

Philomène Dévé

C’est un au revoir

Aux futurs étudiants: venez à McGill, et éclatez-vous. L’université sera généreuse et cruelle, et je vous souhaite de toujours être en bonne santé. Prenez soin de vous, de votre corps, de votre mental, et de vos amis. Par-dessus tout, sortez de la bulle mcgilloise. Montréal, les Québécois et les Canadiens ont tellement à offrir, bien plus qu’une institution universitaire ne pourra jamais le faire.

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