Les rebelles des poubelles
28 mars 2017 - Image par Vittorio Pessin
Le mouvement zéro déchet part à l’assaut de la surconsommation et du gaspillage.

Un gobelet de café à neuf heures, une boîte de salade en plastique à midi, un sachet de gâteau à quinze heures, une bouteille d’eau à seize: qu’avez-vous jeté aujourd’hui? Achetés, utilisés, puis jetés en l’espace de quelques minutes, les emballages sont partout. Ces déchets quotidiens ne sont pourtant pas anodins. Popularisé par Béa Johnson et son livre Zéro déchet, le mouvement du même nom dénonce une consommation frénétique, déconnectée de ses conséquences environnementales. Face à la prolifération d’emballages, de bouteilles et autres dérivés du plastique sur les étals de supermarché, les rivières et les plages, le mouvement zéro déchet promeut la réduction de notre production de déchets afin de traiter le problème à sa source.

La face cachée des déchets

Selon les derniers chiffres gouvernementaux, chaque Canadien a produit plus d’une tonne de déchet en 2006. Ce gaspillage massif a pourtant des conséquences environnementales non négligeables: trois quarts de ces déchets sont en effet enfouis, alors que l’enfouissement est responsable de près de 25% des émissions canadiennes de méthane, l’un des plus importants gaz à effet de serre. La majorité des emballages des produits de consommation sont en effet fabriqués à partir de matériaux thermodurcissables, non recyclables, comme les pots de yaourts, les sachets en plastique, ou les barquettes en polyester. Ne pouvant être recyclés, ces emballages à la durée de vie limitée sont immédiatement jetés par leurs consommateurs. Dans le monde, vingt milliards de tonnes de déchets sont tous les ans déversés dans les océans. Ce rejet massif exerce une véritable menace sur les animaux marins: d’ici 2050, selon l’organisation non-gouvernementale World Wild Fund (WWF), neuf sur dix d’entre eux auront ingéré du plastique. Alors que 99% des ressources prélevées dans la nature deviennent des déchets en moins de quarante-deux jours, le mouvement zéro déchet prône un changement radical de notre rapport à la consommation.

Refuser de se faire emballer, suremballer. Refuser un système qui dégénère, nous coûte cher et hypothèque les chances de nos enfants à vivre aussi bien que nous et nos parents

Le meilleur déchet, c’est celui qu’on ne crée pas

A la clé du «zéro déchet», il y a la règle des 3R: réduire, réutiliser, recycler. On pourrait y ajouter une quatrième: refuser. «Refuser de se faire emballer, suremballer. Refuser un système qui dégénère, nous coûte cher et hypothèque les chances de nos enfants à vivre aussi bien que nous et nos parents», expliquent Jérémie Pichon et Bénédicte Moret dans leur ouvrage Famille Zéro déchet. Parmi les méthodes utilisées pour réduire ses déchets, on trouve l’achat de produits en vrac dans des contenants réutilisables, l’adoption du compostage, ou encore la fabrication de produits d’entretien et de cosmétiques maison. Sur son blogue «Sortir les poubelles», Charlotte, étudiante montréalaise en sciences de l’agriculture, partage ses astuces et ses bonnes adresses pour adopter un mode de vie zéro déchet, de la recette de baume à lèvres maison aux méthodes pour voyager sans créer de déchets. «J’ai beaucoup de méthodes, mais à la fin de la journée ça revient à s’organiser! Je magasine en vrac, je fais mon lunch, je composte et je ne fais pas d’achat compulsif. J’ai revu et réévalué mes habitudes de consommation et mes besoins. Je ne vis plus comme je vivais avant, et c’est pour le mieux! C’est facile de vivre ainsi en s’organisant un peu, et ça devient compliqué des fois quand le temps vient à manquer. […]Personne n’est parfait, il faut viser l’équilibre.»

Dire adieu au déchet, un choix de vie difficile ?

Ce refus du gaspillage implique en effet de nombreuses concessions. Dans la mesure où la plupart des produits disponibles en supermarché sont emballés, adopter un mode de vie zéro déchet peut s’avérer difficile à tenir au quotidien. Réfléchir à l’impact environnemental de ses achats, c’est aussi abandonner le confort d’une consommation insouciante. Audrey, vingt-neuf ans, étudiante en psychologie à l’Université de Montréal, s’est lancée dans l’aventure zéro déchet il y a près d’un an. Elle explique: «la société est organisée de façon à favoriser le jetable alors c’est sûr que ça demande un effort supplémentaire pour changer ses habitudes. C’est au début du processus que c’est le moins évident […] aussi, je trouve parfois difficile de gérer les imprévus ou mes élans de spontanéité. Par exemple, il arrive que je revienne de l’école et que j’ai soudainement envie de manger une bonne pizza maison alors que je n’ai pas les ingrédients nécessaires. Je dois alors choisir d’acheter des ingrédients dont certains sont emballés, ou choisir de manger autre chose. Avoir à faire ce choix n’est pas toujours plaisant!», explique Audrey.

Sophie, trente-huit ans, directrice de théâtre, a entamé sa transition vers le zéro déchet au début de l’année. Elle souligne également que si ce mode de vie lui permet d’être en accord avec sa conscience écologique, il nécessite néanmoins de nombreux ajustements dans sa vie personnelle.. «Devenir zéro déchet est un grand changement. Ma méthode, c’est d’être consciente de tous les déchets contenus dans tout ce que je consomme, et d’essayer de trouver des alternatives. C’est un gros effort, mais j’y vais doucement», explique-t-elle. D’autres obstacles plus subtils peuvent entraver l’adoption du zéro déchet, comme le regard des commerçants parfois récalcitrants à accepter de servir leurs produits dans des contenants réutilisables. Une fois adoptés, ces changements d’habitudes deviennent pourtant rapidement naturels, comme l’explique Audrey. «Il est important de reconnaître que changer ses habitudes n’est pas facile et qu’on a tous nos limites. Aussi, j’étais récalcitrante à changer quelques habitudes comme utiliser des mouchoirs en tissu ou une DivaCup (coupe menstruelle réutilisable, ndlr). J’avais aussi peur de me faire juger en demandant au boulanger de mettre mon pain dans une taie d’oreiller. J’ai décidé d’y aller progressivement en me mettant le moins de pression possible. Rapidement, certains changements que je croyais inatteignables se sont imposés tout naturellement. Je change quelques habitudes à la fois avec lesquelles je suis à l’aise.»

Vers une société zéro déchet?

Parmi les solutions les plus évoquées par les défenseurs du zéro déchet pour réduire les déchets à l’échelle nationale, on retrouve la taxation des emballages inutiles, voire leur interdiction. En Irlande, l’augmentation du prix des sacs plastiques a ainsi permis de réduire son utilisation de 92%. En France, ces derniers sont interdits depuis juillet 2016. Un exemple à suivre pourrait être celui de l’Italie, où plusieurs chaînes de supermarché ont mis en place des distributeurs de vin, de lait, de shampoing et d’eau permettant aux clients de se réapprovisionner en utilisant des bouteilles réutilisables. Pour Sophie, il est cependant essentiel de mettre en place une législation afin d’atteindre des résultats à grande échelle: «Si les magasins de vente à emporter faisaient payer un prix élevé pour du polystyrène ou refusaient de l’utiliser, s’ils ne donnaient que des emballages compostables payants à la place, peut-être que les gens commenceraient à utiliser leurs propres contenants. C’est pareil pour les couverts, pareil pour les tasses de café. (…) Pourquoi devrions nous utiliser une ressource qui prend des milliers d’années à être produite, le pétrole, pour un produit utilisé pendant quelques minutes et qui n’est pratiquement jamais détruit?». Pour faire changer les mentalités, elle souligne également la nécessité de revendiquer le mode de vie zéro déchet auprès des distributeurs: «A chaque fois que je vais quelque part, je demande d’utiliser mes propres contenants. Si je vois des emballages inutiles, j’écris aux magasins, une à deux fois par semaine. Je pense que plus le mouvement est local, plus nous pouvons changer les choses rapidement».

Il est cependant essentiel de mettre en place une législation afin d’atteindre des résultats à grande échelle

Parmi les bons élèves du zéro déchet, on trouve San Francisco. La ville s’est en effet fixée l’objectif de parvenir d’ici à 2020 à zéro déchets non recyclés ou compostés, ce qui lui permettra de limiter la pollution occasionnée par les décharges et les incinérateurs. San Francisco a, entre autres, interdit les bouteilles d’eau en plastique, rendu obligatoire le compostage et le recyclage, et obligé les industriels du bâtiment à recycler leurs débris. Ces mesures ont permis de populariser l’approche zéro déchet au sein de la population. Comme le souligne Audrey, intégrer l’approche zéro déchet aux structures de consommation traditionnelles et augmenter la visibilité du mouvement est essentiel: «je crois qu’une des solutions réside dans la démocratisation et dans la normalisation des comportements zéro déchet qui peuvent paraître marginaux. (…) Il faut que ça devienne plus simple d’éviter les déchets que d’en produire! La proximité des deux cultures de consommation (la traditionnelle et la zéro déchet) permettrait de déboulonner certains mythes et permettrait de faire voir aux gens qu’il existe d’autres choix plus responsables et faciles à mettre en place.»

Atteindre une société zéro déchet passe par une réorganisation profonde de nos comportements et une prise en compte de leurs conséquences environnementales. Si cet objectif peut sembler encore lointain, il n’est pas pour autant inatteignable. Il implique de repenser nos gestes quotidiens, d’imaginer des alternatives, d’inventer des solutions pour mettre fin au gaspillage de ressources et d’énergie. Le zéro déchet, un retour en arrière ? Plutôt un grand saut en avant.

 
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