Atomic, détonation tympanique
14 février 2017
Mogwai, les gars de Glasgow nous en mettent plein la vue — et les oreilles.

Le quatuor écossais Mogwai interprétait Atomic, en spectacle au Théâtre St-Denis le 31 janvier dernier. À l’origine, le groupe avait été mandaté pour composer la bande originale du documentaire Atomic, Living in Dread and Promise du réalisateur Mark Cousins, paru en 2015 sur l’antenne de la BBC. Le résultat a plu aux musiciens, qui ont décidé par la suite d’adapter les pièces pour en faire un album à part entière — leur neuvième jusqu’ici. C’est néanmoins une mouture différente des deux premières qu’ils ont jouée en live il y a deux semaines, sur fond du film entier de Cousins.

L’histoire «atomique» en dix mouvements

La performance s’ouvre sur Ether, un crescendo de batterie, de cuivres et de synthétiseur qui rappelle les films hollywoodiens de la conquête de l’espace: plein d’optimisme technologique, mais avec une dose de danger sous-jacent. La pièce ressemble considérablement à l’ouverture de l’album Lift Your Skinny Fists Like Antennas to Heaven (2000), du groupe montréalais Godspeed You! Black Emperor, que Mogwai avait justement invité à jouer à Londres en 2015 pour célébrer le vingtième anniversaire de leur groupe.

Ensuite, le son caractéristique de Mogwai (re)prend sa place habituelle, mais plus mélodique, moins dense en distorsions que sur leurs albums précédents. Les images à l’écran retracent l’évolution de la technologie nucléaire: des détonations au Japon (rendues absolument assourdissantes ici alors qu’elles étaient, sinistres à glacer le sang, presque silencieuses dans le film) et les effets épouvantables de ces deux attaques sur les habitant·e·s d’Hiroshima et de Nagasaki; à l’accident de Tchernobyl, en passant par des extraits vidéos de sécurité publique des années 1950, dont «Protect and Survive» du gouvernement de sa majesté. «Mr. President, why did you drop the atom bomb?» («M. le président, pourquoi avez-vous largué la bombe atomique?»), demande aussi plus d’une fois un petit garçon américain, en film noir et blanc.

2 minutes 30 avant minuit

Tant le montage vidéo que la musique font donc plutôt allusion aux dangers et à l’horreur de l’ère atomique, sans cacher une fascination certaine devant son pouvoir immense. L’enjeu des armes nucléaires est particulièrement d’actualité au Royaume-Uni, où les députés ont voté l’an dernier pour renouveler la flotte britannique de sous-marins nucléaires, un projet maintenant évalué à 205 milliards de livres (335 milliards de dollars). Ce programme est basé à Faslane, à 40 km seulement de Glasgow. Sans surprise, le groupe a souvent pris position pour le désarmement nucléaire, ainsi que pour l’indépendance de l’Écosse. Aujourd’hui, Trump a désormais le doigt sur la gâchette nucléaire et le taux de radiation mesuré près de l’un des réacteurs fusionnés de Fukushima est à son plus haut niveau depuis l’accident de 2011. Alors que le Bulletin of the Atomic Scientists vient d’avancer son décompte de l’apocalypse nucléaire («Doomsday Clock») à seulement 2m30s avant minuit, force est de constater que le sujet reste toujours d’actualité.

Les titres des morceaux

SCRAM, U-235, Bitterness Centrifuge… se réfèrent à la science nucléaire sauf deux: Ether et l’impressionnant Are you a Dancer?, un intermède riche en guitare et en violon qui amorce le dernier quart du spectacle. Ensuite, Tzar (surnom de la plus puissante bombe jamais détonnée) est heureusement plus modérée que son nom ne le laisserait suggérer et fait agréablement écho à Ether en début du spectacle, bouclant bien la boucle. Enfin, ç’aurait été sans compter la récurrente Fat Man: pièce mélancolique de piano et de tambour qui sert aussi de générique final. Son effet est un peu moins convaincant en clôture de spectacle, bien que les images solaires soient des plus saisissantes.

Masse critique

Que faire de tout cela? Malgré ses lacunes,  Atomic est peut-être bien l’album studio le plus accessible et le mieux ficelé de Mogwai jusqu’ici, et on ne peut qu’admirer une prise de position sociale aussi évidente dans le cadre d’un album pourtant instrumental. Il survient toutefois plus de quarante ans après Radio-Aktivität de Kraftwerk, qui abordait le même sujet d’un son électro avant-gardiste, voire révolutionnaire pour l’époque. Malgré le volume parfois sursaturé, Atomic n’atteint pas la «masse critique» d’intensité progressive de Lift Your Skinny Fists, par exemple. Les musiciens avaient voulu, pour la bande originale du film, laisser parler ses images: auraient-ils indûment atténué la portée de leur spectacle en jouant dans la pénombre, quasi invisibles sous l’écran, sans jamais s’adresser à l’auditoire? Car autant que l’on apprécie la musique, les images et l’agencement ingénieux de celles-ci, leur effet combiné reste plutôt additif que réellement synergique.

 
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