Contre l’essentialisation de la langue française.
7 avril 2017 - Image par Sofia Enault

Ces derniers temps, au Québec et ailleurs, nous entendons un chorus de voix s’alarmant du déclin de la langue française (ouvrez une édition du Journal de Montréal, vous aurez de bonnes chances d’y trouver un tel discours). Ce constat n’a rien de nouveau; en fait, «cette inquiétude sur l’état du français n’est pas une nouveauté mais un discours stéréotypé qu’on nous assène» et qui prend ses sources «dans les années 1930 vraisemblablement chez Charles Bally, un linguiste», comme le soulignait le professeur Arnaud Bernadet dans nos pages en 2014 (Le Délit, 1er avril 2014).

L’une des mesures — forcément approximative — pour évaluer cette régression du français en est la contamination par d’autres langues. Ici, au Québec, l’anglais bien sûr. C’est une réalité de la langue, et bien loin d’y voir un danger, nous aimerions plutôt considérer l’apport d’autres langues comme un signe de vitalité.

La langue française n’est pas en danger. Il n’y a, d’ailleurs, pas la langue française, mais bien des usages différents de la langue. N’importe quel néo-mcgillois·e fraîchement débarqué·e de France vous le dira. Allez parler français à Dakar, à Cayenne, à Port-au-Prince, ce n’est pas la même langue.

Il n’y a donc pas une langue française essentielle, normative — quoi qu’en disent les dictionnaires ou les règles du  Scrabble — mais différentes réalités à observer, et par là des apports historiques d’origines très diverses.

La majorité du fond lexical français est hérité du latin et du grec, héritage qu’il ne faut pas confondre avec des emprunts plus récents, et qui participent de la vitalité de la langue. Si certains usages de mots étrangers s’attirent tous les jours les foudres des tenants de l’essentialisme du langage, personne n’ose contester l’emploi de paquebot, canette,  déodorant ou encore panorama, tous hérités de l’anglais.

Autre cas assez cocasse, le phénomène d’aller-retour: des mots empruntés au français il y a quelques siècles, et qui repassent dans la langue de Molière sous leur forme étrangère. Combien de pleureuses s’alarment de l’emploi de challenge par exemple, en ignorant que la langue anglaise a emprunté au moyen français la forme chalonge — contestation, défi, réclamation en justice — dont nous avons, de façon ironique, hérité. Il en va de même pour bacon, budget, cash, coach, denim, flirt, pedigree, stress, thriller.

Au-delà des exemples, forcément anecdotiques, il convient de rappeler que la langue française, à l’instar de toutes les autres, n’est pas tombée du ciel avec son stock de mots, mais est en perpétuelle interaction, via l’inventivité de ses locuteurs. Et un mot n’a pas besoin «d’entrer dans le dictionnaire» pour entrer dans la langue — du moment qu’un groupe de locuteurs se l’approprie et l’utilise. À nous de décrire la langue et son histoire sans juger; cela contribue plus à sa défense que n’importe quel discours décliniste, et autre «tout-fout-le-camp».