Le Délit Le seul journal francophone de l'Université McGill 2016-02-09T22:31:52Z http://www.delitfrancais.com/feed/atom/ WordPress Matilda Nottage <![CDATA[HONY humanise les prisons]]> http://www.delitfrancais.com/?p=24803 2016-02-09T21:40:08Z 2016-02-09T21:40:08Z Cette semaine, Brandon Stanton, — photographe et créateur du célèbre projet Humans of New York- — a interrompu ses sujets citadins habituels et s’est faufilé derrière les barreaux de cinq prisons du Nord-Est des États-Unis. Pour encourager les personnes incarcérées à dévoiler leur histoire et leur ressenti, il a utilisé ce qui ne peut être que des pouvoirs magiques. Il a ainsi recueilli des témoignages variés, qui ont en commun une honnêteté et une intimité qui paraissent presque être en décalage, venant d’un groupe qu’il est plus facile d’ignorer et dont l’individualité et les émotions sont souvent noyées sous l’image des crimes qu’ils ont commis. Parmi ces détenus, l’histoire la plus courante est celle de ceux qui ont grandi dans des situations précaires et pour qui la vente de drogues est apparue comme seule solution pour échapper à la pauvreté. Un témoignage se démarque cependant des autres, tragique et indicateur d’un problème inhérent au système pénal. C’est celui d’une femme: abusée sexuellement dans son enfance, ignorée par ses proches, elle commence à entendre des voix. Jeune adulte, elle suit les ordres de ces voix, prend la vie de sa voisine et de la fille de cette dernière, s’éclipse en Jamaïque, et décide de se rendre à la police deux ans plus tard.

Luce Engérant

La prison, réponse à tout?

Les crimes commis par cette femme sont injustes, atroces et irréversibles, et il semble naturel qu’elle en paie les conséquences. Pour autant, lorsque la maladie mentale entre en jeu — en particulier une maladie comme la schizophrénie qui engendre des épisodes psychotiques — peut-on choisir de l’ignorer sous prétexte que la personne a commis un crime? Ce questionnement s’applique autant au système pénal américain qu’à son équivalent canadien. Selon une étude de Johann H. Brink, professeur de psychiatrie à l’Université de Colombie-Britannique, près de 32% des détenus souffrent d’un trouble de la santé mentale. Le Service correctionnel du Canada (SCC) affirme faire passer chaque délinquant ou criminel par un processus de dépistage à leur arrivée et offrir des soins de santé mentale.

Plusieurs questions demeurent. Ces soins sont-ils suffisants? Plus important encore: ces personnes seraient-elles derrières des barreaux si elles avaient eu accès à des soins avant de commettre un crime? Selon le ministère de la Sécurité publique du Canada, en 2013, un détenu fédéral au Canada coûte en moyenne 117 788 dollars par an au contribuable. De meilleures politiques de prévention du crime, une meilleure accessibilité aux services de santé mentale, des programmes de réhabilitation pour éviter la récidive: voici autant d’initiatives qui ont le potentiel d’améliorer la qualité de vie des personnes concernées, en plus de prévenir le crime et d’alléger le coût de ce dernier pour le reste de la société.

En attendant le changement

Humaniser les détenus, c’est comprendre les facteurs qui les ont menés à agir, qu’il s’agisse de précarité, des troubles mentaux, ou simplement d’intentions égoïstes et cruelles. Il ne s’agit pas d’excuser les crimes commis mais plutôt de se demander s’ils auraient pu être évités, et d’envisager des alternatives de prévention, de soins et de réhabilitation. Les projets comme celui de Brandon Stanton nous permettent également de se trouver face à un visage, à une histoire, plutôt que d’oublier l’existence de ceux que la société rejette. L’un des témoignages recueillis, celui d’un homme qui parle de son amitié avec un autre détenu, nous rappelle qu’être en prison n’oblige pas à tout abandonner: «Aux yeux de la société, nous avons déjà perdu. Tout le monde ici est un perdant. On peut soit s’énerver contre ça, soit continuer d’essayer de grandir.» 

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Yves Boju <![CDATA[Démocrates, GOP et Canada]]> http://www.delitfrancais.com/?p=24799 2016-02-09T21:37:31Z 2016-02-09T21:37:31Z Après la sortie des résultats définitifs des primaires de l’Iowa mardi dernier, il est (déjà) temps de faire un compte-rendu. Du côté des Démocrates, Hillary Clinton (49,8%) est talonnée par Bernie Sanders (49,6%) mais prend la tête de la course à la nomination en remportant le caucus. Chez les Républicains (GOP, soit le Parti Républicain, ndlr), Ted Cruz (27,6%) renverse Donald Trump (24,3%), lui-même suivi de près par Marco Rubio (23,1%). Les deux partis apparaissent donc fractionnés et plus de temps est nécessaire pour établir un favori avec plus de sûreté.

Analyses à tâtons

De notre côté de la frontière et plus généralement dans le monde entier, les yeux se sont rivés, alertes, vers les États-Unis. Au Canada, Le Devoir se hâte d’émettre ses commentaires pourtant très prudents sur les candidats; La Presse nous donne une analyse juste. En France, Le Monde nous offre un florilège de fun facts agrémentés de chiffres et manquant d’analyse. Dans un monde de plus en plus tourné vers les médias numériques, il était important de connaître les chiffres au plus tôt; les chiffres, puisqu’ils disent tout et rien. C’est d’ailleurs ce en quoi consiste le début de cet article, les chiffres et une maigre analyse.

L’image reste donc floue pour nous aussi et il nous est impossible, au même titre que huit mois avant les élections fédérales canadiennes, d’établir un candidat et encore moins un gagnant. Nous sommes donc dans le même mouchoir de poche que lors des duels d’octobre dernier.

Luce Engérant

Vu du côté canadien

Les États-Unis représentent le plus grand marché d’exportations pour le Canada, à hauteur d’environ 324 milliards de dollars en 2012, au même niveau que l’importation: environ 292 milliards de dollars. Les intérêts des deux pays sont donc étroitement liés et l’avenir de la coopération dépend du prochain président.

Mais alors du côté canadien, quels sont les avantages que présente tel candidat plutôt qu’un autre? La plateforme de Donald Trump (GOP) est tout d’abord clairement rejetée par Justin Trudeau et par les Canadiens en majorité. Elle consiste pour la plupart en des «politiques de peur» comme l’avait dit l’actuel premier ministre en août dernier; elle ne fait pas mention du Canada et reste dans la ligne libertaire du Parti Républicain. Moins conflictuels, Ted Cruz et Marco Rubio suivent la même approche libertaire et jeffersonienne en militant pour un gouvernement minimaliste et l’on peut s’attendre à un renforcement risqué des frontières de la part de Ted Cruz. Celui-ci s’expliquerait par la croyance selon laquelle les terroristes viendraient par notre frontière commune, la seule non-protégée que les États-Unis aient.

À l’opposé, on observe des opinions bien plus libérales du côté des Démocrates. Hillary Clinton mentionne à plusieurs reprises dans son programme l’importance d’un renforcement des infrastructures liées à l’énergie entre le Canada et les États-Unis, la coordination de politiques environnementales dans l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain, ndlr). Ce dernier point cependant, rappelons-le, est difficile à atteindre compte tenu des disparités économiques avec le Mexique. Enfin, cette coopération est moins présente dans le programme de Bernie Sanders, plutôt fondé sur une réaffirmation du principe d’égalité, des droits des minorités et autres. Un programme qui apparaît peut-être alors concentré sur l’intérieur du pays avec un gouvernement fédéral fort.

Le programme de Mme Clinton prend plus en compte les relations avec les Canadiens. Cependant, plus d’affirmations, de propositions et de contradictions sont nécessaires pour savoir si ces programmes sont définitifs.

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Hortense Chauvin <![CDATA[Promesse tenue]]> http://www.delitfrancais.com/?p=24795 2016-02-09T21:33:41Z 2016-02-09T21:33:41Z Présenté au Festival international du film de Locarno en août dernier, Te prometo anarquía, réalisé par Julio Hernández Cordón, sera en salle au Centre Phi jusqu’au 11 janvier.           Le réalisateur mexicain signe ici un drame à la beauté saisissante. Amants et amis d’enfance, Johnny et Miguel coopèrent avec un réseau de trafic de sang humain à Mexico. Miguel est issu d’une famille de classe moyenne, Johnny d’un quartier plus modeste. Lorsqu’ils ne font pas du skateboard, ils vendent leur sang, celui de leurs amis et de leurs connaissances à des cliniques clandestines. Alors qu’ils étaient chargés de trouver des donneurs pour une commande importante, la livraison tourne mal. Les deux jeunes hommes se retrouvent mêlés aux agissements d’une mafia, pris au dépourvu face à une situation qui les dépasse et des responsabilités qu’ils ne peuvent que fuir.

Au cœur du film, le thème de l’anarchie se manifeste par le manque total de forme d’autorité à laquelle les personnages pourraient se référer. À la manière d’une tragédie, les événements s’enchaînent sans possibilité de retour en arrière, laissant les protagonistes impuissants et démunis face à l’irréversibilité de leurs erreurs. D’une intensité rare, le scénario de Cordón tient le spectateur en haleine. Le réalisateur évoque le sujet politique et social délicat du trafic de manière extrêmement subtile. Il évite un traitement sensationnaliste de ce sujet épineux, souvent présenté au cinéma de manière caricaturale par les réalisateurs voulant s’y frotter. Si le réalisateur s’est inspiré de faits réels, notamment des enlèvements d’Iguala en septembre 2014, son regard n’est pourtant jamais documentaire. Sa vision est au contraire extrêmement poétique, exempte de toute peinture ostentatoire de la violence.

Prune Engérant

La réussite du film tient particulièrement à la performance exceptionnelle de ses acteurs. Amateurs pour la plupart, ils incarnent leur rôle avec beaucoup de talent et de justesse. Les dialogues sont particulièrement réussis et permettent de révéler des personnages aux personnalités élaborées. Les deux acteurs principaux, Diego Calva Hernández et Eduardo Martinez Peña, fascinent autant par leur capacité à émouvoir que par leur maîtrise du skateboard. Certains des acteurs, notamment Eduardo Martinez Peña, sont en effet des icônes du skateboard de la scène mexicaine. Véritable fil conducteur, ce dernier permet de suivre des personnages en perpétuelle fuite. Outil d’escapade et de disparition, son omniprésence rythme le film et suit l’évolution des protagonistes. Construit comme un symbole, il cristallise de manière étonnamment bouleversante les émotions des personnages à mesure que la narration progresse.

«Cette sincérité transparaît à l’écran et permet au spectateur de se sentir complice des personnages»

Te prometo anarquía se distingue également par la puissance de ses images. Julio Hernández Cordón parvient à créer une atmosphère vibrante. Tout ce qu’il filme se révèle captivant, de Mexico et ses longues autoroutes aux corps de ses personnages. Ses images sont tour à tour touchantes, éprouvantes et composent une trame dramatique à la beauté unique. «Quand nous verrons le film dans dix ans, nous retrouverons et reconnaîtrons toujours notre ville, nos amis, nos coins, nos sentiments, toutes les images qui sont les nôtres», expliquait l’un des acteurs principaux à la sortie du film. Cette sincérité transparaît à l’écran et permet au spectateur de se sentir complice des personnages et de ce qu’ils éprouvent. Cette proximité inattendue contribue à faire de ce film incomparable une fable politique bouleversante.

Te prometo anarquía est un film marquant. Il parvient à explorer avec virtuosité le sujet du trafic, sans jamais se réfugier dans le confort vendeur de stéréotypes sur la violence des gangs. Julio Hernández Cordón promet l’anarchie et surprend avec un film magnifique, impressionnant par sa profondeur et son originalité. 

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Madeleine Courbariaux <![CDATA[À la croisée des films]]> http://www.delitfrancais.com/?p=24791 2016-02-09T21:31:44Z 2016-02-09T21:31:44Z Alors que la cérémonie des Oscars 2016 arrive à grands pas, le cinéma du Parc organise jusqu’au 11 février, la projection de courts métrages en compétition dans les catégories films d’animation et action. Les séances se composent de cinq courts métrages d’action suivis de cinq courts métrages d’animation. Sitôt que s’achève une histoire, on reprend à peine son souffle avant de plonger dans une nouvelle trame. Ainsi, les deux heures et demi de bobine défilent sans un soupir d’ennui. Allant d’une dizaine à une vingtaine de minutes, la durée des courts métrages a ses avantages. Le temps est suffisant pour installer un décor, ainsi que des personnages attachants. Et assez court pour avoir l’œil alerte et le souffle retenu jusqu’à la fin du film.

Parmi les vingt courts métrages nominés, deux (un d’action et un d’animation) recevront un Oscar. En ayant vu l’échantillon proposé par le cinéma du Parc, on peut espérer (en espérance mathématique) avoir vu exactement un des deux chefs d’œuvre qui seront oscarisés à la fin du mois. Le jeu est donc de deviner lequel.

Mahaut Engérant

Pour n’en citer qu’un, le court métrage d’action Shok fut particulièrement touchant. Le rideau s’ouvre sur un homme adulte considérant avec nostalgie un vieux vélo abandonné. Les émotions intenses sur son visage éveillent la curiosité. Retour quarante ans en arrière, l’histoire de Shok (ami, en bulgare) est centrée sur deux enfants kosovars pendant la guerre de 1990. Leur amitié est bousculée car Oki perd son vélo par la faute de Petrit qui a insisté pour qu’il rencontre ses «amis», militaires serbes auxquels il apporte des papiers de cigarettes en échange de trois sous. Les militaires forcent l’enfant à leur laisser son vélo: est-il juste qu’il en ait un, alors que le neveu du chef n’en a pas? Les mois qui suivent, les deux enfants sont en froid, mais le contexte de guerre permet à Petrit de se racheter en sauvant son ami. Leur lien ne fait que s’endurcir dans des situations extrêmes, où l’aide mutuelle devient une arme. Cependant une catastrophe survient, donnant du sens aux émotions du regard de l’homme dans la scène d’ouverture, et trouble nos yeux du même mélange de tristesse et d’amertume. Shok abrite dans un format de court métrage, un contenu de long métrage. Il combine ainsi la précision et le dynamisme du premier avec la facilité qu’a le second à creuser un sujet.

Globalement, l’ensemble des films est d’une qualité remarquable. On sort de la salle de cinéma la tête bouillonnante de questionnements éparpillés. Les questions soulevées vont en effet de la polémique socioculturelle à l’hésitation philosophique. Par ailleurs, la diversité des registres laisse le spectateur baignant dans un cocktail d’émotions contradictoires, qui se bousculent dans une poitrine trop étroite.  D’autre part, il est rare de mettre en perspective plusieurs films car souvent, les films sont regardés séparément. Le film et son message ont des effets distinctifs qui ne se superposent pas. Au contraire, ici, des opinions parfois contradictoires sont juxtaposées, forçant le spectateur à prendre du recul, et à former sa propre pensée. Par exemple, après avoir pleuré devant les misères de la guerre, le film d’animation déplorant le sort des animaux de cirque arrachés à leur famille provoque moins d’émotion. Pourtant, regardé séparément, il aurait sans aucun doute beaucoup touché.

Enfin, cet événement représente une expérience unique. Il rassemble des œuvres qui ont survécu à un choix très sélectif et dont la forme courte contraint à un style épuré et un vrai souci du détail.

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Noor Daldoul <![CDATA[Récit en terre inconnue]]> http://www.delitfrancais.com/?p=24787 2016-02-09T21:20:55Z 2016-02-09T21:20:55Z Après l’adaptation cinématographique de Boy A (2007), l’irlandais John Crowley signe cette année l’adaptation de Brooklyn, du roman éponyme de Colm Toibin, film triplement nommé aux Oscars dans les catégories meilleur film, meilleure actrice et meilleur scénario adapté.

À l’écran, pourtant, la poésie ne se libère pas tout à fait. L’alchimie entre deux cœurs, celui du réalisateur avec sa volonté de dire quelque chose et celui du spectateur avec son envie d’écouter, de comprendre, et parfois de répondre, n’opère pas.  Avec un film d’époque, John Crowley aborde pourtant un sujet comme jamais d’actualité: l’émigration et le déchirement de se retrouver en terre inconnue. Eilis (Saoirse Ronan), jeune irlandaise qui peine à trouver du travail dans l’après-guerre, décide de partir s’installer aux États-Unis. Elle est à l’image de ce pays où elle pose les pieds: jeune et déjà déterminée, encore fragile mais conquérante.

Tout film devient un outil puissant capable de toucher le spectateur dans la mesure où il favorise le processus d’identification.     

Kerry Brown

Dans Brooklyn, ce processus est chancelant. Il est difficile de rapprocher la vague d’immigration d’après-guerre et la nouvelle vague d’immigration dans laquelle nous baignons: les enjeux et les traumatismes ne sont plus les mêmes. Certains thèmes sonnent juste tout de même: le mal du pays, la difficulté de soutenir un sentiment d’appartenance. Force est d’avouer que John Crowley ne tombe pas dans le cliché du rêve américain (à l’exception d’un plan où Eilis, à son entrée sur le sol états-unien, est baignée d’une lumière quasi-divine), ni dans un constat socio-politique post-Seconde Guerre mondiale. Il trace un parcours à l’échelle humaine, un genre de récit initiatique à travers lequel nous suivons Eilis en terre étrangère: sa rencontre avec un Italien (Emory Cohen), son travail, ses cours du soir, sa vie dans une pension. Crowley prend le parti de ne pas tomber dans le drame à l’outrance, aidé par un jeu d’acteur d’une grande fraîcheur tout en étant chaleureux — on pense à celui du couple interprété par Saoirse Ronan et Emory Cohen.

«À l’écran, pourtant, la poésie ne se libère pas tout à fait»

Cependant, le résultat reste lisse et convenu, faute d’une mise en scène qui ne sublime jamais les émotions d’Eilis. Les plans, banals et (trop) soignés, auraient gagné en réalisme à être plus nuancés. En effet, l’évolution du personnage vers la compréhension du monde et de soi-même ne se révèle pas aussi convaincante que l’on aurait souhaité. Tous les défis auxquels l’héroïne est confrontée – l’éloignement et la culpabilité, la mort d’une sœur, le dépaysement, les incertitudes de l’amour, l’abandon – et la difficulté d’y faire face, sont édulcorés. La fin de ce récit initiatique, précipitée et manquant totalement de subtilité, finit d’achever la certitude que nous avons que Brooklyn n’a pas cherché autre chose qu’être un film grand public.

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Celine Fabre <![CDATA[Les Quatre Cents Coups de minuit]]> http://www.delitfrancais.com/?p=24782 2016-02-09T21:16:45Z 2016-02-09T21:16:45Z Revoir les Quatre Cents Coups de François Truffaut, c’est un petit peu comme embarquer dans un tour en montgolfière. Une, deux, trois fois: le rabâchage importe peu, rien ne semble altérer l’effet d’apesanteur que son visionnage provoque, depuis sa sortie en 1959. Le Paris d’antan, Jean-Pierre Léaud dans le rôle d’Antoine Doinel, sa course effrénée contre la sévérité (tant à l’école qu’à la maison), les airs du compositeur Jacques Constantin… Ce n’est pas un mythe: il existe vraiment des détails dont on ne se lasse pas.

Pour les soixante ans de la revue de cinéma Séquences, le rédacteur Pierre Pageau prend le micro juste avant la projection du film, que l’on décrit souvent comme l’un des chefs d’œuvre de la Nouvelle Vague. On nous apprend que, bien que le bijou de Truffaut ait passé la frontière québécoise sans souci, il a vu certaines de ses scènes rayées de la bobine après sa diffusion dans des couvents et autres écoles puritaines. C’est cette version légèrement coupée que la Cinémathèque nous dévoile en ce 3 février 2016. Comme si nous étions au beau milieu des années 1960 et que la seule vue des premières cigarettes de deux garnements relevait du sacrilège.

«C’est indispensable, mais on ne sait pas exactement à quoi.»

«Je n’aurais pas pu parler ni de chef d’œuvre ni de maîtrise parce que je vois trop ce qu’il y a d’expérimental et de balbutiant.» Le cinéaste français François Truffaut semble garder les pieds sur terre lorsqu’on lui demande de simuler l’autocritique, peu après la sortie de son premier long métrage. Maintenant que Les Quatre Cents Coups tient de la légende cinématographique, il convient de se demander ce que nous, novices du 7e art, pouvons apporter à la montagne d’analyses, de critiques et louanges dont il fut l’objet. Car la question se pose: comprendre pourquoi — plus de soixante ans plus tard —, la mise en scène des aventures d’Antoine Doinel parvient encore à émouvoir.

Mahaut Engérant

Et là, tout à coup, un blocage se forme. Aucun motif ne semble être à la hauteur pour élucider le caractère culte des Les Quatre Cents Coups. C’est peut-être le jeu de Jean-Pierre Léaud et l’assurance avec laquelle il balance à son maître d’école que sa mère vient de mourir (un nouveau mensonge pour excuser son absence). Le côté autobiographique, car l’on sait que Truffaut se base presque toujours sur des expériences de la vie réelle. Ou alors les plans de caméra, plus larges lorsqu’Antoine goûte à la liberté, plus étriqués au fur et à mesure que sa situation s’aggrave. À moins que ce ne soit le décor parisien — des quais de Seine à la place Pigalle en passant par le Sacré Cœur — qui retrouve sa virginité car il n’est ici que la toile de fond d’un petit garçon qui se débat tant bien que mal avec la vie.

Et il y aurait encore tant à dire. Surtout que l’on a omis l’humour: un humour solide qui ne vieillit pas; en témoigne cette fameuse ligne, lorsqu’Antoine quémande de l’argent et que son père répond: «Si tu me demandes 1 000 francs c’est que t’en espères 500, donc tu en as besoin de 300. Tiens, voilà 100 balles.» Voilà, encore une raison qui nous permet de justifier pourquoi, toi lecteur, tu devrais visionner Les Quatre Cents Coups. Et si tu n’es pas convaincu, au lieu de maudire un manque de rhétorique, consolons-nous en racontant que lorsqu’on lui demandait l’intérêt du cinéma, Truffaut avait un jour répondu: «C’est la définition de Jean Cocteau pour la poésie: c’est indispensable mais on ne sait pas exactement à quoi.» 

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Sami Meffre <![CDATA[Le ciel serait-il la limite?]]> http://www.delitfrancais.com/?p=24780 2016-02-09T21:10:10Z 2016-02-09T21:10:10Z Les fameux index trackers canadiens continuent sur leur lancée en 2016 alors que 2015 avait déjà été une année record pour ces fonds. L’intérêt croissant que les grands fonds de pension portent à ce type d’investissement pourrait en effet indiquer un changement de mentalité chez les gestionnaires de fonds, ces grands manitous du système financier moderne.

2015: une année record

Les fonds trackers, aussi appelés fonds indiciels cotés ou encore ETF (Exchange-Traded Fund, ndlr) sont généralement des fonds qui cherchent à reproduire les indices boursiers, tels que le Standard & Poor 500 (S&P 500). Ce dernier est un indice boursier basé sur 500 des plus grandes compagnies américaines cotées en bourses.

Apparus à la fin des années 1980, ces fonds ont vu leur popularité croître au cours des deux dernières décennies pour devenir un produit incontournable des marchés financiers.

Au cours de l’année passée, l’industrie de ces trackers a explosé à des niveaux records. En effet, selon Clare O’Hara du Globe and Mail, ce ne sont pas moins de 16,5 milliards de dollars canadiens qui ont été rajoutés à ces fonds, tandis que le groupe d’institutions financières proposant ce type de produit s’est vu rajouter trois membres au cours de l’année passée. Au total, on compte maintenant douze de ces institutions, dont notamment la Banque de Montréal (BMO).

Si à ce jour, ces ETF ne représentent que 10% des fonds mutuels, ils représentent près de 20% des afflux de fonds d’investissement. En d’autres mots, il semblerait que ces fonds représentent une part de plus en plus importante de notre industrie financière et cela est confirmé dans le rapport de la BMO sur la projection des fonds indiciels cotés en 2016. De plus, cette popularité ne semble pas s’être arrêtée au Canada puisque le Financial Times expliquait le 10 janvier dernier que l’Europe et le Japon avaient eux aussi observé des chiffres de croissance similaires dans leur secteur financier respectif.

Un changement de mentalité

Si vous avez été bercé par le mythe de l’investisseur-oracle qui gagne des millions en choisissant parfaitement quel titre financier acheter, ou vendre, au moment le plus propice, la popularité record des fonds trackers devrait écorner cette belle image. En effet, la caractéristique primaire de ces produits financiers est que l’investisseur n’investit plus dans une seule compagnie mais dans un groupe relativement divers de compagnies. Finis donc les retours à trois chiffres. À l’inverse, les investisseurs ne sont maintenant plus exposés aux risques individuels de chaque compagnie mais aux risques de toutes les compagnies du fond dans lesquels ils ont investi.

Certains expliquent ce changement de stratégie par un retournement de mentalité: «si tu ne peux pas les battre [les ETF], rejoins-les.» Selon Christos Costandinides, fondateur de la firme de consultation BlueHarbor, «2015 a été l’année où il est devenu évident que les ETF ne sont plus de simples instruments financiers, mais une véritable idéologie qui transformera l’industrie de la gestion d’actifs telle que nous la connaissons.»

D’autres pensent que les jours de cette croissance inexorable sont comptés. En effet, avec l’avènement de leur toute-puissance est venu le regard scrupuleux des régulateurs, et de nombreux acteurs des marchés s’accordent sur le fait qu’une réforme des régulations pourrait changer la donne en demandant aux gestionnaires de fonds de s’aligner sur les régulations du système bancaire.

Alors que l’économie canadienne cherche un second souffle au milieu de cette crise pétrolière, une réforme du type Bale III (l’ensemble des réformes du système bancaire après la crise de 2007, ndlr) de l’industrie pourrait déclencher une nouvelle fuite des capitaux vers des produits financiers plus intéressants, tandis qu’un manque de réforme pourrait être une future source d’instabilité pour le système. Ce débat devrait devenir de plus en plus pressant au cours des prochaines années, voire mois, avec cette montée soutenue de la popularité des fonds trackers

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Chloé Mour <![CDATA[Rona naturalisée américaine?]]> http://www.delitfrancais.com/?p=24776 2016-02-09T21:08:35Z 2016-02-09T21:08:35Z «On est maintenant dans une économie ouverte et libre», a répété maintes fois le premier ministre Philippe Couillard, en commentant l’achat de Rona — géant québécois de la quincaillerie — par Lowe’s, son voisin américain. 

M. Couillard a donc donné sa bénédiction jeudi dernier à la vente du fleuron de la Québec Inc. (la communauté d’affaires québécoises, ndlr), pour un montant estimé à 3,2 milliards de dollars canadiens. Cette acquisition était pourtant loin d’être facilement négociable. En 2012, Lowe’s avait déjà fait une offre à Rona, mais la direction du détaillant québécois et le gouvernement avaient jugé la proposition de 1,7 milliard de dollars canadiens inacceptable. Par la suite, dans un climat de campagnes électorales, les partis politiques — dont le Parti Libéral du Québec — s’étaient engagés à prendre des mesures pour protéger les entreprises québécoises contre les offres d’achat hostiles de compagnies étrangères.

Aujourd’hui, le gouvernement refuse «d’ériger des murs autour de Québec» et accepte l’offre de Lowe’s, devenue plus alléchante, et même «bénéfique» selon la nouvelle ministre de l’Économie, de la Science et de l’Innovation, Dominique Anglade — propos qui n’ont pas tardé à faire sortir de ses gonds l’opposition.

Mahaut Engérant

Achat de Rona: bénéfice ou perte pour le Québec?

Philippe Couillard a réitéré sa ferme décision de transformer l’économie québécoise afin de la greffer à «la transformation profonde de l’économie mondiale». Il est même décidé à détruire la forteresse érigée autour des fleurons de la Québec Inc., qui pour lui doivent être les emblèmes d’une économie ouverte et libéralisée. Que Rona devienne américaine est donc une bonne nouvelle. Qui, à part M. Couillard, se satisfait de cette acquisition? Les actionnaires sont les premiers bénéficiaires: leurs investissements doublent de valeur en un temps record. En effet, la dépréciation du dollar canadien et les poches bien remplies du nouvel ami Lowe’s permettent une acquisition très avantageuse. La Caisse de dépôt (institution financière qui gère les placements des Québécois, ndlr), elle aussi, tire profit de cette situation. Détenant 17% des actions de l’entreprise, elle devrait pouvoir empocher plus de 200 millions de dollars.

Néanmoins, ces chiffres mirobolants ne concernent pas tous les acteurs de cette acquisition. Du côté des fournisseurs, peu auront l’occasion de s’étendre sur les marchés américains et mexicains, et les petits fournisseurs et commerces affiliés de Rona ont de grande chance de rester sur la touche. La philosophie «nationaliste» qu’avait adopté Rona (50% de ses achats sont effectués au Québec et 35% proviennent du reste du Canada) risque de prendre du plomb dans l’aile face à un détaillant qui cherche la maximisation de ses bénéfices. En effet, Lowe’s aura tout intérêt à obtenir des produits moins coûteux que ceux proposés par les manufacturiers canadiens. Qu’adviendra-t-il de ces fournisseurs locaux, qui représentent des milliers d’emplois au Québec?

Des emplois supprimés ainsi qu’une expertise perdue, c’est également le sort attendu par le siège social de Rona, actuellement situé à Boucherville, qui va lentement graviter vers la Caroline du Nord, sous gouvernance américaine. Pour autant, Lowe’s a assuré que les bureaux de Boucherville représenteront le siège social de ses opérations canadiennes.

Qui sera le prochain Rona?

Que de grosses entreprises québécoises passent sous contrôle étranger est loin d’être une première. Ces dernières années, plusieurs grandes compagnies, telles que Provigo, Alcan et le Cirque du Soleil ont été accaparées par des investisseurs étrangers. Des leçons ont été tirées de ces expériences: les belles promesses, comme la protection des emplois et des sièges locaux, passent souvent à la trappe.

C’est pourquoi l’opposition est grandement inquiète de ce tournant économique initié par M. Couillard. François Legault, à la tête de Coalition avenir Québec, déplore: «Un des gains des nationalistes québécois, tous partis politiques confondus, a été de faire du Québec une économie de propriétaires. Maintenant, les Libéraux acceptent que nous soyons une économie de succursales». 

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Ikram Mecheri <![CDATA[Pour la fin du blackface au Québec]]> http://www.delitfrancais.com/?p=24771 2016-02-09T21:03:13Z 2016-02-09T21:03:13Z «C’est l’attaque des moustiques qui piquent, picossent et bourdonnent jusqu’à te rendre fou au milieu de la nuit.» Producteur du Bye Bye de fin d’année, Louis Morissette n’est pas allé de main morte pour évoquer les militants qui ont fait pression sur Radio-Canada. Ces derniers militaient pour qu’un artiste noir soit engagé pour jouer un personnage noir et ainsi pour éviter qu’un acteur blanc se maquille en noir. Selon le producteur, cette limitation a nui à son processus créatif et il refuse d’être pointé du doigt comme étant raciste.

En effet, alors que d’autres pays ont abandonné depuis longtemps cette pratique, au Québec, le caractère raciste du blackface (visage noir, ndlr) ne fait pas encore l’unanimité. Retour sur cette polémique qui n’a pas fini de faire couler de l’encre.

Les Moustiques

Suite aux propos de Louis Morissette, des voix se sont réunies autour d’une pétition pour réclamer des excuses publiques des producteurs, ainsi que la fin de cette pratique dans les institutions des arts et de la culture au Québec. Signataire de la lettre, Bérénice Irakabaho, étudiante en 2e année de droit à l’Université de Montréal explique: «C’est inacceptable qu’une personne, surtout de ce statut, puisse encore dire des propos de ce type ouvertement. Ce ne sont pas des propos à prendre à la légère, le mal est fait!»

«C’est inacceptable qu’une personne, surtout de ce statut, puisse encore dire des propos de ce type ouvertement»

Pour Kharoll-Ann Souffrant, blogueuse et étudiante en deuxième année en travail social à McGill, le manque de représentation des minorités visibles à l’écran est important. Elle explique: «Le fait de ne pas me sentir représentée dans une société à laquelle je contribue me fait de plus en plus mal en vieillissant et me fait sentir invisible et étrangère dans mon propre pays. Je pense que c’est important aussi que les jeunes issus de l’immigration sentent qu’ils ont les mêmes chances et les mêmes opportunités que les personnes blanches d’œuvrer dans l’univers médiatique et culturel au Québec.»

L’effacement de l’expérience noire

En ce mois de la célébration du mois de l’Histoire des Noirs, certains militants ont refusé de signer la lettre des Moustiques. Dans un article intitulé «Chronique d’une moustique désillusionnée: Pourquoi je n’ai pas signée la pétition», Nydia Dauphin, diplômée de McGill, est mitigée face à ce mouvement. Cependant, suite aux propos de Louis Morissette, cette dernière a coécrit une lettre «Réponse a Louis Morissette sur le Blackface » en compagnie de plusieurs autres militantes contre le racisme envers les personnes noires tel que Rachel Décoste. Ces militantes ont, à de nombreuses reprises, dénoncé l’utilisation de cette pratique au Québec. Selon Mme Dauphin, ce sont elles les fameux « moustiques » auxquelles Morissette fait référence.

En 2013, Mme Dauphin avait aussi publié l’article «Why the Hell are Quebec Comedians Wearing Blackface» en réponse au blackface de Mario Jean lors de la cérémonie du Gala Les Oliviers, qui fut visionnée par plus d’un million de Québécois. Suite à cet article, une «pluie médiatique» s’est abattue sur elle: un nombre assez considérable de journalistes ont répliqué à Mme Dauphin pour lui expliquer que le blackface «made in Quebec» n’était pas raciste. Parmi eux, Judith Lussier, journaliste et auteure de l’article incendiaire et défenseur du blackface «Les Québécois tous racistes» s’est aujourd’hui rangée du côté des Moustiques et réclame aussi la fin de cette pratique. Depuis, Lussier a aussi coécrit le Manifeste pour un Québec Inclusif.

Pour Mme Dauphin, ce virage à 180 degrés est problématique à plusieurs égards. D’abord parce que cette rédemption que l’auteur voit comme étant un «cas prononcé de white guilt» ne suffit pas pour réparer les dommages causés par sa position antérieure. Deuxièmement, l’auteure dénonce l’instrumentalisation de la stigmatisation et du racisme auxquelles fait face la population noire pour avancer d’autres causes. L’intégration des immigrants qu’on retrouve dans le mouvement des Moustiques et du Manifeste pour un Québec Inclusif  en est un exemple. L’auteur déplore que le racisme envers les personnes noires soit dilué pour devenir une rhétorique d’intégration et de diversité qui rend les luttes contre le racisme envers les noirs invisibles. Selon elle, il ne faut pas mélanger les enjeux de l’inclusion et de la diversité car les communautés «racisées» ne font pas toutes face aux mêmes enjeux.

«Au 17e siècle, le Canada comptait 4 185 esclaves, dont 2 683 Amérindiens et 1 443 Noirs»

Le passé esclavagiste du Canada et du Québec

Le passé esclavagiste du Canada et du Québec est longtemps demeuré un tabou. Ce n’est qu’à partir de 2007 que le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport a accepté de mentionner la pratique de l’esclavage en Nouvelle-France dans les manuels scolaires du Québec. Les bateaux transportant les esclaves, les négriers, étaient construits dans les ports de Québec et Halifax entre autres. Selon le rapport de recherche de Laure de La Moussaye, au 17e siècle, le Canada comptait 4 185 esclaves, dont 2 683 Amérindiens et 1 443 Noirs. Toujours selon ce rapport, d’un point de vue juridique les esclaves, employés comme main-d’œuvre agricole ou domestique par les officiers militaires, marchands ou membres du clergé, étaient considérés comme un bien au même degré qu’un outil ou une bicyclette. L’homme d’affaire et fondateur de l’université éponyme, James McGill, fait partie de ceux qui ont détenu des esclaves noirs au Québec. Ce n’est qu’en 1833 que le Parlement de Londres a interdit l’esclavage au Canada. Quinze ans plus tard, en 1848, cette pratique est finalement abolie dans les colonies françaises, dont le Québec d’aujourd’hui.

Mahaut Engérant

Une stigmatisation encore présente

Toujours est-il qu’au Québec, selon le rapport de l’Étude démographique des communautés noires montréalaises du professeur James L. Torczyner de l’Université McGill, le taux de pauvreté de la population noire à Montréal est deux fois plus élevé que celui du reste de la population (39,2% contre 20,2%). De plus, un enfant noir de moins de 15 ans sur deux vit sous le seuil de la pauvreté, ce qui est le double des enfants non noirs. Même son de cloche au niveau de l’emploi, le taux de chômage est deux fois plus élevé (13,4% contre 6,6%) au sein de populations noires. Parmi les autres constats de ce rapport, les hommes et femmes noirs québécois sont «surreprésentés dans les catégories de professions les moins lucratives et sous-représentés dans les catégories regroupant les métiers les plus rémunérateurs.» Les personnes noires gagnent aussi moins que leurs confrères non noirs pour un même emploi avec un niveau de scolarité équivalent. Enfin, ils ne font pas face aux mêmes enjeux socio-économiques que le reste de la population montréalaise. Professeur Torczyner explique que si certains immigrants peuvent changer de nom ou parfaire leurs accents pour passer inaperçus, les Noirs quant à eux ne peuvent échapper à l’expression du racisme. Ne pas reconnaître le caractère raciste de la pratique du blackface est donc un aveuglement volontaire face à l’histoire et aux enjeux de la population noire au Québec, qui perpétue les stéréotypes dont ils sont victimes.

«La question c’est d’agir avec un asiatique ou un noir de la même façon que l’on agit avec un blanc, avec le même traitement»

Pas le premier incident

Ce n’est pas le premier incident «raciste» dont Louis Morissette est responsable. En janvier, Me Lu Chan Khuong, avocate et ex-bâtonnière du barreau du Québec, a aussi exprimé son mécontentement face au Bye Bye de fin d’année: son personnage avait en effet un fort accent asiatique. Sur sa page Twitter notamment, Me Lu Chan Khuong explique : «J’ai ZÉRO accent. M’en affubler d’un renforce et perpétue les stéréotypes. Inacceptable.» En entrevue avec le magazine Droit Inc. qui l’a questionné sur la liberté d’expression elle rétorque: «C’est rire des Asiatiques que d’agir ainsi. La nouvelle génération, personne n’a cet accent ‘asiatique’. C’est rétrograde. C’est de nous confiner dans un ghetto. Les préjugés et stigmates, c’est assez! Traitez-moi comme une caucasienne. La question c’est d’agir avec un asiatique ou un noir de la même façon que l’on agit avec un blanc, avec le même traitement.»

Entre le rire et les stéréotypes qui peuvent être racistes, la ligne est parfois mince; Louis Morissette l’aura bien compris.

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Sara Fossat <![CDATA[Hong Kong, îlot anglo-cantonais]]> http://www.delitfrancais.com/?p=24768 2016-02-09T21:21:20Z 2016-02-09T20:59:06Z Cette semaine a eu lieu la semaine internationale de McGill, un moyen de découvrir de nouvelles cultures à travers divers événements.

Un événement en particulier était proposé vendredi par le HKSN, réseau des étudiants hongkongais, qui réunissait la communauté McGilloise de Hong Kong. L’association organisait une découverte aussi bien historique que culturelle de la ville de Hong Kong.

Différents étudiants originaires de la mégapole aussi bien qu’étrangers ont ainsi présenté les différents quartiers, influences et meilleurs endroits qui constituent la ville.

Une ville sino-occidentale

La région spéciale administrative de Hong Kong, ou «port parfumé» en cantonais, s’est bâtie entre l’influence occidentale et cantonaise. À travers l’organisation de la ville, on  retrouve les vestiges de la colonisation anglaise qui a débuté au 19e siècle et qui s’est terminée en 1997, lorsque Hong Kong est rétrocédée à la Chine. Le multiculturalisme de cette région se trouve même jusque dans les assiettes où l’on retrouve aussi bien des boulettes au curry et des gaufres aux œufs — plats typiques de la région — que des macaronis au fromage! Hong Kong a tout de même une culture propre: elle reste l’épicentre des arts martiaux avec Bruce Lee et Jackie Chan, mais également de la Cantopop — style musical reconnu au même titre que sa cousine sud-coréenne, la KPop.

Les intervenants ont aussi mentionné la récente révolution des parapluies de 2014 qui tire son nom des parapluies utilisés par les manifestants pour se protéger des gaz à lacrymogènes employés par les forces de l’ordre pour réprimer les manifestants. Les manifestations de 2014 étaient en fait l’initiative du mouvement pro-démocrate Occupy Central initié par le politicien Benny Tai qui s’opposait aux changements que le gouvernement chinois voulait apporter au suffrage universel. En effet, le gouvernement chinois souhaitait que les candidats pour le poste de gouverneur de la région soient désignés par un comité de 1 200 personnes et que seuls ces derniers puissent se présenter aux élections. Les dizaines de milliers de manifestants, principalement des étudiants universitaires pro-démocrates, réussirent néanmoins à faire plier le gouvernement un an plus tard et à attirer l’attention des médias occidentaux aux enjeux politiques de la région.

Vittorio Pessin

Les quartiers et autres attractions locales

Hong Kong contient le plus de gratte ciels au monde  —deux fois plus que New York — et est constituée de plus de 200 îles qui possèdent chacune une identité différente. Après renseignements auprès des étudiants locaux, le quartier de Tsim Sha Tsui, au centre de la mégapole, semble être le plus attractif: s’y situent la Tour de l’Horloge d’où l’on peut avoir une vue imprenable sur l’horizon.

La ville se découvre également en faisant un tour dans l’est, plus résidentiel mais aussi plus authentique, ou encore en allant dans le centre plutôt occidentalisé: on y trouve l’université de Hong Kong, ainsi que de nombreux cafés et restaurants occidentaux, même si y vivre est difficile. Parmi les recommandations des interlocutrices, de nombreux quartiers restent à explorer comme Tian Tan Buddha, l’hôtel de ville Maxims, Victoria Peak, lan Kuai Fong, Aberdeen, Caseway, ou enfin le Café de Coral.

En somme, Hong Kong est une ville riche de découvertes qui arrive à harmoniser la culture occidentale avec la culture orientale.

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Ronny Al-Nosir <![CDATA[i-Week à McGill]]> http://www.delitfrancais.com/?p=24761 2016-02-09T20:51:04Z 2016-02-09T20:51:04Z La semaine dernière se tenait l’édition  de l’année 2016 du i-Week à McGill. Sur presque une semaine, différents organismes de la vie étudiante organisaient des activités allant d’expositions de photos à des projections de films pour mettre en valeur la diversité culturelle et le côté international de la vie étudiante. Samedi dernier, dans la cafétéria du Pavillon Shatner, l’Association des étudiants syriens (McGill Syrian Students Association, ndlr) présentait ce pays à la communauté.

L’événement en question, intitulé «La Syrie: berceau de la civilisation » (Syria: Cradle of Civilization, ndlr), comprenait plusieurs volets.  C’était aussi l’occasion pour les étudiants d’origines syrienne du Québec d’en apprendre plus sur la terre de leurs aïeux. Dans la cafétéria, il y avait quatre sections principales: poésie, histoire, géographie et gastronomie.

Lyrisme syrien

En art et poésie, deux poètes syriens étaient présentés. Le premier, le plus contemporain des deux, c’est Nizar Qabbani (1923-1998). Ce dernier aimait toucher des sujets allant de la femme à son pays, et était reconnu pour ses mots simples à comprendre, mais forts en émotions. Le deuxième, un auteur classique, est Abdul Ala al-Ma’arri (973-1058). Ayant vécu à l’époque du Califat, sa prose était puissante. Al-Ma’arri était un sceptique de la religion et un rationaliste à tel point  qu’il est vu par certains comme «le plus vieil athée de l’Histoire». On raconte aussi qu’il serait né aveugle. Son magnum opus, intitulé en français L’Épître du Pardon, est considéré comme une œuvre dantesque avant l’époque du célèbre Florentin.

Outre ces deux poètes, il y avait aussi des photos et des tableaux. Les photos cherchaient à présenter la Syrie tel que se la remémorent les organisateurs, ce qui est bien différent de l’image chaotique  présentée par les médias. Les peintures, quant à elles, sont l’œuvre de peintres modernes et célèbres, et avaient aussi pour but de prouver que la Syrie n’est pas que guerre et sang. Enfin, il y avait aussi une exposition de traditionnels savons d’Alep, faits à base de baies de laurier, ainsi que des habits traditionnels.

Vittorio Pessin

Une histoire riche et diversifiée

Côté histoire, l’équipe organisatrice s’est surpassée afin de nous concocter une frise chronologique de l’histoire de la Syrie, qui remonte  jusqu’en 800 000 avant J.C., pour terminer en 2016. Afin de mieux illustrer cette histoire, l’équipe a préparé une carte du pays, en identifiant les plus grandes villes, et en détaillant ce qui les rend unique. On cherchait à faire un lien avec le nom de l’événement, et prouver que la Syrie est véritablement le berceau de la civilisation.

Des entrées et desserts ont permis aux participants de découvrir la gastronomie de ce pays du Moyen-Orient. En entrée, on nous présentait des kibbeh (petites boulettes de viande hachée avec des oignons et de la farine), les fatayer sabanekh (petites pâtes farcies d’épinards), des feuilles de vignes farcies et du fattett hummus (casserole de hummus et de pain pita avec du paprika et des pois chiches). En dessert étaient servis du riz au lait, ainsi que des atayef, ces petites crêpes farcies de fromage et de noix. Le tout était accompagné d’un petit sirop sucré. L’offre gastronomique était délectable, et tous ont apprécié goûter à la cuisine de ce pays.

Somme toute, cet événement aura réussi sa mission. Selon la  v.-p. aux affaires externes de la McGill SSA, Geeda Ismail (U2, Majeures en Physiologie et Mathématiques), le but de cette association était de rassembler la communauté syrienne sous les aspects culturels et sociaux, tout en aidant dans l’effort humanitaire auprès des réfugiés. L’association veut aussi illustrer la culture, l’héritage et l’histoire de la Syrie pour nous en apprendre davantage sur ce pays qui a plus à offrir au monde que les images de guerres montrées dans les médias.

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Julien Beaupré <![CDATA[La hiérarchie du savoir, ou son monopole…]]> http://www.delitfrancais.com/?p=24759 2016-02-09T20:52:16Z 2016-02-09T20:47:57Z Samedi le 6 février, devant une foule d’une cinquantaine de personnes, au Players’ Theatre, à l’AÉUM, a eu lieu la conférence «Degrés de séparation: problématisation de la production de connaissance hiérarchisée dans les institutions de savoirs supérieures» (Degrees of separation: problematizing Hierarchies of knowledge production in institutes of higher education, ndlr), sous forme de discussion orientée entre trois panelistes. Si le thème initial a bel et bien été respecté, le manque de temps ainsi qu’une incertitude quant à la formule à adopter auront fait de la rencontre quelque chose de plus ou moins linéaire, mais passons.

Des invités de marque

Chaque panéliste était invité à se présenter brièvement. S’il est certain que leurs assises intellectuelles étaient imposantes, l’orientation idéologique de chacun y fut d’entrée de jeu précisée. Premier des trois à prendre la parole, docteur Mwenda Ntarandwi, est un auteur prolifique dans le domaine. Son approche avait de quoi marquer l’imaginaire par sa simplicité et sa lucidité: la production de savoir est l’art de raconter les choses et son rôle, en tant qu’anthropologue, est de prendre en considération toutes les histoires. Deuxième invitée, Marieme S. Lo insistait sur son parcours atypique qui l’aura mené du Sénégal, à la Sorbonne et à Toronto dans des visées diverses (philosophie, mathématiques, études féministes, etc.). Finalement, MASS (McGill African Students Society, ndlr) avait aussi invité le professeur John Galaty, enseignant à McGill et seul non-africain du groupe. Son introduction s’est faite sous l’insigne d’une double volonté, combattre le pessimisme occidental envers l’Afrique et, du coup, en humaniser les populations pour combattre les lieux communs souvent propagés par les médias de l’ouest.

Charlie

Une hiérarchie à repenser

Jackie Bagwiza, à la fois étudiante au cycle supérieur à McGill et organisatrice de l’événement, a lancé la discussion avec une question à large portée concernant les différents visages de l’Afrique. On y voyait une volonté de ne pas considérer l’Afrique comme un continent homogène, mais plutôt un territoire aux spécificités culturelles presque indénombrables, tout en respectant une vue d’ensemble très large sur le sujet. Les commentaires — parce que personne n’était là pour prétendre apporter de vérités — de Mwenda Ntarandwi furent particulièrement pertinents. Il notait qu’en Occident une grande majorité des manuels scolaires utilisés au sujet de l’Afrique, et ce à l’université, sont écrits par des occidentaux. D’où son conseil lancé et plusieurs fois répété que les étudiants devraient faire pression sur leurs professeurs pour utiliser les «histoires» écrites par des auteurs natifs des pays à l’étude. Un geste qui tend à ne pas donner l’autorité à l’occident et qui légitime les institutions à l’extérieur de l’Amérique du Nord et de l’Europe. En poussant la dialectique des conférenciers plus loin: nous viendrait-il à l’idée d’acheter une histoire québécoise écrite par un sénégalais? L’expert sur le Sénégal, c’est nécessairement le Sénégalais.

D’une approche plus philosophique, Marieme S. Lo s’est empressée de se distancer des approches positivistes qui prétendent pouvoir étudier un phénomène, notamment les sociétés africaines, comme des entités mathématiques dénombrables et analysables à froid sans considération réelle pour les humains derrières les statistiques. Ainsi, parler de l’Afrique à distance est un non-sens puisqu’en parler nous lie à elle. D’où l’importance pour des anthropologues ou des sociologues de regarder les humains et non les nombres.

De par son identité américaine, mais aussi son statut intellectuel, John Galaty procédait par questionnements plus qu’autrement: «Sommes nous déterminés par notre identité?», «Est-ce que la recherche peut être une forme d’appropriation culturelle?» Dans un contexte de recherches en sol africain, on imagine le poids de telles questions, mais aussi l’importance de les garder à l’esprit. Ainsi, la conférence s’est d’elle-même orientée vers des questions de méthodes et de légitimation de recherches académiques faites sur l’Afrique. Une élève en études africaines à McGill, dans la période de question, a concrétisé l’importance de telles préoccupations par le désir de voir dans son programme (voire dans toute l’université) une plus grande représentation africaine dans le corps professoral. Sans conclusion officielle, l’événement était une occasion privilégiée pour se reconsidérer en tant qu’étudiant dans le monde et s’ouvrir les yeux sur des problématiques importantes du domaine académique qui n’apparaissent pas toujours aux non-initiés.

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Salomé Grouard <![CDATA[L’Afrique, une image faussée par les médias?]]> http://www.delitfrancais.com/?p=24755 2016-02-09T20:46:14Z 2016-02-09T20:46:14Z Le 4 février s’est tenue la conférence «Percevoir le succès: médias, contenu créatif et esthétique de la croissance » (Seeing success: Media, Content Creation and the Aesthetic of Growth). Il était question, cet après-midi-là, de découvrir une Afrique qui n’était pas montrée par les médias, qui défiait les stéréotypes et que le monde gagnerait à connaître. C’est ainsi que Djamilla Toure, Wilfried Fowo, Yann Jr. Kieffoloh et le Professeur Pius Adesanmi ont présenté leurs projets dans une ambiance détendue mais sérieuse.

Présentation des projets 

Djamilla Toure est une jeune étudiante de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) avec un projet en tête bien précis. Avec quatre autres jeunes femmes, elle a co-fondé SAYASPORA, une plateforme bilingue qui met en valeur le succès des femmes de la diaspora africaine. Par le biais d’interviews et d’articles, il est possible d’y découvrir les portraits de personnes inspirantes et motivantes pour la jeunesse africaine qui, comme Djamilla et ses collègues, ne se reconnaissaient pas dans la femme entreprenante prônée par les médias occidentaux.

Un second étudiant de l’UQÀM, Wilfried Fowo, a lui aussi créé son média web collaboratif: AfrokanLife.com. Son objectif? Inspirer et divertir les jeunes entrepreneurs et étudiants expatriés de Paris à Montréal. Sa plateforme propose de nombreux articles sur l’actualité afro dans des domaines variés — art, cinéma, cuisine, bien être ou encore mode. Cependant, au-delà du divertissement, ce magazine conseille aussi les jeunes sur l’entreprenariat et met en avant des projets ambitieux tel que SAYASPORA.

Le troisième invité de la conférence était Yann Jr. Kieffoloh. À l’aide d’une bande-annonce, il est venu présenter sa série télévisée s’intitulant Orishas, the Hidden Pantheon. Les Orishas sont des êtres d’essence divine qui représentent les forces de la nature. Ils trouvent leurs origines en Afrique. Le but de cette série est d’éduquer le public à des croyances d’un continent dont il n’a pas connaissance. Ainsi, une nouvelle fois, la culture africaine est mise en avant et cela grâce à un projet innovant.

Enfin, le professeur Pius Adesanmi est le directeur de l’institut des Études Africaines à l’Université de Carleton. Ses dernières recherches se sont portées principalemc ent sur l’époque postcoloniale et les médias sociaux. Notamment, il s’intéresse aux répercussions des médias sur la diaspora africaine, sur la vision qu’a le monde de ce continent et sur l’évolution des mentalités à ce propos.

Salomé Grouard

Un but ambitieux 

Du portrait de ces quatre personnes ressort cette même envie de combattre les stéréotypes africains partagés par les médias occidentaux. Un des exemples cités était la crise d’Ebola: bien qu’elle ait réellement touché quatre pays africains, certains médias auraient relayé l’information de manière à ce qu’un amalgame soit possible entre les personnes d’origines africaines et les porteurs du virus. Ils rappellent cependant que ces derniers pourraient au contraire contribuer à donner une image réelle et positive de l’Afrique. Djamilla Toure, Wilfried Fowo, Yann Jr. Kieffoloh et le professeur Pius Adesanmi étaient tous en accord sur le rôle très important des expatriés dans ce processus: la preuve se retrouve dans leurs projets. Lorsque l’assistance leur demande de quelle manière ils comptent s’y prendre, ils répondent presque tous unanimement «en possédant notre histoire». Ils cherchent à mettre en valeur l’histoire de leur Afrique, celle qu’ils connaissent, plutôt que celle diffusée par les médias occidentaux qui se la sont «appropriée». Ils tiennent à nous rappeler que l’Afrique n’est pas qu’un continent de famines et de guerres, mais aussi d’amour et de joie. Ils terminèrent la conférence sur les avancées fulgurantes que connaît cette région du monde depuis quelques années. En effet, le taux d’urbanisation grimpe en flèche et les pays s’occupent mieux de leur population qu’à une certaine époque. Il est vrai qu’il y a quelques années, l’Afrique était vu comme un continent sans espoir. Cependant, aujourd’hui, beaucoup le considèrent comme le futur géant du 21e siècle, montrant à quel point le discours des quatre invités était justifié.

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Julia Denis <![CDATA[McGill Inc.?]]> http://www.delitfrancais.com/?p=24751 2016-02-09T20:19:04Z 2016-02-09T20:19:04Z Depuis le 2 février, plusieurs journaux québécois, dont La Presse et Le Soleil, ont réagi avec inquiétude au sujet d’une proposition de réforme du système de financement des universités de la province: augmenter les frais de scolarité des étudiants étrangers afin «d’éponger» de potentielles compressions budgétaires. Le Délit s’alarme aussi.

Aujourd’hui (comme illustré ci-dessous), les étudiants étrangers de McGill paient des frais de scolarité d’environ 15 700$ par an. Ceux-ci sont divisés en trois parties: 2290$ de frais communs à tous les étudiants de l’Université, rentrant dans les recettes de McGill; un supplément «spécial» étudiants étrangers de 12 200$, dont le gouvernement québécois fixe le montant et tire profit; et un frais supplémentaire dont disposent les universités, plafonné à 10%. La réforme potentielle permettrait aux universités de dépasser ce plafond de 15% et d’augmenter les frais des étudiants étrangers — et donc les recettes qu’elles en tirent— de 25%. 

Comme Olivier Marcil, v.-p. aux communications et affaires externes, l’a réaffirmé lors d’un entretien exclusif avec Le Délit: cette mesure pour laquelle McGill plaide depuis plusieurs années n’est encore qu’à l’état de rumeur — le Québec n’ayant pas encore annoncé de décision officielle. Une «rumeur» et «proposition de longue date» qui fait beaucoup jaser ces derniers jours. Suite à une récente réunion des recteurs des universités québécoises et des représentants du gouvernement, l’annonce de nouvelles coupures budgétaires concernant l’Éducation pour 2016-2017 était sur toutes les bouches. Dans cette optique, l’augmentation des frais de scolarité des étrangers apparaîtrait comme solution compensatoire aux nouvelles contraintes budgétaires imposées aux universités.

Mahaut Engérant

Ce compromis laisserait sur le carreau le seul intéressé, c’est-à-dire l’étudiant. Non seulement celui-ci serait indirectement touché par les coupes budgétaires gouvernementales, mais dans le cas de l’étudiant étranger, son accessibilité à l’éducation supérieure s’en verrait réduite. Il y a quelque chose d’amer et de cynique dans cette mesure en projet, c’est que nul ne se sentira réellement concerné. Certes, fidèle à son poste, l’ASSÉ (Association pour une solidarité syndicale étudiante, ndlr) est montée au créneau pour condamner d’avance la possible hausse. Mais aucun étudiant d’ici ne haussera le ton, son intérêt personnel n’étant pas en jeu. Quels étudiants étrangers, dont plus de 40% sont à McGill et Concordia, prendront alors des moyens d’actions pour se faire entendre sur le sujet? Aucun. Tout comme pour les étudiants français l’an passé, une facture plus salée ne raccourcira pas la liste d’inscrits de ces universités. Les portefeuilles parentaux ne jouent pas l’indignation.

Pourquoi reproduire au Québec le schéma des universités américaines où le diplôme prestigieux s’accompagne forcément de frais exorbitants? «McGill n’est pas une institution pour faire du profit» répond Marcil, «vous prenez pour acquis que nous allons nous comporter comme une entreprise privée!» Laissons McGill nous prouver le contraire, en ne cédant point à l’exploitation d’une demande quasi inélastique.

L’Université promet de faire du lobby pour un système de bourses ouvertes aux étudiants étrangers au niveau provincial, ainsi qu’un système plus aidant au niveau universitaire. Déréguler pour réinvestir. Puisque tout ceci est hypothétique, nous ne pouvons encore juger l’application de telles promesses. Mais pourquoi guérir par des bourses un mal qui pourrait être endigué à la racine, c’est-à-dire au niveau des frais de scolarité? À cheval entre la logique d’entreprise et celle d’un apprentissage à la portée de tous, McGill semble hésitante à trancher le nœud gordien. D’aucuns diraient qu’elle a déjà fait son choix…

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Louis-Philippe Trozzo <![CDATA[Bières, ailes de poulet et testostérone]]> http://www.delitfrancais.com/?p=24743 2016-02-09T04:32:39Z 2016-02-09T04:32:39Z Dimanche dernier, des millions d’individus se sont attablés devant leur téléviseur et ont cessé de vivre l’espace de quelques heures pour regarder le rendez-vous sportif par excellence des États-Unis: le Super Bowl.

Pour les Américains, il s’agit d’un événement sportif sans égal, qui revêt pratiquement un caractère religieux et qui est plus important encore que la Coupe du monde de soccer masculin.

Mahaut Engérant

Le choc des générations: Manning vs Newton

Cette année, à l’occasion du 50e anniversaire du Super Bowl, les amateurs de football étaient gâtés par un affrontement au sommet. Au cœur de la bataille, la meilleure attaque de la NFL, les Panthères de la Caroline, menée par le jeune et impétueux quart-arrière Cam Newton, affrontait la meilleure défense de la ligue, les Broncos de Denver, inspirée par le vieillissant mais non moins efficace Peyton Manning.

Ce choc générationnel s’annonçait particulièrement intéressant puisqu’il s’agissait peut-être du tout dernier match de Peyton Manning, lui qui sera hors de tout doute intronisé au temple de la renommée de la NFL pour les nombreux records qu’il a fait tomber. De quoi pimenter davantage le duel, le flamboyant Cam Newton avait été couronné la veille du titre de joueur par excellence de la NFL, un titre que Manning a, soit dit en passant, remporté à cinq occasions au cours de sa carrière — un record.

Vu la moyenne de 40 points marqués par match des Panthères en série éliminatoire, ceux qui s’attendaient à un match hautement offensif furent énormément déçus. La meilleure défensive de la ligue, celle qui avait muselé les Patriotes de la Nouvelle-Angleterre deux semaines plus tôt, n’a tout simplement laissé aucune marge de manœuvre à Cam Newton. Celui-ci a notamment été victime de sept sacs du quart, un record pour un match du Super Bowl. Manning n’a cependant pas été plus étincelant que son homologue, lui n’a eu aucune passe de touchée au cours du match. Les Broncos ont d’ailleurs établi le plus bas total de verges gagnées par une équipe championne du Super Bowl avec une maigre récolte de 194 verges.

Les Broncos l’ont finalement remporté par la marque de 24 à 10. Le secondeur Von Miller fut le grand artisan de cette victoire, lui qui a fait perdre le ballon à Newton à deux reprises alors que les Panthères étaient profondément ancrées dans leur territoire. Ces deux bijoux défensifs de Von Miller ont mené aux deux touchés des siens, lui valant le titre du joueur par excellence du match.

Plus qu’un rendez-vous sportif

Vu de l’extérieur des États-Unis, le Super Bowl apparaît comme The American Way of Life, une soirée de consommation exagérée et, pour plusieurs, de consommation ostentatoire! Effectivement, pour beaucoup il s’agit d’organiser la plus grande fête du quartier, de posséder le plus grand téléviseur ou encore d’avoir le plus grand nombre de décorations et de bannières à l’effigie de leur équipe adorée.

Maintenant, qui dit Super Bowl dit aussi orgie publicitaire. Les annonceurs paient très cher pour pouvoir accéder à cet immense auditoire: cinq millions de dollars pour seulement… croyez-le ou non, trente petites secondes de temps d’antenne! À cette somme s’ajoute également les coûts, non moins élevés, dispensés à la réalisation de la publicité. Quitte à dépenser une somme aussi faramineuse, les annonceurs s’assurent d’épater la galerie avec des publicités grandioses, souvent à caractère humoristique. Le rendez-vous publicitaire de la mi-temps est devenu presque aussi important que le match lui-même!

Finalement, le Super Bowl, c’est aussi la manifestation du patriotisme américain, un patriotisme ancré et renforcé dans l’esprit des citoyens par la démonstration de la puissance économique et militaire des États-Unis: un drapeau américain démesuré, un hymne américain émouvant chanté par Lady Gaga, une artillerie impressionnante de feux d’artifice, et enfin, la présence de soldats, de drones et d’avions de combat. À cela s’ajoute un flot de vedettes américaines et un arsenal stupéfiant d’effets spéciaux. Quoi que l’on dise, nos voisins du sud ont véritablement le sens du spectacle!

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Kary-Anne Poirier <![CDATA[Contre la démolition]]> http://www.delitfrancais.com/?p=24739 2016-02-09T03:33:48Z 2016-02-09T03:33:48Z Dans une dynamique où la démolition de vieux bâtiments est souvent l’option la plus économique, où il est pratiquement impensable de construire du «nouveau» à partir du «vieux», la quantité de déchets occasionnée par ces pratiques devient incommensurable.

Le 4 février dernier, le Centre Canadien d’Architecture présentait la conférence Rotor Deconstruction, dans laquelle Marteen Gielen, chercheur, designer et gestionnaire prenant part au collectif bruxellois Rotor, proposait une nouvelle façon de concevoir l’architecture durable. Le groupe travaille en particulier sur les ressources, les déchets, l’utilisation et la réutilisation des matériaux. Rotor diffuse des stratégies innovatrices de récupération et de réduction des déchets au moyen d’ateliers, de publications et d’expositions.

Le réemploi est  au cœur du collectif afin que l’architecture et l’ingénierie des bâtiments soient dorénavant pensées de façon plus durable. Dès la première étape du plan de construction, le cynisme naît lorsque les matériaux utilisés ne sont pas considérés comme tangibles et physiques ou lorsque ceux-ci ne sont pas choisis selon leur durabilité. Lors de la conférence, M. Gielen présentait les matériaux comme éléments physiques dans la mesure où ils se feront transporter, déplacer et devront également traverser le temps. Rotor en est également venu là en mettant en évidence les effets de l’action humaine sur l’environnement bâti. De fait, comment favoriser une bonne gestion de cette tangibilité matérielle?   

Vittorio Pessin

Esprit renouvelable

C’est par le réemploi et la démocratisation du «seconde main» dans le secteur de la construction, selon Rotor, que devra passer l’architecture durable. En présence de vieux bâtiments, le travail doit cependant être fait de façon minutieuse, puisque «démontable» ne signifie pas automatiquement «réutilisable». De fait, le collectif Rotor cherche à prendre possession des vieux bâtiments, créer un plan de déconstruction et permettre la vente de matériaux de seconde main aux compagnies de construction. Elles sont invitées à venir récupérer les matériaux à même le bâtiment, réduisant à la fois les coûts de transport et d’entreposage. La pratique encourage une architecture plus durable et intelligente, certes, mais le plus grand problème actuellement est de trouver des clients désireux d’acheter ces matériaux usagés. Le collectif belge cherche justement à rééduquer et à démontrer que les matériaux d’occasion sont aussi valables que le neuf.

«Le cynisme naît lorsque les matériaux ne sont pas considérés comme tangibles»

Aujourd’hui, où la «vente pour démolition» n’existe plus, le coût en main d’œuvre de destruction d’un bâtiment est souvent plus économique et rapide que la considération des matériaux et de leur valeur potentielle. Une rééducation est à prescrire dans ce domaine.  Lorsqu’un bâtiment est démoli et non déconstruit, tous les matériaux qui s’y trouvaient deviennent presque automatiquement toxiques, conséquence d’une pratique bâclée et non-durable. En prenant possession des bâtiments, en les déconstruisant au lieu de les démolir, Rotor cherche alors à conserver des matériaux valables pour le seconde-main, hors de ce destin funeste. Ainsi une nouvelle stratégie et façon de voir le tangible deviennent possibles dans le domaine de la construction.

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Marion Hunter <![CDATA[Trésors retrouvés]]> http://www.delitfrancais.com/?p=24733 2016-02-09T03:34:21Z 2016-02-09T03:30:26Z Le Musée des Beaux-Arts de Montréal expose du 6 février au 5 septembre les trésors retrouvés de la ville antique de Pompéi. C’est l’exposition la plus importante jamais réalisée au Québec sur les vestiges de cette cité romaine fondée au VIe siècle avant notre ère.  Avec plus de 120 objets exposés, le visiteur a l’opportunité de découvrir, dans un cadre moderne, de remarquables sculptures antiques. Le musée parvient avec succès à retracer l’histoire et les modes de vie de cette ville recouverte par des mètres de cendre et de lave après l’éruption du Vésuve en l’an 79 de notre ère.

Marion Hunter

Pompéi était l’une des villes les plus riches culturellement et technologiquement sous l’Empire romain. L’empereur Auguste, symbole de l’Empire en paix et prospère, incarnait le protecteur de la cité et a participé à sa création, qui se démarque par un goût poussé pour l’art et la culture.  Bien que tombée dans l’oubli pendant près de 1000 ans par l’éruption du Vésuve, la ville romaine a été totalement préservée grâce à cette catastrophe naturelle.

L’exposition nous guide dans le monde de Pompéi, où peu de détails sont omis. Les goûts en termes d’esthétique, de cuisine,  de divertissements et de sexualité sont retracés avec brio dans des espaces organisés. Le MBAM réussit à présenter les œuvres d’art comme partie intégrante d’une vie quotidienne, menant l’observateur dans une autre culture plutôt qu’une autre période. On garde en mémoire les sculptures des dramaturges avec les traits tirés et des expressions à couper le souffle. Mais aussi la beauté de Vénus qui fait marcher ses charmes (sans oublier quelques grand-mères qui gloussent devant les phallus de statues romaines).

Marion Hunter

Vestiges déroutant

Le MBAM présente tous ces trésors dans des espaces qui allient modernité des sons, lumières et images. Les organisateurs de l’exposition nous aident à nous identifier à ce monde presque idyllique. La visite se finit avec deux salles poignantes, qui replongent brutalement le spectateur dans la réalité des faits. On nous plonge dans l’obscurité des cendres du volcan, où se font entendre les cris des habitants de la cité. Et pour couronner le tout, attention âmes sensibles, les moulages des corps ensevelis embrassant leurs enfants, sont exposés face à la projection d’une éruption.

Pour conclure, au-delà des prouesses artistiques de l’Antiquité romaine, l’exposition retrace un phénomène historique. Elle met parfaitement en valeur l’esthétique des objets, tout en rappelant le contexte historique et leur utilité. Le MBAM nous donne une merveilleuse leçon d’Histoire à travers de fabuleuses œuvres d’art. Remercions donc, paradoxalement, les qualités naturelles des cendres qui nous laissent le plaisir d’admirer des œuvres qui vont bientôt célébrer leur deuxième millénaire.

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Eva Lancelin <![CDATA[Pour la reconnaissance des femmes noires]]> http://www.delitfrancais.com/?p=24728 2016-02-09T03:20:57Z 2016-02-09T03:19:55Z Amandine Gay est une réalisatrice et comédienne française afro-féministe. Elle est installée à Montréal depuis quelques mois et participe à nombres de conférences faites pour et par des femmes noires.


Le Délit (LD): Un de vos projets les plus connus est Ouvrir la Voix, un documentaire sur l’expérience des femmes noires francophones. Qu’est-ce qui a motivé ce projet?

Amandine Gay (AG): L’idée du film, c’est d’avoir des témoignages de femmes noires francophones qui sont des expertes de leur vie, plutôt que ça vienne toujours de l’extérieur. Je voulais avoir une construction féministe un peu classique, au sens de «le privé est politique». Je suis partie d’histoires personnelles comme le rapport aux cheveux, le rapport au corps, afin d’arriver à la dimension politique du racisme systémique en France et en Belgique. Cela m’a permis de montrer comment ces histoires s’articulent dans l’histoire coloniale de l’esclavage, et ce qui reste de cette histoire dans le fait de nous toucher, de vouloir toucher nos cheveux. Je voulais aussi montrer qu’il n’y a pas besoin d’avoir un vocabulaire de militante, de journaliste ou de femme politique pour être néanmoins consciente de ce que l’on vit.

Je suis partie de mon parcours pour réaliser ce documentaire: du moment où l’on découvre qu’on est noire, ce que ça veut dire dans les yeux des blancs et ce que révèle notre expérience minoritaire. Parce qu’on parle, en effet, d’une expérience minoritaire. Dans le film, il y a des filles qui ne sont pas nées en France, qui n’ont pas grandi en France. On fait commencer le film au moment où on arrive en France et où on est construites en noires pour le regard majoritaire. Le film se termine sur la question: «est-ce qu’on quitte la France ou pas?»

Moi, je suis partie, je me suis installée à Montréal, et on est beaucoup de non-blancs et non-blanches aujourd’hui à quitter la France à cause du racisme et des discriminations en règle générale. L’idée du film c’est aussi de parler de qui part, qui reste, qui a les moyens de partir et pourquoi est-ce qu’on en vient à lutter.

«On est beaucoup de non-blancs et non-blanches aujourd’hui à quitter la France»

LD: À ce sujet, vous êtes à Montréal depuis juillet 2015. Est-ce qu’il y a eu un élément déclencheur qui a provoqué ce départ?

AG: Ça fait plusieurs fois que je pars. La première fois, j’avais 21 ans, je suis partie un an en Australie, à Melbourne. J’ai été en Nouvelle-Zélande, en Thaïlande, je suis rentrée en France quelques mois et je n’ai vraiment pas supporté, je suis allée vivre à Londres six mois. Au total, j’ai passé environ deux ans et demi à l’étranger entre mes 21 et mes 23 ans. Et puis, à 23 ans, quand je suis rentrée, j’ai commencé mes études dans le monde du théâtre et je suis allée au Conservatoire National d’Art Dramatique. À 27-28 ans, comme je m’étais lancée dans de nouveaux projets, mon désir de partir s’était un peu émoussé. Et puis le monde du spectacle a été un grand moment de confrontation au racisme français. Comme j’avais beaucoup aimé Melbourne, et que j’avais des amis à Montréal, j’ai à nouveau considéré le départ. Il y a deux ans et demi j’ai donc commencé à faire des allers-retours à Montréal et je m’y suis installée cet été.

Le moment où j’ai décidé que je n’en pouvais plus et qu’il fallait partir, c’était particulier. Il a aussi été question du fait que je voulais travailler maintenant. Le film (Ouvrir la Voix, ndlr), je le réalise avec mes propres moyens. Le Centre National du Cinéma  français m’a refusé les subventions parce que c’est un film communautaire. En France, il y a cette question du communautarisme qui revient beaucoup pour les non-blancs. Je me disais «la France va pas changer avant quelques temps» et moi, c’est maintenant que je veux travailler. Rachid Djaïdani, par exemple, a réalisé un très beau film, Rengaine, en 2010. Il a gagné à la semaine de la critique à Cannes.  Il a mis neuf ans à faire son film. Je ne trouve pas ça normal de mettre neuf ans à faire un long-métrage. Dès qu’on veut raconter des histoires de non-blancs par nous-mêmes, on n’a pas de financement.

Je n’ai pas envie d’attendre dix ans pour réaliser des films, et je sais déjà que je mettrai dix fois moins de temps à le faire au Québec. La question, ce n’est pas de dire qu’au Québec c’est parfait. Oui, il y a des problèmes. Mais au niveau systémique, c’est moins violent.

Ça fait un moment que j’avais envie de partir, et finalement c’était plutôt une question pragmatique, celle de recommencer une nouvelle vie et de tout quitter, qui a été difficile. Mais pour moi, c’est clair que ça fait 4 ou 5 ans que je sais que je ne vivrai pas en France, ou du moins que je ne ferai pas ma carrière en France.

«Le plus gros incendie dans ma vie est lié au fait que je sois noire plus qu’au fait que je sois pansexuelle»

LD: Vous êtes centrée sur la lutte des femmes noires. Quelles autres luttes vous intéressent, ou du moins dans quelles autres luttes vous êtes-vous investie (la lutte LGBT, par exemple)?

AG: Moi, le seul moment où j’ai été investie dans le militantisme LGBT, c’est quand je faisais partie d’Osez le féminisme (OLF), qui est plutôt une association couramment blanche. Je faisais partie de la commission LGBT. Une des raisons pour lesquelles j’ai quitté OLF c’est justement parce qu’on avait de l’éducation à faire sur la lesbophobie au sein de l’association. On a dû informer et éduquer et ça m’a un peu découragée. De plus, un des problèmes du militantisme c’est qu’il repose sur une logique d’éteindre l’incendie. Le plus gros incendie dans ma vie est lié au fait que je sois noire plus qu’au fait que je sois pansexuelle. Les modalités de la discussion LGBT en France ne me conviennent pas du tout. L’aspect racial n’y est pas du tout abordé et quand il l’est, c’est sous un prisme paternaliste. L’année dernière, l’Inter-LGBT a proposé une affiche raciste, par exemple.

On a aussi du mal à se rencontrer. Une fois que je suis devenue visible sur les questions d’afro-féminisme, j’ai été contactée par les Lesbians of Color, qui est un groupe de lesbiennes noires et arabes radicales basé à Paris. Sauf que, quand j’ai fait mon entrée dans le militantisme féministe, je n’en ai jamais entendu parler. Peut-être que si j’étais passée par les Lesbians of Color au début de mon féminisme, je militerais encore parmi elles. Mais j’ai fait mon entrée via OLF et ça a changé mon rapport au militantisme.

Il y a aussi la question de la domination des questions cis gay blanches dans les modalités de discussion LGBT. Moi, par exemple, j’ai été adoptée. Je m’intéresse à la question de l’adoption interraciale et la dimension néo-coloniale de ce type d’adoption. Ces conversations sur les mères porteuses et l’adoption pour les couples homosexuels ou les couples trans fait très peu de place à la question raciale, ainsi qu’à la dimension politique et économique de l’adoption d’enfants non-blancs de pays du Sud. La question est la suivante: est-ce que les Blancs de classe moyenne supérieure des pays du Nord sont prêts à accepter la dimension politique contenue dans l’acte d’adopter des enfants racisés des pays du Sud économique? C’est une conversation qu’on n’entend pas dans les milieux LGBT. Et il est difficile de l’avoir, par ailleurs, parce que les adversaires de l’adoption ou de la PMA dans la société civile utilisent l’argument racial pour justifier leur homophobie. Mais nous, au sein de la communauté, on doit avoir ces conversations. Alors pourquoi n’ont-elles pas lieu?

Enrico Bartolucci
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Léa Bégis <![CDATA[À la recherche du duende]]> http://www.delitfrancais.com/?p=24722 2016-02-09T03:13:50Z 2016-02-09T03:12:53Z En 1922, dans la résidence pour étudiants de Madrid (Residencia de Estudiantes,  ndlr) a lieu une rencontre décisive dans le parcours de trois futurs artistes à la renommée internationale. Les destins du jeune peintre Salvador Dalí, du poète Federico García Lorca et d’un étudiant en entomologie, Luis Buñuel, se croisent en plein cœur des années folles. Le tout dans un climat d’agitation politique et de léthargie culturelle à la suite du désenchantement provoqué par le déclin de l’Empire espagnol. À tour de rôle ils s’influenceront, s’aimeront, se jalouseront. Pour notre plus grand bonheur, la pièce Le miel est plus doux que le sang retrace ces péripéties, entre les murs du Théâtre Denise-Pelletier. Ils y feront aussi la connaissance de Lolita, chanteuse de cabaret révolutionnaire, incarnant une conscience politique fictive qu’ils n’ont pas encore, qui sera leur muse et «les guidera sur les chemins de l’imprudence et de l’insoumission.»

Gunther Gamper

Tension créatrice

Créée au Théâtre de La Licorne à Québec en 1995, la pièce coécrite par Simone Chartrand et Philippe Soldevila est revisitée par Catherine Vidal, qui a réaménagé le texte ainsi que les chansons afin de l’adapter à un nouveau public. Elle a pris soin de respecter les limites temporelles du texte original des années 1919 à 1923, la période durant laquelle les trois artistes sont en train de devenir ce pourquoi leurs noms résonnent encore aujourd’hui. Le défi est relevé avec succès: la mise en scène représentant adroitement  les enjeux de la pièce. Le décor unique que représente le bar Le Ritz, lieu de rassemblement des quatre amis, tient à la fois du rêve et de la réalité. Dans ce lieu censé évoquer l’atmosphère d’un bar chic des années 1920, on retrouve un éléphant dalinien au fond de la scène. Une partie des coulisses est visible au public, un élément scénographique pourrait symboliser les rouages de la création artistique des trois jeunes hommes. Ils sont encore en train de se définir non seulement en tant qu’artistes, mais également en tant que citoyens politiques. L’espace scénique situé devant le rideau est également utilisé par les comédiens qui brisent le quatrième mur à plusieurs reprises en faisant participer le public à l’action de manière plus ou moins directe.

Dans une entrevue accordée au Devoir, Catherine Vidal évoque son désir que chaque comédien ait «déjà un petit quelque chose de son personnage.» Ainsi, la fantaisie et la timidité du jeune Dalí sont très bien incarnées par Simon Lacroix, ainsi que «l’intensité romantique» de García Lorca par Renaud Lacelle-Bourdon et «l’ancrage terrien» de Buñuel par François Bernier.

«À tour de rôle ils s’influenceront, s’aimeront, se jalouseront»

Le spectacle est bien rythmé, alternant des moments énergiques et des scènes plus calmes. Ce mouvement de balancier représente avec justesse le tempérament artistique des trois personnages, qui oscille sans cesse entre l’euphorie créative et l’abattement, le calme et la violence, dans une tension permanente. Dans le programme de la pièce, Catherine Vidal explique qu’elle a voulu faire du plateau «le lieu sensible où serait traduit scéniquement la passion, le doute, le désir d’excellence, les remises en question, tout ce qui mobilise, se convoque chez l’être humain lorsqu’il veut prendre la parole artistiquement.» Et elle ajoute: «C’est une célébration de la force de l’art dont il est question ici.» À travers sa mise en scène, Catherine Vidal est peut-être elle aussi partie à la recherche du duende, défini par García Lorca comme un état de transe créatrice, né de la lutte de l’artiste avec son démon intérieur et dans lequel le créateur exécute son art à la perfection.

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Léandre Barôme <![CDATA[La santé au privé, les syndicats sur le pavé]]> http://www.delitfrancais.com/?p=24720 2016-02-09T11:54:43Z 2016-02-09T03:09:35Z Le colloque «Santé Au Pluriel» s’est tenu le 4 février 2016 à HEC Montréal à l’issue d’une recherche-action sur la collaboration de cinq entreprises privées et du secteur public dans le domaine de la santé. Ce colloque avait pour but de promouvoir le secteur privé et d’organiser un dialogue avec le système public concernant les résultats de la recherche mentionnée.

Il s’inscrit dans la volonté du ministre de la Santé du Québec Gaétan Barette de réformer le système de santé québécois.  M. Barrette a en effet déposé le 25 septembre 2014 un projet de loi qui vise à centraliser ce secteur, première réforme avant une possible privatisation.  En réplique, une manifestation contre cette conférence et ce projet de loi fut organisée la même journée en face du bâtiment où se tenait cette réunion.

Historique du système de santé

Afin de mieux comprendre les différents enjeux, il apparaît nécessaire et intéressant de rappeler que le caractère public du système de santé québécois est le fruit d’un long processus. Les principaux hôpitaux de la province ont d’abord été gérés par des institutions religieuses jusqu’en 1959, et ce depuis la fondation de l’Hôtel-Dieu de Québec en 1639. Cependant, en 1961 arrive la première réforme de santé organisée par la province: l’assurance hospitalisation, qui rembourse le patient en cas d’opération. Le Québec continue son avancée dans le secteur public avec l’assurance maladie en 1970, et l’introduction de la fameuse «carte soleil», qui rembourse les consultations. En 1997, l’assurance médicaments fait son entrée dans le système de santé québécois. Celui-ci est donc public: la gouvernement québécois est le principal administrateur des réseaux hospitaliers et le principal assureur des patients.

Fusion de l’administration

M. Barrette a en effet déposé le 25 septembre 2014 un projet de loi destinant le réseau de santé du Québec à être géré par un unique Conseil intégré de santé et de services sociaux (CISSS) par région administrative. Ces CISSS seraient issus d’une fusion des systèmes administratifs des différents établissements publics, jusque là indépendants. L’objectif est de  mettre tous les établissements sous la même direction, pour en faciliter la gestion. Cette nouvelle organisation serait par ailleurs bénéfique au patient, soutient le ministre, car elle faciliterait la prise en charge et le suivi de celui-ci, grâce au système administratif commun. Il a de même affirmé que ce système permettrait de dégager près de 220 millions de dollars par an, avec la suppression de 1 300 postes de cadres et de gestionnaires. Cette réforme affecterait donc plus les salariés chargés de l’administration que les étudiants.

«Ce système permettrait de dégager 220 millions par an»

Néanmoins, la fusion des centres hospitaliers universitaires (CHU) est prévue dans la réforme des CISSS, la seule exception étant le CHU de Sherbrooke. Ce projet de loi a d’ailleurs provoqué la colère des syndicats du système public, tel que la FTQ (Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec, ndlr) et la FIQ (Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, ndlr), qui affirment que la loi ne changera rien au suivi des patients, contrairement aux dires du ministre. Selon ces syndicats, le changement de structure ne facilitera en rien l’accessibilité aux soins ou la qualité des traitements. Ils mettent aussi en doute la marge de profits annoncée par le ministre. De plus, ce projet de loi n’est que les prémices d’un plus grand mouvement de réformes qui viserait à privatiser le système. En effet, il a été évoqué l’idée que le gouvernement ne soit plus administrateur, mais simplement vigile dans ce domaine. Il surveillerait les agissements du système privé pour garantir la sécurité de ses citoyens.

Protestations

En ce qui concerne la manifestation, une cinquantaine de personnes, agitaient une bannière «Contre la privatisation du système de santé!» signée par Médecins du Québec. On remarquera l’absence de la jeunesse, qui se sent moins concernée par ce problème.

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