Mathieu Arsenault ou la phrase ininterrompue
31 mars 2017
Au Théâtre La Chapelle, l’auteur de La vie littéraire défie l’époque par une performance inouïe.

Mathieu Arsenault cherche la phrase impossible. Ces deux dernières semaines, au Théâtre La Chapelle, l’homme qui s’est rendu célèbre en vendant des t-shirts «Louis Ferdinand Céline Dion» a confirmé qu’il est l’un des écrivains les plus originaux de sa génération. Dans La vie littéraire, adaptation théâtrale de son roman publié en 2014 aux éditions Le Quartanier, le poète porte lui-même son texte sur le tranchant de sa voix, avec une efficacité désarmante. La scénographie de Christian Lapointe, minimale, fait de cette voix seule en scène un vecteur inimitable du roman.

Ça ne veut pas rien dire

 Après quarante-cinq minutes furieuses d’un monologue sans queue ni tête sur les aspirations littéraires d’une jeune romancière québécoise découvrant le monde actuel de la culture et sa précarité maladive, le spectateur sort bluffé, abasourdi, presque soulagé. Il n’a pas entièrement compris ce texte elliptique et touffu, «produit compliqué d’une époque surchargée». Les argots, références savantes et populaires y sont trop nombreux pour cela. De 4chan à Skrillex en passant par Maria Chapdelaine et Sylvia Plath, Mathieu Arsenault refuse en effet de prendre l’auditeur de sa phrase folle par la main, démontrant (mais est-ce encore à démontrer?) qu’il n’est pas nécessaire de comprendre une œuvre pour en apprécier la beauté. Qu’est-ce tout cela voulait bien dire? se redemande le spectateur interloqué. L’angoisse de ne pas piger sera encore déçue par la causerie post-représentation. À chaque question posée par l’animateur, Mathieu Arsenault répond en jouant de nouveaux passages de son texte tordu. Conclusion: cela ne veut pas dire autre chose que ce qui est dit. Ça ne veut pas rien dire, comme disait l’autre.

Le désordre sacré

Nous sommes donc dans la tête d’une apprentie romancière pleine d’illusions à perdre et d’anecdotes loufoques à partager. Sa «vie plate et fruste» où rien d’extraordinaire n’arrive nous la rend attachante, comme familière. L’ambition, la fuite des responsabilités, la procrastination, le rêve, la recherche de ce qui serait l’amour; cette intrigue universelle est vécue par chaque être humain à l’heure d’entrer dans la carrière. Seulement, il s’agit ici de l’orageuse carrière des lettres, et vous l’aurez sans doute deviné, les aventures de notre jeune héroïne ne sont pas celles des héros de Marvel, ni celles circonscrites et absentes chez l’essayiste Isabelle Daunais, mais bien celles que décrit Gustave Flaubert à sa chère Élisa Shlésinger: «Je vais donc reprendre ma pauvre vie si plate et tranquille, où les phrases sont des aventures». Chez Mathieu Arsenault, l’aventure de la vie est celle de la phrase, immanquablement. Il s’agit de se «libérer du monde qui maîtrise la syntaxe de la phrase permettant d’exprimer dans un langage clair les sentiments qui l’habitent»; de combattre ceux qui mettent «du purell sur la langue syntaxe clostridium difficile». Pour certains esprits, il y a des désordres sacrés.

La seule phrase possible

Non éloigné en cela de Christian Prigent, Mathieu Arsenault habite sa phrase ininterrompue au point d’en faire sa signature — le seul lieu où la vie ordinaire peut se faire vie littéraire. Avec un débit parfois proche du génie d’Alaclair Ensemble, l’auteur-acteur prouve que les «orpailleurs du quotidien» n’auront jamais fini de surprendre. Lui seul, qui frappe «sa phrase ténue à côté du monde entier», lui qui devient «la fille de la phrase», arrive à ce degré d’altérité («le visage des étrangers ma seule famille ma seule issue») qui fait qu’une «phrase puisse durer un million d’année». Peut-être que ces «os de phrases»,  «ces phrases écrites avec de la cendre» ne dureront pas. Sans doute même, mais qu’importe, le geste est héroïque. En vérité, à chercher sa phrase impossible, Mathieu Arsenault a sans doute écrit la seule phrase possible de son temps: «pour que jamais la gueule ne m’arrête». Allez donc plisser les yeux pour lire ce feu d’artifice.
Mathieu Arsenault, La vie littéraire, Le Quartanier, coll. « Écho », 10$.

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