Paternalisme et développement international
8 mars 2017
L’aide humanitaire en Afrique, plus de mal que de bien?

Quelles sont les vertus de l’aide humanitaire en Afrique? C’est la question qui a été soulevée le 23 février dernier lors du visionnement du film Good Fortune, gagnant d’un Emmy, à l’occasion d’une discussion animée par McGill Students for Oxfam Québec et End Poverty Now. Alors que l’industrie du développement international réalise lentement, mais sûrement, l’importance du consentement, les consciences s’éveillent afin d’offrir une aide dans le respect de l’autre.

À travers le regard de celui qui donne, mais aussi de celui qui reçoit, Good Fortune a lieu à Kibera, l’un des plus gros bidonvilles d’Afrique situé au Kenya. Ne possédant pas d’infrastructure, Kibera est un candidat parfait pour ONU-Habitat, qui décide de s’associer avec le gouvernement kényan afin de construire des maisons décentes pour les locaux.

Cependant, un tel projet nécessite la relocalisation de plus de 20 000 personnes uniquement durant la première phase des constructions. Pour Silva, une sage-femme de la région, une telle relocalisation est un réel cauchemar. Faute d’endroit stable à offrir pour l’accouchement, elle perdra des patientes et conséquemment son seul revenu, ce qu’elle ne peut se permettre.

De tels cas n’étant pas isolés, la population locale fait souvent face à des organisations internationales qui ont des objectifs différents de ceux de la communauté. N’ayant confiance ni en les Nations Unies, ni en son gouvernement, Silva montre à la caméra des dizaines d’édifices vides tout près de chez elle. Ces bâtiments, dit-elle, avaient à l’origine été construits pour les locaux de Kibera, mais ont été donnés à des officiers gouvernementaux.

Face au scandale, ils ont crié à l’abandon sans pour autant les redistribuer, laissant le tout vide et inaccessible. Également déçue par les multiples fraudes électorales, elle ne voit pas en le vote politique la possibilité de changer sa condition. Déclarant finalement qu’elle préfèrerait être laissée tranquille dans son bidonville, Silva rejoint la résistance malgré ce qu’elle qualifie de «propagande» de la part des «experts en développement».

Parallèlement, le film donne voix à Jackson, un fermier kényan des marais de Yala. Alors que Calvin Burgess, PDG du géant américain Dominion Farms, découvre la pauvreté en Afrique, il décide d’investir 26M$ afin de construire des rizières qui stimuleront l’économie locale.

Convaincu que son projet aura des impacts positifs, Burgess construit un barrage afin d’inonder ses champs sans consulter la population locale. «L’eau stagnante du barrage attire les moustiques porteurs de la malaria», disent ces derniers. «L’écosystème est fragile», répètent-ils. Balayant le tout d’un revers de la main et soutenant que les avantages l’emportent sur les préjudices, Burgess avance que la communauté est habituée à sa pauvreté et qu’un changement est nécessaire.

Cependant, ayant de la difficulté à contrôler le flot d’eau, Burgess inonde accidentellement la ferme de Jackson, noyant ses bêtes et ruinant sa récolte. Il fait également la sourde oreille à plusieurs femmes qui perdent leurs bébés, l’accusant d’empoisonner l’eau avec des pesticides. Paternaliste à l’extrême, Burgess ne s’arrête pas un seul instant au concept même de pauvreté, qui peut être interprété de façon différente d’une culture à l’autre. Car, comme l’explique Jackson, «je ne suis pas pauvre, mais Dominion va me rendre pauvre en inondant mes champs et en m’enlevant mes ressources».

Ainsi, selon Dan Otchere, professeur à McGill, Good Fortune est un bon exemple des conflits entre la modernisation et la tradition tout en démontrant l’importance du consentement. Mais quel consentement? Celui du gouvernement? Il faut faire attention aux fraudes électorales et à la mauvaise représentation des intérêts locaux en politique, ajoute Amy Poteete, professeure à Concordia. C’est d’ailleurs l’une des failles du projet de ONU-Habitat à Kibera, où les fonds sont contrôlés par des gouvernements instables, ralentissant le processus de développement.

Maxime Allard d’Oxfam-Québec soutient donc que, puisque l’argent est synonyme de pouvoir, il est nécessaire de créer des instances où les locaux peuvent offrir une critique sans craindre de voir les fonds retirés. Il faut également, ajoute Poteete, aborder la raison d’être des bidonvilles, qui est l’impossibilité de trouver un habitat dans le système formel. Les terres abordables se faisant rares, le Botswana seulement a une liste d’attente de plus 25 ans pour y avoir accès.

Visant donc à défaire la notion nord-américaine de pauvreté, qui s’illustre généralement par une capacité monétaire, Good Fortune offre une réflexion qui se doit d’être faite par toute personne aspirant à travailler en développement international. Le principal défi étant les gens, seul un réel désir de bâtir ensembles peut mener à des résultats durables.

 
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