Singulariser le théâtre
19 mai 2017
La pièce La singularité est proche se révèle une savante incursion du théâtre dans la science-fiction

Une femme étendue au sol, que l’on finira par connaître sous le nom d’Anne, se lève, puis dépose une serviette de plage au sol. Quelque chose cloche. Simultanément, un flash lumineux et un bruit de bobine qu’on rembobine. La même scène, sauf que cette fois une femme avec une chaise longue entre en scène et demande à Anne ce qu’elle pense du temps. Toujours pas satisfaisant. On recommence, ajoute, reforme. Les premières minutes de La singularité est proche, la plus récente pièce de théâtre de Jean-Philippe Baril Guérard présentée à l’Espace libre jusqu’au 20 mai, ne sont pas sans rappeler Groundhog Day, auquel on aurait injecté une poignante sensation d’étrangeté. Se basant sur l’essai du même nom de Ray Kurzweil, la pièce explore un futur dans lequel l’homme et la technologie ont fusionné jusqu’à devenir interdépendants. Plus précisément, elle met en scène le passage de la conscience d’Anne de son corps synthétique vers un autre aux suites de sa mort.

Nous apprenons assez tôt dans la représentation que l’entièreté de la pièce se déroule dans la tête et les souvenirs de la protagoniste, plus particulièrement pendant un voyage à la plage d’Anne, sa sœur, le copain de sa sœur et un ami. Les dialogues, qui se construisent notamment sur une répétition des mêmes lignes avec des modulations, s’approfondissent régulièrement et réfléchissent autour du processus de transfert de conscience vers un nouveau corps, tandis que les lumières passent de chaud à froid – des LED projetant alors des courbes qui renvoient aux replis du cerveau. L’effet est efficace et permet de créer deux trames narratives distinctes, mais complémentaires: des échanges supposément liés aux souvenirs et un métadiscours dans lequel Anne peut «caviarder» les moments qu’elle ne veut pas transférer dans son nouveau corps. Ce métadiscours, quoique impératif pour la compréhension de la pièce, dérangent parfois en expliquant trop littéralement la situation, ce qui ne laisse pas au spectateur le plaisir de faire des liens et de fabuler sur diverses théories – pourtant l’un des plus grands plaisir de la science-fiction.

Au travers ces discussions se met en place une réflexion transhumaniste – selon laquelle les progrès de la science et de la technologie permettront d’améliorer les capacités de l’être humain – qui consolide la fibre science-fiction de l’œuvre et en pose les bases philosophiques. Comment pouvons-nous vivre lorsque nous contrôlons totalement notre mémoire? Comment craindre la mort quand celle-ci ne se pose plus comme finalité? Comment vivre en sachant que nous avons l’éternité devant nous? Autant de questions qui obsèdent Anne et que Jean-Philippe Baril Guérard réussit à aborder dans une variété impressionnante de tons. L’ambiance oscille toujours entre le dramatique et le comique, le personnage de Bruno – qui se qualifie lui-même de glitch, car présent dans un souvenir où il n’y était pas en premier lieu – faisant office de soulagement comique, alors que les acteurs passent aisément d’une émotion à l’autre aux pulsations des flash lumineux et effets sonores. Ces transitions constantes amplifient le caractère tragique de La singularité est proche auprès du spectateur, qui comprend de plus en plus que la beauté des souvenirs n’est au final qu’une construction éphémère de la protagoniste cherchant à supprimer toute négativité de sa mémoire, pouvant passer de simple modification d’une ligne à la suppression complète d’un souvenir.

Cet intéressant mélange entre le théâtre et la science-fiction surprend et parvient à créer un tout plaisant. De multiples émotions attendent les spectateurs, qui réfléchiront certainement après coup aux questionnements qui traversent les personnages de La singularité est proche. Jean-Philippe Baril Guérard réussit à rendre cohérent et identifiable un univers qui se veut pourtant autre, marquant son talent pour l’écriture et les dialogues. Une pièce à voir, et revoir, et revoir, et revoir…

 

La singularité est proche de Jean-Philippe Baril Guérard est présentée jusqu’au 20 mai à l’Espace libre.

 
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