Pop champagne
8 avril 2017 - Image par Mahaut Engérant
Depuis quelques années, toute une vague de musiciens français se réapproprie sa langue natale pour faire danser les foules et narrer le monde qui l’entoure.

Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils chantent en français. Affranchis de l’anglais, ils disent les mots bleus d’une langue qui n’a pas toujours été confinée à l’hexagone et aux terres francophones, et qui revendique sa musicalité et son pouvoir évocateur. Ces groupes de rock et de pop français tentent, depuis un peu plus de cinq ans, de s’émanciper de la langue de Shakespeare que leurs glorieux aînés de la French Touch avaient contribué à imposer dans leurs frontières. Bien sûr, les héritiers directs de Daft Punk, Air et autre Etienne de Crécy ne sont pas morts: Justice, Rone, ou Nicolas Jaar seront à Osheaga cette année. Mais, quelques semaines avant, d’autres groupes feront battre, entre nos blanches côtes, du sang rouge et bleu. Leurs noms? Feu! Chatterton, La Femme, Radio Elvis, Bagarre, et Dieu sait qu’ils ne sont pas seuls. Se revendiquant de Bashung, Gainsbourg, ou encore Noir Désir, qui ont su faire sonner la langue de Prévert sur des guitares et des claviers, ils renouvellent le paysage musical français en profondeur.

Bien sûr les «Sacrebleu» et autres «Camembert» n’avaient pas déserté la production pop-rock française, mais ce renouveau a été suffisamment remarqué par la presse et le public pour qu’il semble justifié de s’y attarder. Souvenons-nous: il y a quelques années, Phoenix, qui a conquis les States et glané un Grammy Award pour Wolfgang Amadeus Phoenix, était emblématique d’une certaine pop française, née au début des années 2000. Celle-ci pensait, en partie à raison, qu’elle mettrait le monde à genoux à coup de «I love you», et jugeait l’anglais plus facile, plus mondial, plus direct. Mais, alors comment expliquer la résurgence du français chez toute une génération de musiciens? 

«Sing white»? Non merci!

Depuis quelques années, dans le sillage de Fauve notamment, une nouvelle scène française a explosé. Venue de Bordeaux, Toulouse, Paris ou Marseille, des artistes aussi divers que Lescop, Grand Blanc, Paradis ou Aline, en plus de ceux cités précédemment, ont entrepris de donner un nouveau souffle au français.

Romain Guerret, chanteur d’Aline, explique dans Versatile Mag qu’«en chantant en français, les gens comprennent tout de suite ce qu’on raconte, cela crée une immédiateté. C’est une façon de se mettre à poil. Beaucoup de groupes français ont peur de franchir cette barrière, ils craignent de trop se dévoiler». Le français, dans ce cas, est presque un instrument. La langue ajoute à la mélodie et les mots sont d’abord choisis pour leur musicalité. Que ceux qui en doutent écoutent «Je bois et puis je danse» … D’autres groupes assument, plus encore, une naïveté certaine. The Pirouettes ou La Femme, par exemple, naviguent entre spleen et joie de vivre, préférant évoquer un mystérieux escalier ou le mois de septembre que Rimbaud ou Léo Ferré.

Chez d’autres, au contraire, la naïveté cède le pas à une démarche que d’aucuns jugerait plus grave. Fauve ou Grand Blanc, par exemple, s’acharnent sur la noirceur d’un quotidien trop grand pour eux. Au risque d’apparaître comme verbeux, ils chantent les cendres qui les étouffent sur «Montparnasse» (Grand Blanc) ou «Azulejos» (Fauve), et l’on se sent presque de trop, comme si l’on se trouvait soudain face au journal intime d’un inconnu.

Poètes, à vos guitares

Toutefois, le français peut aussi, chez certains, prendre une dimension toute littéraire. Chez Feu! Chatterton, on se demande presque si la musique n’est pas qu’un prétexte à faire exister des histoires de gospels et de catastrophes maritimes… On sent chez ce groupe le poids des parrains, Ferré, Brel, Gainsbourg, tous ciseleurs de mots devant l’éternel. Ces cinq musiciens sont les porte-étendards d’une certaine scène française qui, aujourd’hui, a quelque chose à dire. La langue, chez eux, est devenu le médium pour exprimer un sentiment d’urgence, et ces dandys à la fibre romantique crient dans la nuit leur désir de survivre: «Du ciel tombent des cordes / Faut-il y grimper ou s’y pendre?», se demandent-ils sur Côte Concorde. Jouant sur les sonorités, les images, ils veulent retrouver la vie à nu, se sauver, mais aussi dire créer des mondes et évoquer les mythes de siècles oubliés. En cela leur démarche peut se rapprocher de celle de certains rappeurs, qui content plus que leurs quotidiens et s’inscrivent dans une démarche d’écriture singulière. Mais le sujet est trop vaste.

On constate aujourd’hui que quelle que soit leur démarche, tous ces groupes, fers de lance d’une scène française et francophone en ébullition, rencontrent un public nombreux dans les salles de concerts et les festivals. Et nous rappellent qu’au-delà des débats sur la licéité de l’usage de la boîte à rythme après 1983, leur patrie c’est la langue française. 

 
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