Croire, ne pas croire
7 février 2017 - Image par Mahaut Engérant

Il y a quelques années, j’ai assisté à une causerie d’écrivains à la librairie Gallimard, sur le boulevard Saint-Laurent. Ils étaient chacun invités à évoquer leur bibliothèque idéale, et relier ça à leur pratique d’écriture. Venu le temps des questions, citant vaguement Cioran de mémoire, je leur ai demandé s’ils croyaient à ce qu’ils écrivaient. Ils n’ont pas compris ma question.

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La question du croire se pose en littérature plus que dans n’importe quel autre domaine. Hormis les religions, allez! je vous les laisse.  Et «Dieu déteste la littérature», comme dit le bon Maritain. Nous voilà bien partis. Comment croire au crime d’hubris de l’écrivain, du simple scripteur — outrage à la création (je ne crois pas trop aux majuscules) en inventant à côté de la nature?

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À côté de ces considérations importantes, plus simplement, comment croire à ce que j’écris? C’est assez nouveau pour moi. Se constituer un écran de fumée pour éviter de trop voir à travers. À y trop regarder, il n’y aurait plus rien à trouver. Je dois déjà être au stade de l’acceptation. Mais assez parlé.

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Plus important. Croire à ce que je lis. C’est la vraie question. On ne peut pas aimer sans croire. Et comment croire? À l’heure où Le Délit ouvre ses pages aux épanchements lyriques, je me rappelle ces lignes du Journal d’Hubert Aquin: «Pour moi l’art ne commence qu’au terme de la plus implacable analyse. Je ne chante pas d’abord; je chante après, et ce chant est mon triomphe sur l’analyse. […] J’étouffe ce premier lyrisme, pour le faire renaître plus loin, approfondi, enrichi, complètement transposé. […] Je ne fais pas de l’art au fil du sentiment lyrique; je fais de l’art au terme de la raison exaspérée. Alors, commence la fête.» Encore faut-il envisager la littérature comme une fête, et non comme un simple divertissement. Se divertir.

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Ne pas confondre l’analyse et la sécheresse. Le flot débordant et l’intensité contenue. Il y a du bon dans la larme écrite. Tout dépend comment c’est fait. Quelque chose fait que je crois à ce qu’écrit Aquin dans Prochain épisode, mais je ne me l’explique pas. Ça tient à pas grand chose. Oui, ça vient me chercher. Ce n’est pas une affaire de sentiments. Si. Ça: «J’ai besoin de toi; j’ai besoin de retrouver le fil de notre histoire et l’ellipse qui me ramènera à la chaleur de nos deux corps consumés.» Et ça: «Et notre étreinte du lever du jour, lutte serrée, longue mais combien précise qui nous a tués tous les deux, d’une même syncope, en nous inondant d’un pur sang de violence.» Il fait dans le larmoyant Hubert, et pourtant je pleure.

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«C’est niveau CP!» Tu me parles avec des mots, et moi je te regarde avec des sentiments. On parle tous avec des mots. On ne fait pas de la poésie avec des idées. On fait surtout dans le péremptoire ici. C’est poétique. C’est un mot poétique. On pourrait lire ça comme un poème en prose. Sully Prudhomme! Bah nan. Chui désolé.

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Ici, on aime ce qui est clair. Les dichotomies. Prose / Poésie. Raison / Émotion. Description / Narration. Corps / Âme. Tout bien ranger dans des cases, l’ordre. Que rien ne dépasse. Y croire.

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Pourtant je crois encore en toi qui m’échappe, je t’écris sans cesse pour t’inventer. Surprends-moi au détour de ma petite vie. Parler avec les mots des autres, ce doit être ça la liberté. S’en remettre au hasard d’une ligne de train en panne. Ça n’aurait jamais dû arriver. C’est drôle, on y a cru tous les deux à mon épanchement. Tu es une belle et bonne personne. Ça prête à rire. Et ils ont bien ri. C’est de bonne guerre. C’est toujours la guerre. Mais on a beau savoir, le beau et le bon surprennent toujours. 

 
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