Futur du journalisme étudiant
18 avril 2017 - Image par Mahaut Engérant
La presse étudiante se retrouve à la croisée des chemins, à marcher sur un fil.

La presse papier étudiante est aujourd’hui un anachronisme. Cela ne remet pas en question ses raisons d’être. Maintenir une édition papier, distribuée à travers le campus, permet à un journal étudiant de demeurer visible, de soigner son image et sa légitimité, son professionnalisme, de rester à proximité d’un public qui lui est exclusif soit son public.

Si l’édition papier est fondatrice pour le journal, elle lui permet de s’étendre vers de nouvelles plateformes et de nouveaux lectorats. The Link, un des deux hebdomadaires de l’Université Concordia, aux côtés du Concordian, imprime 8000 copies parsemées chaque semaine en plus de 100 lieux hors-campus, un réseau de distribution unique à Montréal pour un périodique étudiant. The Link fait néanmoins nouvelle peau, et a récemment décidé de «transiter d’un journal hebdomadaire à un média en ligne avec un magazine papier mensuel.» Site internet d’abord, magazine en dur ensuite, The Link envisage de compenser le ralentissement de son rythme de publication papier par une présence digitale réactualisée «au quotidien».

Une grande première dans le journalisme étudiant

Pari inédit, le futur proche du Link sera scruté par le microcosme journalistique étudiant au Québec, comme a pu l’être le grand déménagement de La Presse il y a peu. «Les journaux étudiants ont leur pertinence et leur légitimité en version papier» note toutefois Laurence Poulin, rédactrice en chef du Collectif, le journal étudiant de l’Université de Sherbrooke. Face à une logique économique incitant à un «virage obligatoire uniquement vers le web», le papier reste attrayant.

Il faut apprécier l’audace du journal concordien, alors que tout journal étudiant ne réduit d’habitude sa présence physique que lorsqu’il en est forcé. The Link a ici décidé d’anticiper des tendances se dessinant avec de plus en plus de netteté. Kelsey Litwin, rédactrice en chef du Link, nous explique le raisonnement du journal: «Le lectorat des journaux descend, c’est indéniable. Beaucoup réduisent leur distribution et rythme de publication. Les magazines, par contre, demeurent pertinents à travers tout ceci. Il y a quelque chose de particulier avec les formats magazine — que ce soit le design, le style d’écriture, les éléments visuels — qui ne rendent pas aussi bien en ligne.»

Les objectifs divers de la presse papier

Ces même tendances nous sautent aux yeux chaque semaine, lorsque les piles du Délit ou du McGill Daily semblent rester intactes partout sur le campus, et qu’elles grimpent à chaque nouvelle édition, pour nous donner en fin de semestre le spectacle d’un macabre gâchis. L’interrogation du lectorat n’est toutefois pas une hantise. Tantôt taboue, tantôt opportunément évacuée, elle s’efface devant d’autres préoccupations. Celle de remplir son rôle et son mandat, celle de former des journalistes néophytes et intéressés, celle de retrouver dans les bacs, chaque mardi matin, seize pages de qualité.

Le Délit, îlot francophone en mers anglophones, se doit de remplir une mission qui lui est propre: promouvoir la francophonie, sa langue et sa culture, au sein de la communauté mcgilloise. À cette obligation s’en ajoute une autre, incombant à tout journal étudiant, celle d’agir en contre-pouvoir, de tenir responsable de leurs actes les multiples institutions étudiantes et universitaires.

Autre particularité déliite, qu’il partage avec ses confrères mcgillois le journal forme autant qu’il informe. En l’absence d’école de journalisme, la presse étudiante, radio (CKUT) et vidéo (TVM) y compris, fait office de formation de circonstances: tout nouveau ou nouvelle venu·e se retrouve directement sur le terrain, à découvrir par soi-même les réalités du métier, guidé·e par les plus ancien·ne·s, porteurs·euses d’un savoir institutionnel.

Espace de libre expression

L’atout premier du journal étudiant est l’espace dont il dispose et qu’il peut offrir aux étudiant·e·s. Selon Félix-Antoine Tremblay; ancien rédacteur en chef de L’Heuristique, journal étudiant de l’ÉTS, un journal étudiant «doit être une plateforme permettant à tout·e·s les étudiant·e·s de diffuser de l’information.» Une plateforme ouverte à tous, et aux voix qui ont d’habitude du mal à se faire entendre, Kelsey Liwtin nous définit le mandat du Link, «de défendre les communautés marginalisées et couvrir des enjeux qui ne sont pas typiquement couverts par la presse généraliste.»

Dans un monde du journalisme professionnel soumis à plus en plus de contraintes, la liberté de ton, de sujet, de format, propre à certains journaux étudiants, est une grande richesse.

La presse étudiante complète la presse professionnelle, contribue à la diversité du paysage médiatique, amène de nouvelles perspectives et enjeux, un rôle d’avant-garde, d’équilibre. C’est via sa presse que la population étudiante peut s’investir dans le débat public. À Québec plus que nulle part ailleurs dans la province, Impact Campus, le journal étudiant de l’Université Laval et seul journal étudiant de la ville, s’est imposé comme un acteur respecté de la vie publique.

À la faveur d’évènements sur et autour du campus — agressions sexuelles en résidence, attentat à Sainte-Foy, grève du principal syndicat des employés de l’université — Impact Campus a pu gagner en visibilité, nous explique Henri Ouelette-Vézina, chef de pupitre Actualités du journal. Il invoque aussi un plus grand accès aux sources officielles, avec le Parlement sur place, et une compétition médiatique moins présente. À plus grande reconnaissance et plus grand lectorat, plus grande responsabilité et plus grand investissement requis, souligne-t-il toutefois. En cherchant à être légitime, à se professionnaliser, la presse étudiante devrait-elle s’accommoder de ces contraintes dont elle est d’ordinaire libre?

Pour remplir ses tâches, pour en avoir la liberté et la capacité, il faut tout de même à un journal étudiant une certaine sécurité financière, lui permettant de s’inscrire et réfléchir dans la durée. Peu de journaux étudiants évoluent dans de telles conditions aujourd’hui. L’Heuristique a cette année failli disparaître, journal interne de l’association étudiante de l’ÉTS, il s’est retrouvé en danger quand l’association a voulu le dissoudre. L’Heuristique a dû s’en émanciper, et devenir un journal étudiant financé par sa propre cotisation étudiante, pour obtenir une indépendance conditionnelle à son bon fonctionnement.

Une existence précaire

Une cotisation étudiante  apporte une bienvenue garantie de revenus, qui s’ajoute à des fluctuants revenus publicitaires, mais peut elle-même prendre fin. Le Collectif a failli perdre sa cotisation étudiante cet automne, faisant face à une campagne Fuck le Collectif, lors d’une Assemblée générale de l’association étudiante. Laurence Poulin, rédactrice en chef, en a tiré des enseignements: «Nous sommes toutefois conscients que l’on ne peut pas plaire à tous les lecteurs, mais assurer une représentation qui soit la meilleure possible.»

Un journal étudiant doit être remis en question par son public étudiant, qui le lit et le finance. Mais exister dans un état permanent de précarité et d’incertitude est néfaste au développement organique du journal. À McGill, la Société du publication du Daily, encadrant le Délit** et le Daily, doit voir sa cotisation étudiante renouvelée tous les cinq ans lors d’un référendum. Sur un campus régulièrement en proie à de clivantes tensions politiques, cela ajoute à la vulnérabilité conjointe du Daily et du Délit.

L’Organe, trimestriel francophone logé à l’Université Concordia, a tout récemment récupéré une cotisation étudiante qu’il avait perdu il y a deux ans, faute d’activité. Un journal étudiant peut faillir, chancelant, et se rétablir sur ses pieds, avec le soutien de l’Université, qui elle aussi bénéficie d’une presse étudiante dynamique.

Quarante ans plus tard, la versatilité du Délit, de la presse étudiante, surprend, entre papier et internet, avec une liberté de format, de ton, et de contenu, affranchie de toute pression économique, la presse étudiante a à portée de main des outils pour rester présente et avant-gardiste.

 
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