Le français, frein aux artistes?
8 avril 2017 - Image par Mahaut Engérant
«Que voy hacer, Je suis perdu»: de Manu Chao à Cheb Khaled, en passant par l’internationalisation du français.

L’industrie mondiale de la musique, oh so 21e siècle, produit en chaine et sans relâche des hits d’un jour, ou ce que ma mère préfère appeler les «chansons sandwich». Notre attention étant d’une milliseconde, nous dévorons tout ce qui est nouveau, et aussi tout ce qui est différent (ou qui parait l’être). Cette fringale auditive se reflète aussi dans le milieu de la chanson elle-même: assoiffée de formules à deux sous, elle multiplie les invectives et les bons mots. Et vis-à-vis de ce public grandissant et inassouvi, la chanson francophone a trouvé sa rétorque: chanter en anglais.

French is the new sexy

Depuis l’épique reprise de la Marseillaise par les Beatles dans «All you need is love», plusieurs artistes ont tenté le pari d’insérer des éléments français dans leurs chansons. L’exemple de Lady Gaga et son Bad Romance utilisent intelligemment cet engouement pour la langue de Racine, la langue du non-dit et du sous-entendu, du dévoilement lascif et sensuel. Et c’est bien ça le problème: certains artistes francophones contemporains préfèrent la punch line rapide et frappante de l’anglais, celle qui fait du buzz.

Pourtant, d’autres font le pari du français. L’artiste lauréat de la grande médaille de la francophonie décernée par l’Académie française, Stromæ prétend que toute langue, si bien utilisée, est dansante. Et il a pour lui les succès de«Alors on danse», «Papaoutai», «Ta fête» et autres tubes déjà légendaires. Dans une interview accordée à Tv5Monde, il joue de son succès pour lutter contre les préjugés du milieu musical. «Il n’y a pas de langues plus musicales que d’autres, il faut arrêter avec ces clichés à deux balles».

Les chanteurs francophones doivent-ils forcément chanter en anglais pour s’internationaliser?

«Ça sonne carrément faux»

Les chanteurs francophones doivent-ils forcément chanter en anglais pour s’internationaliser? Stromæ le dément. Phénomène international qui dépasse les limites du monde francophone, Stromæ reste à ce jour un des seuls à ne pas avoir «vendu son âme au diable». Juste une once peut-être, puisqu’il a concédé à mettre des sous-titres en anglais à ses vidéos les plus vues sur Youtube.

Cependant, il est vrai qu’il est carrément impossible de résister à la déferlante de la mondialisation. Prenons à titre d’exemple «La Bohème» D’Aznavour, traduite en cinq langues, ou la chanson d’Imany «Don’t be so shy», remixée sans l’accord de la chanteuse.

Le collectif Les Yeux Dla Tête a pris un autre parti. Dans sa chanson «I don’t speak English», l’artiste chante en anglais son dépit… de ne pas pouvoir parler anglais. À portée humoristique, la chanson ridiculise ceux qui, parlant en anglais, «sonne(nt) carrément faux». Incapables de faire aussi bien que leurs prédécesseurs et contemporains anglophones, les artistes francophones qui chantent en anglais entrent dans le piège tendu de l’imitation, entre fadeur et manque de créativité.

Le clash des anciens et des post-modernes

Robert Charlebois disait à juste titre: «Quand je vois des groupes francophones qui chantent en anglais et qui ne sont pas capables de demander leur chemin dans le métro de New-York…». En effet, plusieurs chanteurs français et québécois se laissent tenter par l’attrayante marche de la musique anglophone, mais faudrait-il pour autant crier haro sur eux? La controverse de l’édition de 2010 du Festival d’été de Québec (la présence de plusieurs artistes anglophones, ndlr) reflète bien les tensions qui existent encore entre les artistes «anglicisés» et les artistes «authentiques».

«Pourquoi en anglais?» est la question la plus posée aux artistes québécois qui utilisent la langue de Shakespeare. Certains expriment leur envie de ne pas dévoiler leurs sentiments et de se cacher derrière l’apparât d’une langue qu’ils maitrisent moins bien. D’autres déclarent que leurs influences sont anglo-saxonnes de base, et, au lieu de «trahir» l’univers musical d’un genre comme le blues ou la salsa, ils préfèrent s’en tenir à la langue d’origine. C’est le nouveau chouchou de la chanson québécoise (*différente de française), Bobby Bazini, qui se hisse en porte-drapeau de cette révolution linguistique. Et ça marche: son album Better in Time est disque d’or…au Québec! Il déclare au journal l’Express: «J’aime mon coin de pays, mon accent, la langue. Chanter en anglais est une étape, mais je suis et je me sens québécois». Est-ce le début d’une révolution?

«Eh, monsieur, (la musique) est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route». On pourrait piquer à Stendhal cette citation: la musique de nos jours est bien un miroir de la réalité, notre réalité. Que reflète alors le paysage musical contemporain? Luttes intestines entre l’industrie musicale anglophone et francophone, luttes politiques sur l’agenda de festivals et autres représentations culturelles, luttes hégémoniques pour monopoliser les oreilles (et le porte-monnaie) du plus grand nombre d’auditeurs·trices possible, mais c’est la vie. Mais ça  ce n’est pas moi qui le dit, mais le seul et l’unique Cheb Khaled. 

 
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